Industries disparues
a) Coutellerie et taillanderie. - Polissoir. — Nous réunissons dans un même paragraphe la coutellerie et la taillanderte, ces deux industries qui de nos jours ne se distinguent presque plus. Cependant, au moyen âge et au début des temps modernes, la séparation entre ces deux professions était nette : le coutelier qui fabriquait des couteaux, ciseaux, rasoirs, était le fournisseur des articles de ménage, tandis que le taillandier ne fabriquait guère que des instruments pour l’agriculture et des armes : haches, serpes, cognées, faucilles, baïonnettes.
Nous avons la preuve de la séparation si nette de ces deux branches d'industrie par le règlement de la Corporation des Favres, Maçons et Chapuis, dont les couteliers et les taillandiers devaient se faire recevoir membres. Ce règlement (qui date du 21 juin 1734, art. 7) interdit à un coutelier de faire des travaux de taillanderie et inversement à un taillandier d’empiéter sur le domaine du coutelier.
Nous avons rencontré plusieurs établissements de coutellerie et de taillanderie à Serrières ; mais nous avons pu remarquer que cette branche de l’industrie ne présente pas dans cette localité le caractère de continuité à travers les siècles que nous avons constaté en ce qui concerne la meunerie ou la scierie. À un moment donné un atelier de coutelier ou de taillandier nous est signalé, puis quelque temps après un autre, mais sans que ces deux établissements soient en rapport l’un avec l’autre. Jamais un atelier de coutellerie ou de taillanderie ne s’est développé à travers les siècles, passant de propriétaire à propriétaire. Les rouages employés par eux furent soit abandonnés, soit utilisés pour d’autres industries.
Ce fait explique le caractère décousu de notre examen des différents établissements de coutellerie et de taillanderie trouvés à Serrières.
! Reg. du Commerce, 10 juin 1905.
? Ed. ScHress, L'industrie chocolatière suisse, p. 146.
Le premier coutelier dont nous ayons trouvé des traces s’y installa en 1497 : Hans Hanne, « le coutelier de Fribourg ». Philippe de Hochberg lui accensa une place sur la Serrière pour y établir une « molière » servant à son métier, moyennant un cens annuel et perpétuel de 10 sols faibles. !
C’est une des plus anciennes concessions et, comme nous l'avons vu (p. 36), elle développe ses effets encore de nos jours.
Plusieurs accensements postérieurs réservent expressément ces droits hydrauliques du coutelier ; par exemple celui du 10 avril 1498 qui donne la permission de construire les Moulins du Bas à condition que le constructeur « n’empêchera point le cours d’eau du coutelier ».
Un taillandier exerçait sa profession. à Serrières au XVIIe siècle : David Baussang. Il forgeait des baïonnettes. ?
Jean Lasche était coutelier au milieu du XVIIe siècle. Il acquit en 1643 de Pierre Pury de Rive une molière (autrefois foule, accensée le 1% décembre 1629 à Hanns Guntling, devenue plus tard la forge dite Martenet). Lasche exploita cette usine peu de temps.
Des taillandiers et des couteliers sont mentionnés parmi les membres de la famille Martenet : en 1681, Pierre Martenet « maître taillandier », un demi-siècle plus tard, Jean Martenet, coutelier. Enfin en 1784, un autre maître taillandier, Pierre Martenet, se trouve cité dans les actes, et en 1848, un autre Martenet «taillandier à Serrières » offre « tous les outils de vignerons » dans la Feuille d’ Avis de Neuchâtel (N° 6). 3
L'établissement (roue n° 29 de notre plan de 1811, fig. 3) connu sous le nom de polissoir, parce « que c’était là que lon fourbissait les armures des armurins », * existait déjà au XVI siècle ; à cette époque, 1l était possédé par Peter Claus (1514). Un acte notarial 6 le nomme deux siècles plus tard : Nicolas Kun, de Fribourg, venait s’y établir en 1679. Cette usine fut acquise par les Quatre Ministraux de la ville de Neuchâtel au commencement du XVIII siècle. Ils la vendirent par acte du 21 septembre 1748 7 à Jean-Jacques Biolley en lui imposant un cens annuel et perpétuel de deux pots d’orge.
Un de ses successeurs, Antoine-J.-J. Biolley, fut accusé en 1812 auprès du Conseil d’État de posséder cette usine « composé d’un soufflet, d’une meule et d’un polissoir, sans en avoir d’accensement et sans qu'il en paie le cens » imposé par les Quatre Ministraux. Le Conseil arrêta que si le détenteur ne se présentait pas en Conseil dans la quinzaine pour solliciter un octroi pour son usine, il lui serait ordonné de démolir dans l'intervalle d’un mois ses établissements sur la Serrière.
Biolley se présenta et obtint de George de Rougemont, Président du Conseil, une lettre d’accensement (17 août 1812) 8 pour « le rouage ser-
1 Arch. de l’État, D 9, n°8, $ 26, 20 juin 1497.
2 Arch. de la Corporation des Favres, Maçons et Chapuis. Registre des arrêts I, p. 105. Voir note 3, p. 61. «
3 Voir également Feuille d'Avis, n° 21, 23 mai 1833.
è Archives de la Famille Martenet.
6 & Aichives de l’État, N. Huguenaud, not., 7° minutaire, 20 janvier 1679.
7 Pour le prix de 750 livres faibles. (Reconnaiséances de Serrières, 1812.)
8 Manuel du Conseil d’État, 3 et 17 août 1812.
vant à sa profession de coutelier, établi au bas du village de Serrières | sur le cours d’eau ». !
Cécile-Louise née Biolley, alliée Zutter, vendit le polissoir par acte du 18 janvier 1856 ? à Jean-François Breguet et Rod frères. Le même jour que ces derniers firent l'acquisition de cet établissement, un partage intervint entre eux. Breguet reçut l’immeuble du polissoir à lui seul ; par contre, il renonça à perpétuité et irrévocablement à tous droits et actions sur le cours d’eau, quelle que fût leur origine, concédés antérieurement à l’usine en question.
Les frères Rod devinrent propriétaires des rouages dépendant &e la maison du polissoir, de ses droits hydrauliques, de tout le mécanisme composé du moteur et du soufflet de forge. Ils s’engagèrent vis-à-vis de Breguet à enlever tous ces objets à leurs frais, dans le délai de quinze jours à partir de ce moment.
Dès ce jour le polissoir cessa d'exister et il fut transformé dans la suite en une épicerie.
b) Fabrique de ressorts de pendules et de montres. — Une tentative d'introduire au moins une branche de l’industrie horlogère à Serrières fut tentée par Erhard Borel-Thuillier. Il installa un atelier pour la fabrication de ressorts de montres et de pendules dans un de ses bâtiments derrière la papeterie, tout près de la source de la Serrière.
MM. Langin père et fils, de La Chaux-de-Fonds, furent appelés à Serrières pour prendre la direction de ce nouvel établissement. Mais l’activité de ce dernier ne fut pas de longue durée ; Borel, ayant eu de grosses difficultés avec Langin, hquida cette entreprise en 1810.
L’échec de ce genre d’industrie à cette époque est à chercher dans deux causes différentes. D’une part, l’arrivée en grande quantité des aciers anglais qui, après la levée du Blocus continental, furent importés à Neuchâtel ; d'autre part, le désordre dans la fabrique et l’impéritie des directeurs de l’usine. $
c) Brasserie. — Erhard Borel avait acquis en 1778 de la famille Wittnauer des immeubles situés sur la rive droite de la Serrière, tout près de l’endroit où fut construit en 1807 le Pont Alexandre. Une brasserie fut installée dans ces immeubles au commencement du XIX® siècle, à une date que nous ne connaissons pas exactement. En 1826, Erhard Borel chercha à la vendre ; une annonce de la Feuille d'Avis de Neuchâtel l’offre comme suit : #
Une brasserie de bière située à Serrière près Neuchâtel. Cet établissement reconstruit à neuf et qui se compose de deux bâtiments contenant des logements et tous les ateliers avec leurs accessoires, offre par sa position dans un
1 Actes de Chancellerie, 31, p. 353,
2? Archives Voegeli. Cette vente comprend également le soufflet de forge qui se trouvait dans le polissoir et les droits sur le cours d’eau de la Serrière. Ces immeubles et droits immobiliers meuvent à la venderesse de la succession de ses père et mère Fréd.-Antoine Biolley-Maridor, suivant acte de partage du 26 septembre 1850.
3 Documents Mme Erhard Borel.
4 N° 35, 24 août 1826.
endroit très frais, au milieu d’un. verger entouré de deux bras de la rivière, l'avantage de pouvoir y brasser la plus grande partie de l’année, et par sa proximité du lac et de la ville de Neuchâtel des facilités pour le débit et L expédition de ses produits.
David-Auguste Nadenbousch, brasseur de bière à Peseux, quitta cet endroit au commencement de 1827 pour aller s’établir à Serrières et y exploiter l’établissement pour la fabrication de la bière. Il recommande sa marchandise dans la Feurlle d'Avis ! et avise sa clientèle de son changement de domicile.
La brasserie de Serrières exista jusqu’au milieu du siècle passé, date à laquelle elle fut démolie par Ch.A. Borel. Les héritiers de ce dernier en vendirent les immeubles (10 octobre 1874) à la Fabrique Suchard, qui construisit en 1890 sur cet emplacement sa nouvelle fabrique de chocolat. ?
d) Fabriques de vernis de glaçure et d'encre. — Buhler-Borel, établi comme maître teinturier et fouleur à Serrières, ajouta en 1840 à son établissement «un moulin à mécanique pour faire les vernis de glaçure ». Il se recommande dans les journaux de la ville aux maîtres terriniers et potiers auxquels il offre un vernis superfin et avantageux. ? Vers la même époque, nous trouvons à Serrières un petit atelier pour « préparer les encres à écrire noires et de couleur ». Sa raison sociale était « Fabrique de papier réglé J. U. Ott ». # Nous n’avons aucun renseignement quant à la durée de l’activité de ces deux établissements.
e) Fabrication de boutons, de meubles et de bougies. — Daniel Leuba, qui reçut en 1748 la « permission de tenir hôtelerie et prendre pour enseigne un Dauphin », était « Maître Boutonnier » de profession. Nous supposons qu’il continua à exercer son art à Serrières en même temps qu’il tenait le restaurant qui existe encore de nos jours.
Une fabrique de meubles est mentionnée à Serrières dans le Messager Boiteux de 1860, qui ne nous donne pas d’autres indications à son sujet.
Une fabrique de bougies enfin fut créée en 1851 et dirigée par Charles Knab. 5
{) Fabrique de macaronis.— Cette fabrique fut exploitée pendant plusieurs années par Philippe Suchard, mais désireux d'employer toutes les forces motrices hydrauliques de la Serrière à la fabrication du chocolat, Suchard transforma dans les années 1860 les ateliers qui lui servaient pour la préparation de pâtes alimentaires en chocolaterie. 6
1 N°0 4, 25 janvier 1827.
2 Cadastre, art. 1693-1694, plan f° 50, nos 11 à 14 ; 9 à 10.
- Feuille d'Avis g Neuchâtel, n° 7, 13 février 1840.
» n° 35, de 1841.
: Ed. QUARTIER- Fe TENTE, Le Canton de Neuchâtel, I, p. 434, dit : « … elle dura deux ans à peine, parce que l’entreprise ne répondit pas à l’attente de son iron: le procédé employé par lui pour la fabrication de la bougie étant très coûteux et la marchandise ne ‘s’écoulant pas à cause de sa cherté. Puis la découverte du gaz-huile devenant à la mode, porta un coup très rude à la fabrication. »
6 Jules SANDOZ, Le Père S'uchard, p. 49.
g) Fabrique de laine artificielle. — On essaya d'introduire à Serrières la fabrication de la laine artificielle. P. Masset, après un voyage d’études à Londres, s’associa en 1855 avec Gacon-Roulet. Ils installèrent leur filature dans une maison près du lac et l'exploitation de cet établissement dura jusqu’en 1871.
Cette fabrique arrivant tout juste à couvrir ses frais d’exploitation et ne donnant aucun bénéfice, les propriétaires renoncèrent à leur indus- CAL
h) Scierie de sucre. — Au cours des années 1877-1879, Alexandre Lambelet, négociant en gros à Neuchâtel, installa à Serrières, dans l’immeuble situé derrière le moulin de la Voüûte, une scierie de sucre, la première du canton de Neuchâtel.
Le sucre arrivait en pains et était scié, cassé en morceaux réguhers et mis en caisse pour la vente aux consommateurs.
Cette industrie n’ayant pas rendu ce qu’on en attendait, ne dura que deux à trois ans environ.
1 Documents Mme Erhard Borel.
Conclusion
En entreprenant ce travail sur l’évolution économique de Serrières, nous nous proposions de contribuer pour une modeste part à l’étude de la géographie économique et commerciale de notre pays. Cependant, nous avons dû constater le caractère de plus en plus historique que revêtaient nos recherches à mesure que nous les poursuivions.
Ce double aspect de notre travail correspond à un fait de la réalité.
Une cause géographique : l’existence d’une rivière au cours régulier est certainement la cause initiale qui, malgré bien des circonstances défavorables, provoqua l’agglomération industrielle de Serrières.
D’autres causes de développement s’ajoutent à cette cause initiale et en atténuent l’importance à mesure que les industries créées, se développant, constituent à leur tour de nouvelles conditions économiques. Cette évolution va s’accentuant jusqu’à ce qu’enfin le rôle de la rivière étant rendu tout à fait secondaire par l'introduction de la vapeur et de l'électricité, le village de Serrières continue à se développer par la seule force des conditions économiques et historiques établies au cours des siècles.
Ce contraste entre les causes du développement industriel de Serrières à l’origine et de nos Jours n’est pas le seul qui nous ait frappé tandis que nous poursuivions cette étude. Nous sommes constamment et dans les domaines les plus divers obligés de reconnaître une opposition entre le passé et le présent : en voici quelques exemples :
Les débouchés nécessaires aux premiers moulins de Serrières n'étaient assurés que par l’obligation où se trouvaient les habitants de Neuchâtel et de la Côte de faire moudre leurs graines au plus près, faute de voies de communication. Ces débouchés ne leur furent conservés que grâce à la protection qu’ils durent au droit de banalité.
De nos jours, au contraire, les industries de Serrières doivent leurs débouchés à des causes opposées qui sont : l'excellence des voies de communication et la possibilité d'importer hibrement des matières premières comme d'exporter au loin les produits fabriqués.
Autrefois et jusqu’il y a cinquante ans, Serrières offrait l’aspect d’une ravine aux flanes escarpés, sauvage comme l’est encore le bois de Serrières qui surplombe la source ; le Pont Alexandre profilait hardiment sa silhouette, enjambant d’une seule arche tout le ravin.
Quel contraste avec le Serrières que nous connaissons ! De grands changements se sont produits, étroitement liés à la révolution qui s’est opérée dans le rôle de la rivière.
Jadis, en eflet, la gorge ne comprenait que des maisons basses et comme penchées vers l’eau.
De nos jours, les bâtiments de la chocolaterie se haussent-au point qu'ils dépassent le niveau du sommet de la gorge ; le pont Alexandre est perdu, invisible au milieu d'eux ; le viaduc du chemin de fer lui-même arrive à peine à surplomber ces toits. Les forces motrices étrangères qui ont détrôné le cours d’eau ont permis aux édifices d’entasser étage sur étage et de s'étendre bien au delà du vallon proprement dit.
En un quart de siècle, la physionomie de Serrières s’est totalement modifiée : elle a perdu en pittoresque, mais elle est la grandiose manifestation du gémie de l’homme et représente au bord de notre lac le type de la cité industrielle moderne.
Le caractère de l’activité industrielle à Serrières a lui-même changé du tout au tout.
Dès le moyen âge et jusqu’au milieu du XIXE siècle, soit pendant la période antérieure à la grande révolution due à la machinerie moderne, l’industrie de Serrières est caractérisée par la variété des entreprises et le grand nombre des maîtres de métiers : ce caractère va s’accentuant jusqu’au milieu du XIXE siècle.
Dès ce moment la chocolaterie et la papeterie, prenant une extension de plus en plus considérable, envahissent toute la gorge de leurs machines et tendent à y étouffer les autres industries.
Il est à noter que dans presque tous les cas où l’histoire d’une entreprise se termine autrement qu’en vue de la construction de nouveaux ponts, elle prend fin par ces mots : «rachetée par la Fabrique Suchard ».
Sans doute, cet état de choses se préparait de longue date, car nous avons constaté en parcourant les diverses étapes du développement de Serrières une tendance à la fondation de la grande propriété mdustrielle, par l’accaparement de plusieurs établissements dans la main d’un même propriétaire. Mais ces propriétaires furent longtemps obligés de diviser leur activité entre plusieurs branches d'industries, les circonstances économiques de leur temps ne pouvant permettre à une seule entreprise de prendre l’extension de nos exploitations modernes.
Si, comme nous le croyons, la crise ouvrière actuelle est, non le commencement d’une nouvelle phase industrielle, mais la conséquence même de la grande révolution mécanique du XIXE® siècle et ne trouvera sa solution que dans le perfectionnement de plus en plus complet de la machine et dans l’organisation rationnelle de la grande fabrique, on peut prévoir le jour prochain où la gorge de la Serrière et sa florissante cité industrielle seront la propriété exclusive de la chocolaterie et de la papeterie.