‹ Les industries monopolisées (trusts) aux États-Unis;Chapitre 18 sur 99 · I. — Les entreprises indépendantes d'extraction · texte numérisé non relu

I. — Les entreprises indépendantes d'extraction

C'est en Pensylvanie que se trouvent les plus anciennement connues et les plus renommées des

sources de pétrole américaines. Le pétrole de l'Ohio, découvert plus récemment, contient beaucoup plus d'impuretés. Il en est de même de celui du Colorado, du Montana, et des gisements de moindre importance mis en exploitation sur divers points des États-Unis. Au surplus, le travail par lequel on ramène à la surface les huiles profondément enfouies dans le sol offre partout des caractères à peu près semblables; on peut s'en faire une idée exacte en visitant les terrains pétrolifères [OU fields) des environs de Pittsburgh. En plus, on a l'avantage de se trouver dans le centre le plus actif et le plus ancien de production, là où tous les phénomènes relatifs à cette production se manifestent de la manière à la fois la plus intense et la plus complète.

Je me rends sous la conduite d'un ingfénieur d'origine française, M. D., à Callery Junction, au nord-ouest de Pittsburgh. De la gare, située en pleine campagne, on aperçoit au moins quarante puits, bien que les nombreuses collines environnantes ne permettent de voir qu'un espace de terrain peu étendu. Nous nous dirigeons au hasard vers l'un des plus rapprochés, prenant pour guide dans notre course à travers champs les échafaudages de bois hauts d'une trentaine de mètres qui signalent de loin l'existence des puits. Le premier que nous visitons est un puits dont le forage n'est pas encore terminé. Deux hommes suffisent à la besogne, et l'installation est d'une simplicité toute primitive : h ui e vingtaine de mètres de l'échafaudage,

une vieille chaudière, calée sur le sol inégal avec des morceaux de bois empilés, fournit la force motrice. C'est une pauvre machine. La rouille la ronge en maints endroits ; sa cheminée est maintenue en équilibre par trois fils de fer reliés à des pieux fichés en terre, et le mécanicien me dit en souriant : « Oh! vous savez, ce n'est pas en bon état, ça perd de tous les côtés [It leaks ail oçe?-). » Une courroie de transmission transporte l'énergie produite par ce générateur misérable, et actionne un balancier formé d'une grosse poutre. Un fort cable est attaché à une de ses extrémités; nous le voyons monter et descendre, et chacune de ses chutes correspond à un léger avancement dans les profondeurs souterraines. C'est lui, en effet, qui relève et laisse ensuite retomber le lourd foret d'acier dont les coups répétés creusent le sol et percent la roche au besoin. Dans la cabane en planches qui forme l'étage inférieur de l'échafaudage, et dont le balancier occupe le centre, nous voyons plusieurs de ces forets. Ce sont de grosses barres d'acier, aiguisées a une de leurs extrémités, et portant sur leurs deux faces longitudinales les plus larges un évidement prononcé. Leur longueur est de 1 m. 40 environ (4 pieds et demi anglais). Au bout d'une heure et demie d'usage, on est obligé de les changer. Pour cela on fait remonter le cable portant la tige rigide de fer sur laquelle le foret vient se visser ; on remplace le foret émoussé par un autre fraîchement aiguisé, et l'appareil est prêt à reprendre son travail. Toute-

fois, avant de le redescendre, il est nécessaire d'enlever les débris de toutes sortes qui encombrent la partie nouvellement creusée. On introduit à cet effet jusqu'au fond une sorte de cuiller qui les remonte à la surface ; de là de fréquentes interruptions dans le travail de forage proprement dit.

Elles sont d'autant plus longues que la profondeur à laquelle on travaille est plus grande. Ici, on est arrivé à 260 mètres et les ouvriers pensent avoir à descendre au moins à 150 mètres encore avant de trouver la source de pétrole. Mais ces interruptions prévues et régulières ne sont pas les seules; presque toujours, il se produit quelque accident. Ici, par exemple, peu de temps avant notre visite, un foret s'est brisé en terre et il a fallu passer plusieurs jours à le repêcher; aussi a-t-on mis deux semaines à atteindre la profondeur actuelle, tandis qu'avec un travail régulier, on serait déjà à 320 mètres environ.

Je demande au mécanicien combien il faut de temps, en moyenne, pour percer un puits à pétrole. « Ici, me dit-il, c'est une affaire de vingt-cinq jours à peu près. Dans l'Ohio, dix à quinze jours suffisent ordinairement, quoiqu'il faille parfois descendre plus bas, mais on ne trouve pas de roches comme en Pensylvanie. ))

Les puits ont une profondeur qui varie entre 400 et 1 200 mètres comme limites extrêmes, entre 500 et 1 000 mètres, généralement. On estime que leur forage coûte à lui seul de 4 000 à 5 000 dollars (20 000 à 25 000 francs), et ce chiffre ne paraîtrait

pas très justifié si l'opération que nous avons décrite succinctement se poursuivait de la surface à la source sans autre souci que celui de percer le plus énergiquement et le plus rapidement possible; mais il faut aux deux hommes qui la dirigent beaucoup d'habitude, d'expérience et d'ingéniosité pour la mener à bien. A les voir frapper sur l'enclume pour refaire la pointe de leurs forets, ou régler la marche de leur machine, on les prendrait simplement pour des forgerons ou des mécaniciens ordinaires, mais ils ont à surmonter d'autres difficultés que le travail de la forge ou la conduite d'un générateur.

Le pétrole se trouve ordinairement au-dessous de sources d'eau salée dont quelques-unes sont très puissantes. En venant à Callery Junction, l'ingénieur qui m'accompagne me montre un puits qui, pendant deux ans et demi, a projeté à une hauteur de cent mètres environ une colonne d'eau salée. Tous les poissons de la petite rivière qui coule au fond de la vallée sont morts à la suite de cette éruption, et les environs du puits ont l'aspect désolé que prend la terre totalement infertile. Lorsqu'on rencontre des sources de cette puissance exceptionnelle la lutte devient impossible, mais même dans les cas ordinaires, il faut beaucoup de tâtonnements, d'habileté et de précautions — et un peu de chance — pour arriver au pétrole sans se laisser envahir auparavant, et par conséquent arrêter, par l'eau salée.

L'eau salée n'est pas, d'ailleurs, le seul ennemi.

Dans presque tous les gisements de pétrole on trouve aussi du gaz naturel, substance que l'on considère comme une sorte de pétrole à l'état gazeux; il est souvent difficile de se débarrasser du gaz quand on veut du pétrole, et réciproquement. Lors même que les puits sont en exploitation il monte presque toujours une certaine quantité de gaz autour des tuyaux d'aspiration. Parfois on l'élimine simplement en le faisant brûler à l'air libre à l'extrémité d'une tige creuse longue de 7 h 8 mètres; autour de nous, plusieurs puits ont ainsi h une faible distance une haute flamme, danger permanent d'incendie; d'autres fois, lorsque la quantité de gaz est assez considérable et son débit assez constant, on l'utilise pour chauffer la machine h vapeur qui met la pompe en mouvement, et c'est une jolie revanche des difficultés apportées par sa présence.

On reconnaît le voisinage de la source de pétrole à l'examen des sables ramenés à la surface par la pointe du foret. Aussitôt que la nature de ces sables annonce l'éruption prochaine du pétrole, on se hâte d'aijord d'éteindre le feu de la forge, puis on redouble d'attention, car le moment où le pétrole jaillit est un moment difficile et dangereux. Souvent le premier jet s'échappe avec une telle violence qu'il démolit complètement l'échafaudage; dans ce cas, il faut forcément laisser perdre une grande quantité du précieux liquide, qui se répand inutilement en nappes jauniitres sur le sol; en général, l'un des deux hommes se précipite à l'ori-

fice du puits formé d'un tuyau portant un pas de vis à son extrémité et en se faisant couvrir de pétrole des pieds k la tête, il parvient à y visser une plaque de fermeture. Cette opération exige beaucoup de sarg-froid, de vigueur physique et aussi d'habitude.

On comprend aisément qu'il se soit créé pour le forage des puits à pétrole une catégorie spéciale d'entrepreneurs. L'expérience acquise est un élément indispensable pour mener à bien un travail de ce genre. D'autre part, le matériel nécessaire n'est pas extrêmement coûteux et peut se transporter; nous avons vu qu'on utilise de vieilles machines à vapeur délabrées, qu'on emploie des balanciers grossièrement établis, etc. Il en résulte que de petits entrepreneurs, des ouvriers pourvus de quelques capitaux, trouvent là leur place. Ceux que nous voyons ici ont travaillé depuis plusieurs années dans la Pensylvaine et l'Ohio; ils sont payés à tant par pied de profondeur, et leur bénéfice est assez variable suivant la nature des couches de terrains traversées, suivant la difficulté qu'ils rencontrent à écarter l'eau salée, suivant leur bonne ou mauvaise chance. Le fait d'avoir cassé un de leurs forets les a retardés de plusieurs jours et diminuera leur profit d'une manière appréciable. Ce sont donc bien véritablement des gens travaillant à leur compte, avec toutes sortes de vicissitudes, avec les avantages et les inconvédients de l'indépendance, et ce sont en même temps des gens travaillant de leurs mains, péni-

blement, dans des conditions matérielles d'installation très peu confortables, exposés à sauter avec leur échafaudage si le pétrole jaillit avec trop de force, à brûler vifs s'il s'échappe inopinément lorsque les feux de la forge sont encore allumés, à s'estropier parfois lorsqu'ils s'élancent à l'orifice pour barrer la route au jet violent qui leur éclabousse le visage. Spécialistes, propriétaires de leur industrie, et ouvriers, ils ressemblent par là aux maîtres artisans d'autrefois, et le Trust du pétrole, avec ses opérations immenses, ses gros capitaux, son armée de travailleurs dépendants, n'a pas atteint leur modeste organisation.

L'opération initiale du forage des puits échappe donc à la mainmise générale du Trust sur l'industrie pétrolière. Là, pas de monopole, pas de grand atelier, pas de gros capitaux, mais la petite entreprise. C'est que l'opération est relativement simple et forcément isolée. Au fur et à mesure qu'elle sera suivie d'opérations plus compliquées et permettant d'agir avec avantage sur de grandes masses, nous allons voir la Standard OilCo. entrer en scène,, puis dominer, puis, finalement tout absorber.

Déjà, elle apparaît à l'occasion du forage, car beaucoup de puits sont percés à ses frais. C'est même, me dit-on, le cas le plus fréquent. D'autres fois, elle se contente d'acheter un puits mis en exploitation par le propriétaire du terrain, ou par une compagnie quelconque.

Le propriétaire du terrain sur lequel est creusé le puils reçoit en général de l'exploitant, à titre de

royally, de droit régalien, un huitième de la production. L'exploitant qui a fait creuser le puits et qui a pu se rendre compte de son débit, vend son droit perpétuel d'exploitation moyennant une somme calculée d'ordinaire sur le pied de 2 000 dollars par tonneau de production journalière, soit un million de francs pour un puits donnant, le cas n'est pas rare, cent tonneaux * par jour. Là-dessus il désintéresse le propriétaire en lui abandonnant généralement le huitième de la somme comme rachat de la royalty et la Standard OU Co. devient seule maîtresse du puits.

L'exploitation d'un puits de pétrole ne présente pas de grandes difficultés. Pendant les premiers jours l'huile jaillit ordinairement d'elle-même; il faut ensuite la pomper, et le même moteur à vapeur qui a servi au forage est employé pour actionner la pompe.

Au sortir du puits, le pétrole est presque toujours mélangé à une forte proportion d'eau salée. On élimine cette eau salée par un procédé automatique ingénieux. Les pompes déversent leur contenu dans un vaste réservoir en bois muni sur le côté d'un tuyau partant de sa base et incliné comme celui d'une cafetière. L'huile se tient à la partie supérieure du réservoir, en raison de sa faible densité. L'eau salée se dépose au fond, monte dans le tuvau au même niveau que le liquide dans le réservoir, et

1. Le tonneau est de 40 galloons^ soit environ 160 litres en mesures françaises.

comme l'extrémité du tuyau est moins iiaute que le réservoir, elle s'échappe peu à peu.

Le pétrole brut se trouvant ainsi débarrassé du mélange d'eau salée avec lequel il parvient h la surface du sol, il suffit pour le recueillir d'établir un robinet au-dessus du niveau qu'occupe l'eau salée dans le réservoir; c'est avec la surveillance de la pompe le seul travail à faire pour l'exploitation d'un puits. Aussi, ces puits étant rapprochés les uns des autres, un seul homme suffit k deux ou trois d'entre eux.

C'est sans doute pour cette raison que la Standard OU Co. achète d'ordinaire les puits eux-mêmes au lieu d'acheter simplement le pétrole qu'ils produisent. Déjà, à ce point de l'opération, la concentration procure un avantage, une économie d'exploitation.

Mais on peut se demander pourquoi la puissante compagnie ne se rend pas maîtresse des terrains pétrolifères eux-mêmes, ce qui semblerait assurer plus étroitement encore son monopole de fait. Les conditions dans lesquelles se trouvent les sources de pétrole expliquent bien toutefois sa manière de faire. La recherche des gisements peut être laissée avec plus d'avantage soit aux propriétaires des terrains, soit à des entreprises indépendantes, parce qu'elle leur convient mieux qu'au grand Trust. Voici les raisons qu'on en aperçoit.

En premier lieu la superficie de terrain au-dessous de laquelle on a chance de rencontrer du pétrole est considérable. Pour ne parler ici que de la Pen-

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sylvanie, la région des champs de pétrole {oil fields) s'étend sur une largeur de cent milles environ, d'après les renseignements qui me sont donnés *. L'acquisition d'une si grande surface exigerait une énorme mise de fonds.

En second lieu, cette mise de fonds ne serait pas rémunératrice. Le pétrole n'existe pas sous terre à l'état de nappes, mais est renfermé dans des poches [pools). A côté d'un groupe de poches nombreuses et abondantes, il se trouve de très grands espaces complètement dépourvus de pétrole.

Enfin, ce que le Trust ne peut pas faire, les propriétaires et les particuliers sont sollicités de le tenter par l'appât d'un bénéfice aléatoire, mais magnifique. Il arrive aujourd'hui encore que l'on découvre de nouveaux « champs de pétrole », ou bien un puits isolé, dans une propriété de faible dimension. Dernièrement, une petite congrégation presbytérienne avait ainsi la bonne fortune de trouver sur l'étroite bande de terre où était construite son église une source abondante. Pour ces cas isolés, la Standard Oil Co. se contente^d'acheter le puits une fois son débit reconnu et vérifié. Elle laisse l'initiative de chacun courir les gros risques d'une recherche coûteuse et ne fait creuser de puits que dans les endroits où toutes les chances sont en faveur d'une réussite.

Un fait montre bien, au surplus, à quel point

1. On estime couramment les champs de pétrole de la Pensylvanie à 350 milles carrés, soit 89 600 hectares.

il est difficile de s'assurer des sources de pétrole en achetant un espace de terrain déterminé. Dans le voisinage des puits que je visite, la terre ne vaut pas plus de cent dollars l'acre, soit douze cent cinquante francs l'hectare. Il est clair que la chance de trouver un puits de pétrole n'entre pas ou entre pour bien peu en compte dans ce prix. Nous passons à côté d'un puits en exploitation depuis la veille et creusé par un entrepreneur indépendant. Il paraît devoir donner cent tonneaux par jour. La Standard OU Co. l'achètera, si cette capacité est vérifiée, environ un million de francs, soit 125 000 fr. (un huitième) pour le propriétaire du terrain, soit cent fois le prix de l'hectare, et il peut y avoir plusieurs puits sur un hectare; mais c'est affaire de chance et on ne peut pas fixer une valeur à cette chance.

Parfois, après avoir donné pendant deux jours, un puits se trouve subitement à sec, sans qu'on en sache la cause, tout simplement peut-être parce que la poche de pétrole qu'il a percée était de très faibles dimensions. Parfois, le forage d'un puits vide complètement le puits voisin ; c'est qu'on a rencontré la même poche, mais à des niveaux différents. Celui qui a eu l'heureuse chance de se placer sur la partie la plus profonde aura seul l'avantage de l'épuiser. Une compagnie très puissante, mais obligée d'agir avec prudence, précisément parce qu'elle opère sur de très grandes masses, est tout naturellement portée à éviter ces risques. C'en est un déjà pour elle que d'acheter un puits à forfait,

sur des données certaines de son débit actuel, mais sans aucune certitude quant à la durée de ce débit. On comprend qu'elle veuille se borner à celui-là. En résumé, le Trust ne s'affirme, en ce qui concerne l'extraction du pétrole brut, ni dans le forage des puits, ni même dans leur exploitation, bien que sa part y devienne prépondérante. La cause du monopole n'est donc pas là.

. — L'achat du pétrole brut et la domination du Trust.

Pour acheter du pétrole brut, il faut être raffineur ou intermédiaire entre le producteur et le raffineur; mais depuis longtemps déjà, la prépondérance de la Standard OU Co. dans la raffinerie est telle que les intermédiaires n'ont pas de raison d'être. Ce gros acheteur n'a pas besoin d'eux, et les raffineurs qui veulent lutter contre lui doivent se passer d'eux sous peine de se charger de frais évités à leur puissant concurrent. Ajoutez que le pétrole brut est une marchandise encombrante, essentiellement dangereuse, difficile à emmagasiner. Il n'y a donc que les raffineurs à l'acheter.

On m'avait dit qu'en dehors du Trust il existait aussi des compagnies indépendantes, en petit nombre sans doute, peu importantes, mais se maintenant malgré tout. On m'en avait notamment indiqué une, dont le siège se trouvait à Pittsburgh même et, par une heureuse rencontre, son prési-

dent était précisément le banquier auprès duquel j'étais accrédité dans cette ville. Je m'étais promis monts et merveilles de cette circonstance, pensant que ce raffineur indépendant, en butte aux agissements du Ti'ust, m'éclairerait avec complaisance sur les procédés de concurrence dont il avait à souffrir, et qu'il constituerait dans mon enquête le type du lutteur courageux et habile refusant de se laisser absorber et parvenant à triompher de tous les obstacles. Malheureusement, mon espoir devait être déçu. A peine avais-je exposé l'objet de ma visite que mon interlocuteur m'interrompant m'apprit qu'il avait cédé son affaire à la Standard OU Co. quelques mois auparavant. Il ne manifestait d'ailleurs aucun regret, n'exhalait aucune plainte, et j'avais l'impression bien nette que le Trust avait acheté son silence par-dessus le marché; non pas que ce silence eût été l'objet d'une stipulation expresse, ni qu'il eût constitué tacitement un des éléments du prix d'achat, mais il était la conséquence obligée de la vente. Un banquier de Pittsburgh ne peut pas, lorsqu'il est seulement banquier, montrer de la mauvaise humeur contre la Standard OU Co.-, la mauvaise humeur ne paierait pas. Elle serait même dangereuse. Pour la première fois, je me heurtais à cette « conspiration du silence » dont font partie consciemment ou inconscienmment tous les Américains capitalistes. Lors même qu'ils ont eu à souffrir de la toute-puissance d'un Trust, lors même qu'ils ont été absorbés par lui, qu'ils sont sa victime, celuici sait si bien panser leurs blessures qu'ils ne lui

conservent pas rancune. Bien plus, ils deviennent ordinairement ses alliés, ses actionnaires et ses complices. Je ne parle ici, bien entendu, que des victimes de marque, de celles que le Trust ne peut pas écraser et avec lesquelles il traite à des conditions avantageuses. Se faire acheter par le Trusty c'est pour un raffmeur de pétrole une forme du succès; c'est même la seule qui lui reste et la consécration la plus haute à laquelle il puisse aspirer. Le banquier qui me reçoit était précisément un de ces concurrents que le Trust ne pouvait pas anéantir. Il dirigeait une grosse affaire. Des champs de pétrole et un grand nombre de puits lui appartenaient. Une canalisation {pipe Une) amenait à Philadelphie, à 300 milles de là (480 kilomètres), ,. l'huile brute qu'il en retirait, et cette canalisation ^' était sa propriété. A Philadelphie se trouvait sa raffinerie. Un vaisseau-réservoir faisait le service de l'exportation pour l'Europe, car il avait une importante clientèle, soit en Angleterre, où il vendait du pétrole raffiné, soit en France, où les raffineurs de Cette et de Paris, protégés par nos tarifs, lui achetaient l'huile brute. Et le développement de l'exportation américaine lui paraissait probable; ce n'est donc pas la crainte de perdre ses clients anglais ou français qui l'a déterminé h vendre. « Le pétrole de Pensylvanie peut facilement battre celui du Caucase, me dit-il, sur le marché de l'Europe occidentale. Il lui est d'ailleurs bien supérieur par la qualité, de même qu'il surpasse en pureté celui de rOhio, de la Californie, etc. Seuls quelques

gisements du Colorado, encore peu exploités, peuvent lui être comparés. Voyez-vous, ajoute-t-il, comme pour répondre h une question qu'il devine, il faut beaucoup d'argent pour des affaires de ce genre : percer des puits ou en acheter, établir des canalisations, construire des w^agons-réservoirs et des bateaux-réservoirs, bâtir, entretenir et faire marcher une raffinerie, tout cela coûte extrêmement cher. — Alors, lui dis-je, c'est en somme le pouvoir du capital accumulé qui rend possible la domination toute-puissante de la Standard OU Co.? — Bien entendu [of coiu^sé) », me répond-il, et un léger sourire erre sur ses lèvres.

A Titusville, dans l'Ohio, on me signale un autre « independent j-efiner », raffineur indépendant. Celui-ci est en hostilité avec le Ti^ust. Çà et là, on peut ainsi trouver quelques établissements, sept ou huit environ, généralement peu considérables, qui luttent h la faveur de circonstances particulières contre la concentration générale de l'industrie pétrolière; mais là où le Trust n'a pas complètement absorbé les exploitations rivales, il exerce cependant sur elles une influence considérable. Etant de beaucoup le plus gros acheteur d'huile brute, étant presque le seul, le prix auquel il l'achète devient forcément le prix général. De là l'accusation constamment lancée contre lui par ses adversaires de fixer les prix selon son bon plaisir. Cette accusation mérite un sérieux examen.

La légende que l'on s'étonne parfois d'entendre répéter par des personnes sérieuses, c'est que tous

les matins à neuf heures Rockefeller, président et incarnation vivante du Trust, fixe le prix de l'huile brute d'une manière absolument arbitraire. Cette légende repose sur un fait matériel exact, paraît-il, mais interprété par des esprits simplistes. Tous les matins h sept heures les renseignements les plus exacts sur tous les faits intéressant la production du pétrole sont centralisés et présentés à M. Rockefeller et à son état-major, qui les examinent pendant deux heures. A neuf heures, d'après les indications fournies, d'après les prévisions qu'elles font naître, le prix auquel le Trust achètera ou vendra l'huile brute est fixé. Tel est le fait réduit à la simple réalité. Il n'est pas un industriel qui ne se livre à une opération analogue, qui n'établisse ses prix et ne donne h ses agents des instructions en conséquence : (( Vous vendrez à tel prix ou vous ne vendrez pas du tout. Vous achèterez à tel prix et non au-dessus, etc. w Ce qui est particulier à la Standard OU Co., ce n'est donc pas son procédé, mais l'influence que sa décision, prise d'après le procédé ordinaire, exerce sur le marché général.

A quoi tient cette influence? Actuellement, elle tient à la situation absolument prépondérante du Trust. Avant que cette situation fut reconnue sans conteste, elle tenait au soin, au flair, h l'habileté des directeurs. L'expérience avait démontré qu'il était avantageux d'agir comme eux, de jouer dans leur jeu, et les raffineurs indépendants réglaient d'ordinaire leur conduite sur la leur. Au fond, il y avait de leur part une connaissance plus exacte des

conditions économiques influant sur le prix du pétrole, par suite une justesse plus grande dans leur prévisions. On s'informait du prix établi par Rockefcller, comme dans un autre ordre de choses nous nous informons des prévisions de l'Observatoire au sujet de la température. Entre l'exactitude d'un pronostic fondé sur le rapprochement de certains faits échappant à la volonté de l'homme et l'arbitraire d'une fantaisie tyrannique, il y a loin. L'action du Ti'ust sur le prix du pétrole brut vient à l'origine de ce qu'il a su prévoir juste.

Toutefois la légende n'est pas sans fondement. Le Tj'ust paraît avoir souvent abusé de son pouvoir pour tromper ses concurrents, pour les engager à fond dans une fausse voie, tandis que lui n'y entrait que dans la mesure nécessaire à sa manœuvre. Il y a donc lieu de distinguer avec beaucoup de soin, dans la conduite du Trust, deux ordres de faits très différents, les premiers qui constituent sa politique constante, qui ont assuré son succès toujours grandissant et solidement établi; les seconds qui sont des épisodes de lutte avec telle ou telle compagnie rivale, et dont l'effet n'a pu être que temporaire. Quelques exemples éclaireront utilement cette distinction fondamentale.

Si le Trust avait réellement le pouvoir de fixer et de fixer pour longtemps le prix du pétrole sans tenir compte des circonstances économiques qui l'affectent, son intérêt très évident le pousserait à faire baisser le plus possible le prix de l'huile brute. Nous avons vu en effet qu'il n'est pas seul produc-

teur d'huile brute, et même qu'il ne peut sonc^er à accaparer tous les champs de pétrole américains ; en revanche, il est à peu près seul acheteur; il a donc tout avantage à payer au moindre taux une matière qu'il ne détient pas. Or depuis 187J, époque de la formation du Trust , l'écart du prix entre le pétrole brut et le pétrole raffiné a toujours été en diminuant, tout au contraire de ce qu'aurait dû produire une fixation de prix arbitraire de la part d'une compagnie qui a monopolisé en fait la raffinerie. En 1871, l'huile brute, prise aux puits, était cotée lO*^*^^ 52 le gallon, l'huile raffinée, prise à New- York, 24*^^^ 24, soit un écart de 13*=^^ 72 par gallon. En 1878, l'année d'avant l'établissement des grandes canalisations [pipe Unes), cet écart n'était plus que de 8''* 11 (2,76 contre 10,87). En 1887, il tombait à 5''' 16 (1,59 contre 6,75) '. En 1893, il était de 4,72 (1,50 contre 6,22). Ces chiffres prouvent d'une manière très certaine que l'opération du transport et celle de la raffinerie reviennent aujourd'hui moins cher au public qu'avant le Trust et qu'il n'y a pas eu, de la part de celui-ci, écrasement des producteurs de la matière

1. M. Georg-e Gunton, auquel j'emprunte les chiffres précédents, donne un tableau complet du prix du pétrole brut et du pétrole raffiné, année par année, de 1871 à 1887. Voir The Economie and Soeial Aspeets of the Trusts dans le Political Scienee Quarterly, vol. III, n° 3, p. 394.

Voir aussi, dans l'ouvrage de M. Ernst von Halle : « Ti'usés or Industrial Combinations and Coalitions in the United States », à la page 73, un tableau analogue indiquant les prix du pétrole brut et du pétrole raffiné de 1878 à 1893. Malgré quelques très légères différences de chiffres, on peut dire que ces deux tableaux concordent.

première; toutefois, ils ne font cette preuve que par la comparaison d'époques éloignées les unes des autres ; ils établissent donc bien le mouvement des prix pour de longues périodes ; ils ne rendent pas compte des perturbations fréquentes qu'a subies le marché du pétrole depuis la fondation du T/^ust. Si on représentait par une courbe les difTérentes oscillations de prix de l'huile brute, et par une deuxième courbe celles de l'huile raffinée, la direction générale de ces courbes serait bien dans le sens que nous venons d'indiquer, mais elles accuseraient par l'irrégularité de leurs détails, par le caprice de leurs variations, une grande instabilité. Cette instabilité est due pour une part à l'influence du Trust. La découverte ou l'épuisement de certaines régions pétrolifères, soit en Amérique, soit même dans le reste du monde, peut bien faire baisser ou hausser le prix de l'huile brute, mais ces fluctuations naturelles ne sauraient expliquer, par exemple, qu'en 1877 des propriétaires de puits indépendants aient été obligés de vendre au-dessous du COUTAS à la compagnie du Standard OU, après avoir laissé perdre pendant plusieurs jours l'huile qu'elle refusait d'acheter au prix coté. C'était là une véritacle mesure de guerre. Le Trust, qui venait d'établir ses canalisations, refusait de transporter l'huile brute aux marchés du littoral avant qu'elle lui eût été vendue. Il refusait aussi de la payer au cours et agissait, comme nous le verrons, auprès du Pensylvania Railroad pour empêcher le transport par chemins de fer. Les propriétaires indépendants se

trouvaient ainsi coupés de leur marché et obligés d'en passer par les exigences du Trust ^. Il n'est pas douteux non plus que dans beaucoup de cas le Trust ait baissé volontairement le prix de ses produits dans un district donné pour ruiner ses concurrents. Souvent même il compensait cette perte par une élévation correspondante dans un district sans concurrence^. Des manœuvres de ce genre amènent forcément un grand trouble sur le marché, et la Standard OU 6*0. en a beaucoup à sa charge.

Si donc le Trust a le droit de dire que sous sa puissante domination l'intérêt du consommateur a été sauvegardé dans l'ensemble, puisque les prix combinés du transport et du raffinage ont suivi une progression descendante ; cependant, il reste responsable des perturbations volontaires au moyen desquelles il a détruit certains de ses concurrents. Au surplus, les défenseurs les plus décidés des Trusts reconnaissent que les moyens employés par eux pour obtenir leur prépondérance actuelle ont souvent été déplorables au point de vue moral et fâcheux au point de vue économique^. « C'était, disent-ils, la période de guerre, celle pendant laquelle la passion aveugle devient mauvaise conseillère. L'impopularité actuelle des Trusts est

1. Voir dans Lloyd, Wealth against Commonvealth, p. 104 et 105, des extraits d'une enquête officielle faite en 1879 en Pensylvanie. A ma connaissance ces faits ne sont pas contestés.

2. M. von Halle cite un exemple curieux à ce sujet. Voir Trusts, p. 76.

3. Gunton, The économie Errors of the Trusts. Dans le Social Economiste February, 1893.

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rcxpiatioii de ces fautes et nuit à leur développement normal; mais des esprits sages ne doivent pas confondre les effets passagers d'une lutte <nrdente avec les résultats durables d'une situation hiQU assise. »

Cette explication est intéressante à cause de l'aveu qu'elle contient. Elle est insuffisante pour les personnes qui cherchent à se rendre un compte ^xact des causes de la formations des Trusts. Quand leurs adversaires ont chargé la conscience de M. Rockefeller de crimes pendables, comme le fait M. Henry D. Lloyd; quand leurs partisans ont plaidé les circonstances atténuantes et reconnu qu'une certaine dose d'iniquité s'est mêlée h leur succès, ni les uns ni les autres ne nous ont appris quelle est la base de ce succès. C'est une erreur assez commune, particulièrement chez les honnêtes gens, de croire à l'efficacité souveraine d'une conscience peu scrupuleuse pour réussir dans ce monde. Beaucoup se considèrent comme victimes de leur fidélité aux principes moraux et accusent volontiers d'y avoir manqué ceux qu'ils voient s'élever. S'ils prenaient la peine de regarder ceux qui échouent le plus misérablement, ils verraient cependant que l'immoralité tue plus de gens qu'elle n'en fait vivre. Elle n'est pas une force en elle-même, tout au contraire. Elle n'est pas toujours une cause de ruine matérielle, voilà tout ce que l'on peut lui accorder. Dire que la Standa/'d OU Co. a manqué d'honnêteté dans la lutte victorieuse qu'elle a entreprise contre ses concurrents ce n'est donc pas

expliquer sa victoire. En réalité, elle a dominé le marché du pétrole en s'emparant des moyens de transport de l'huile brute. Historiquement, c'est un fait, et on ne voit pas comment elle aurait pu obtenir autrement, surtout d'une façon aussi rapide et aussi complète, le résultat auquel elle tendait. La question du transport du pétrole est donc le nœud du problème. Nous avons vu jusqu'ici le Ti^ust exercer sur l'extraction et la vente de l'huile brute une influence prépondérante, mais en quelque sorte mystérieuse. Nous arrivons maintenant au point où le mystère se dévoile, où l'on aperçoit clairement les fils par lesquels le Trust tient réunis dans sa main tant d'intérêts divers et les fait manœuvrer h son gré.

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