‹ Les industries monopolisées (trusts) aux États-Unis;Chapitre 20 sur 99 · V. — Le monopole entre les mains du Trust · texte numérisé non relu

V. — Le monopole entre les mains du Trust

Une fois maîtresse du marché du pétrole, la comp.ignie du Standard OU a-t-elle cherché à exploiter,

à opprimer le consommateur? C'est le reproche que lui adressent les plus ignorants et les plus passionnés de ses adversaires. Mais les hommes qui ont mené à bien la gigantesque entreprise que nous savons ne sont pas de vulgaires bandits, des coupeurs de bourses ne voyant que le profit immédiat. Ils savent parfaitement qu'on ne fonde rien de durable sur la violence, sur l'injustice apparente et criante, et ils ont eu l'habileté de faire du consommateur non pas leur victime, mais leur complice. Ils ont tiré parti de la situation toute-puissante qu'ils s'étaient faite pour mieux servir les intérêts de leur clientèle, pour lui fournir de bons produits h bon marché. « Que voulez-vous que je me plaigne du Trust du pétrole ! me disait à Washington M. Carroll D. Wright; j'entre dans la première pharmacie venue et, grâce à lui, je me procure pour un nickel (pièce de 0 fr. 25) d'excellente vaseline, parfaitement épurée, et que je suis sûr de trouver absolument la même ici ou à San Francisco, à la Nouvelle-Orléans ou à Chicago, dans le moindre village comme dans la plus grande ville. De même, je puis acheter partout où existe une épicerie une huile d'éclairage sans danger, peu odorante et de qualité uniforme à raison de ô'^'* 2 le gallon (0 fr. 0775 le litre). » Une clientèle aussi bien servie aurait mauvaise grâce à se révolter.

Certains économistes américains soutiennent, il est vrai — j'ai entendu personnellement le général Walker, président de l'Institut technologique de Boston, exprimer cette idée, — que vingt compa-

giiies rivales, bénéficiant des avantages normaux de la grande entreprise, mais de plus aiguillonnées par la concurrence, auraient pu obtenir des résultats semblables, sinon supérieurs. Il est bien difficile de discuter ainsi sur des hypothèses. On peut faire remarquer seulement que vingt compagnies se fai- . sant concurrence sur toute l'étendue du territoire des Etats-Unis et de puissance assez égale pour renoncer à s'entre-détruire, auraient eu une tendance naturelle à s'entendre pour approvisionner chacune une circonscription déterminée de cette énorme surface, et éviter ainsi ce qu'on pourrait appeler un gaspillage de distribution. Par exemple, une compagnie possédant une pipe Une entre la Pensylvanie et New- York, avec raffinerie dans ce dernier endroit, aurait été mal placée pour fournir les Etats de l'Ouest. Au contraire, une compagnie possédant la raffinerie de Whiting avec les pipe Unes qui l'approvisionnent se serait trouvée dans une position inférieure pour faire l'exportation en Europe. Et comme il s'agit ici d'une matière encombrante, lourde, offrant certains dangers de transport, d'une valeur peu considérable par rapport h son volume, cette question des transports prend une importance capitale. Il en résulte que les vingt compagnies supposées n'auraient eu que deux partis à prendre : ou bien se faire concurrence réellement en tout lieu, envoyer à New^-York du pétrole raffiné à Chicago et réciproquement, par conséquent faire supporter au consommateur des frais de transport fort inutiles et coûteux; ou bien se diviser le terri-

toire entre elles et 'convenir que chacune d'elles approvisionnerait une circonscription déterminée. Dans la première hypothèse la clientèle supporte les conséquences d'une mauvaise distribution en payant son pétrole plus cher. Dans la seconde, l'entente entre des compagnies rivales constitue le premier pas vers la formation du Trust.

Nous nous heurtons ici à un problème très général. Chaque fois qu'un produit industriel est tel que le rapport entre sa valeur et le coût de son transport donne à ce dernier élément une grande importance, ce produit ne peut être vendu avec avantage pour le producteur que dans un rayon assez rapproché de son lieu d'origine. Cette condition met un frein à la concurrence , elle lui assigne des bornes. Mais, d'autre part, ces bornes n'ont pas une fixité absolue; elles se déplacent suivant la variation de tous les autres éléments qui composent le prix de revient. Telle mine est plus éloignée que telle autre d'un centre donné de consommation ; à ne considérer que ce fait, elle ne pourrait pas l'approvisionner; mais il se peut qu'une facilité plus grande d'extraction, une qualité meilleure de charbon, un taux de salaires moins élevé, etc., lui permette de le faire. Le constant efïbrt des industriels tend à élargir de plus en plus la sphère d'écoulement de leurs produits en diminuant les éléments du prix de revient qui dépendent d'eux, surtout en perfectionnant l'outillage de manière à augmenter la productivité du travail; mais lorsqu'ils parviennent ainsi à compenser par

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l'emploi de meilleures méthodes le désavantage de leur éloiguement pour atteindre une clientèle lointaine, ils font supporter à cette clientèle les frais de cet éloignement; plus exactement, ils ne peuvent la faire profiter de Téconomie apportée dans la production que déduction faite du coût d'un long transport.

Il résulte naturellement de là que dans les industries à produits encombrants, les concurrents les mieux armés, ceux qui sortent vainqueurs de la lutte quotidienne avec leurs voisins et finissent par les écraser, se dressent les uns vis-à-vis des autres comme des unités irréductibles. Tandis qu'un pays supérieurement organisé comme l'Angleterre, au point de vue industriel, peut expédier ses cotonnades de Manchester dans le monde entier, le même pays ne peut écouler sa houille que dans une sphère beaucoup plus restreinte. Sur l'immense territoire des Etats-Unis, les fabriques de la Nouvelle-Angleterre et de Philadelphie répandent leurs tissus, mais les merveilleux gisements de houille de Pittsburgh ne peuvent pas faire concurrence aux mines très éloignées. Dès lors on comprend bien que ces unités irréductibles, ces rivaux puissants éloignés les uns des autres, et reconnaissant qu'ils ne peuvent pas se ruiner l'un l'autre, prennent le parti de traiter ensemble, de cesser une guerre inutile, de régler d'un commun accord la question de la distribution, de délimiter les sphères d'approvisionnement et d'écoulement que les conditions économiques assignent normalement à chacun d'eux.

C'est pour cela que le régime des ententes industrielles s'est tellement développé en Allemagne, par exemple, dans les industries houillère et sidérurgique dont les produits sont essentiellement coûteux à transporter. Fin Amérique, si l'organisation des chemins de fer n'avait pas permis au Trust du pétrole la constitution rapide et frauduleuse de son monopole de fait, si, selon le vœu du général Walker, des compagnies concurrentes avaient pu se maintenir, elles seraient arrivées très probablement à une entente. Celles del'Ohio, de l'Indiana auraient pris Tapprovisionnement de la consommation intérieure; celles de la Pensylvanie se seraient réservé les Etats de l'est et l'exportation. Au surplus, sur un théâtre plus vaste, le Trust américain passe pour avoir constitué une entente avec les détenteurs du pétrole du Caucase et du pétrole de Galicie. Les Rockfeller, les Rothschild de Londres et les Rothschild de Vienne, trois rois du pétrole, se seraient, dit-on, divisé l'approvisionnement de l'Europe en formant une Triple-Alliance d'un nouveau genre.

Il y avait donc dans l'industrie pétrolière un élément favorable à l'entente, mère elle-même du Trust. La distribution du pétrole entre les consommateurs tendait à amener une certaine limitation de la concurrence. Par suite, le Trust s'étant formé par les moyens anormaux que nous avons dits, possédait toute facilité pour régler au mieux des intérêts des consommateurs cette question de distribution Au lieu de conclure des ententes toujours difficiles et incertaines avec ses rivaux, il pouvait, lui tout

seul, procéder îi une distribution logique du pétrole et de ses sous-produits. C'est ce qu'il a fait. Grâce à une direction très habile, il a su réduire au minimum les transports nécessaires entre les puits d'origine et la clientèle; grâce à une administration parfaitement organisée et surveillée de très près, il a réduit au minimum son matériel de wagons-réservoirs. Un verrier d'Ottawa, client ordinaire de la Standard OU Co. pour son combustible, me racontait le fait suivant comme exemple de la stricte discipline qui règne dans l'afï'aire et de la promptitude d'action des différents rouages. « Les wagonsréservoirs, me disait-il, dans lesquels le Trust livre son huile combustible ne doivent jamais rester plus de quarante-huit heures au point de livraison, et cela sous peine d'un amende assez forte. Parfois, il m'est arrivé d'en garder un soixante heures, dépassant ainsi de douze heures la limite qui m'était assignée, mais aussitôt une dépèche m'arrivait de l'administration centrale de New-York, signalant mon retard, demandant des explications, et m'imposant l'amende. D'ailleurs, ajoutait-il, j'admire beaucoup cette manière de faire et je reconnais que si le Trust est exigeant pour sa clientèle, du moins il la sert fort bien. »

Sans doute, le Trust ne s'efforce pas ainsi de diminuer ses frais de transport et son matériel roulant par souci direct de sa clientèle et pour faire une œuvre pie; néanmoins, il peut, tout en se réservant une part de bénéfices très grosse, faire participer sa clientèle aux profits qu'il retire de la

supériorité de son organisation. En résumé le consommateur trouve son avantage dans l'habileté merveilleuse avec laquelle le Tî^ust a su adapter son monopole aux conditions économiques de l'industrie du pétrole.

Chaque fois d'ailleurs que la tyrannie des Trusts est dénoncée et que la Standard OU Co. est en butte à de vives attaques comme le type le plus accompli du phénomène, ses défenseurs ne manquent jamais de rappeler qu'en 1871, l'année d'avant le Trust, on vendait au prix de 24'''24 le gallon (0''"305 le litre) un pétrole dangereux et d'odeur désagréable, tandis qu'aujourd'hui le Trust livre au prix de 6*^^'2 le gallon (0*^^0775 le litre) un produit de beaucoup supérieur. Bien entendu, cela ne lave pas le Trust de tout reproche, mais cela prouve du moins que le consommateur ne peut pas se plaindre bien amèrement.

En est-il de même de l'ouvrier, de celui qui travaille pour le Trust?

On mène grand bruit dans certains milieux aux Etats-Unis de ce que la Standard OU Co., ayant ruiné des compagnies rivales, a mis par le fait sur le pavé les ouvriers de ces compagnies. Il n'est pas besoin de réfléchir longtemps pour se rendre compte que le reproche est spécieux. Lorsque le Trust a fait disparaître une raffinerie, par exemple, la consommation du pétrole n'a pas diminué pour cela, ni, par conséquent, la quantité de pétrole élaborée, ni la main-d'œuvre nécessaire à cette élaboration. A chaque disparition de ses concurrents

correspondait une augmentation de fabrication pour le Trust, et aussi une augmentation de personnel. Si parfois elle n'a pas eu lieu, c'est que le perfectionnement des procédés avait permis de faire avec le même personnel un travail plus considérable. Il n'y a rien là qui soit spécial au Trust, rien qui tienne à son caractère de monopole.

Avec plus d'apparence de raison, les ouvriers se plaignent que la compagnie du Standard OU étant presque la seule à raffiner, un ouvrier de raffinerie qui a eu des difficultés avec elle est exproprié de son métier. Il existe, assure-t-on, une blacklist, liste noire, où sont inscrits tous les meneurs de grèves. Celui dont le nom est une fois placé sur cette liste ne peut plus trouver d'emploi. Le secrétaire de la Central Labor Union de Philadelphie me racontait l'histoire d'un ouvrier de sa connaissance qui, pour tromper la surveillance, s'était embauché sous un faux nom dans une raffinerie de New-York après avoir été chassé de celle de Philadelphie. Au bout de peu de jours il remarqua C[u'un inspecteur le dévisageait avec insistance, et le soir même le chef de l'usine le faisait appeler pour le mettre à la porte. On peut tirer parti d'un fait de ce genre pour exciter contre les Trusts un auditoire ouvrier, mais en bonne justice cette discipline n'a rien d'excessif. Dans les trade-unions bien organisées, il y a aussi des hlacklists sur lesquelles on inscrit avec juste raison les camarades infidèles qui ont « trahi » pendant une grève. On les exclut non seulement de l'union, mais du métier lui-même, en refusant de

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travailler avec eux. Cela est dur, sans doute, mais cela est reconnu nécessaire par toutes les organisations ouvrières, et pratiqué partout où elles ont assez de puissance pour imposer cette condition à l'employeur, partout où elles ont fait le Trust de la main-d'œuvre ouvrière. Logiquement, on ne voit pas comment elles pourraient reprocher au Trust du pétrole une sévérité égale à la leur. En fait, les ouvriers des raffineries n'ont pas aux Etats-Unis une trade-union assez forte pour traiter avec les patrons, mais la faute en est à eux-mêmes, non au Trust. Toutes choses égales d'ailleurs, il est plus avantageux pour des ouvriers bien organisés d'avoir en face d'eux une grande compagnie riche, puissante, qu'une foule de patrons faisant difficilement leurs affaires. La grande compagnie peut offrir de meilleures conditions parce qu'elle est très prospère ; c'est un premier point important. En second lieu, elle se sent très surveillée par l'opinion publique, redoute de s'attirer une réputation de dureté, et accorde plus facilement à cause de cela ce qu'elle peut raisonnablement accorder. Au surplus, l'opinion que nous émettons ici n'est que la résultante de nombreuses conversations avec des leaders ouvriers d'Angleterre ou d'Amérique tenant une place marquante dans les trade-unions de leur pays. Ce n'est pas dans la grande industrie, dans les usines nombreuses, que la condition de l'ouvrier est la plus mauvaise, tout au contraire. Les plaintes contre les Trusts, au point de vue de l'organisation ouvrière, quand elles ne sont pas le reflet d'un état

d'esprit général, ne sont fondées que sur leur puissance. Cette puissance des Trusts réclame, pour le bon équilibre des deux parties, une puissance équivalente chez leurs ouvriers; mais cela n'est pas un rêve, et il est à remarquer que là où les ouvriers possèdent cette puissance, elle repose sur la même base que celle des Trusts, sur une sorte d'accaparement.

En résumé, le fait du monopole de la Standard OU Co. n'opprime pas plus l'ouvrier — malgré les apparences — qu'il n'opprime le consommateur.

Quant au producteur de matière première, au propriétaire des puits de pétrole, nous avons examiné sa situation plus haut; il nous suffira de rappeler ici qu'il est sous la domination presque absolue du Trust, puisque lui seul, ou à peu près, peut lui acheter son pétrole brut ou son puits. Toutefois, le Trust paie assez largement pour que, lui non plus, ne soit pas bien à plaindre.

Quelles que soient donc les injustices au moyen desquelles la compagnie du Standard OU a obtenu son monopole grâce à la complicité des chemins de fer, il faut reconnaître qu'au point de vue purement économique le monopole a produit d'heureux résultats. II a été avantageux pour les consommateurs; il n'aggrave pas la situation des ouvriers et il assure aux propriétaires de champs de pétrole un prix très rémunérateur pour la matière première qu'ils lui livrent.

Mais les vices de son origine ont laissé des traces cependant; ils ont amené l'existence d'un véritable

danger politique. Sans qu'on s'en rendît bien exactement compte, le mouvement général contre les Trusts est né en Amérique, non pas tant du fait même de la monopolisation industrielle, mais des conditions anormales qui avaient pu y concourir. L'arsenal des Anti Tî'ust Laws, lois contre les Trusts, n'a été que la manifestation — maladroite d'ailleurs — de la réaction populaire contre une injustice que l'on sentait sans la bien connaître. Et les Trusts ont éprouvé le besoin de se défendre contre cet appareil législatif, soit en gagnant les législateurs eux-mêmes pour le rendre inefficace, soit en agissant auprès des hommes chargés de l'appliquer pour paralyser leur action. Les Trusts ont été ainsi conduits — par des nécessités de défense — à s'ingérer dans la politique. Ils l'ont fait en usant des moyens puissants et peu délicats que donne l'argent dans un pays où le politicien se laisse facilement corrompre. Ils n'ont pas créé la corruption, mais ils s'en sont très largement servis. La compagnie du Standard OU n'échappe pas h ce reproche. Les scandales de sa complicité avec les chemins de fer avaient soulevé l'opinion contre elle. Elle est donc responsable de la réaction qui s'en est suivie, et si elle a dû recourir à la corruption pour se défendre, c'est qu'elle avait déjà employé la corruption pour acquérir sa puissance. Son excuse ne vaut donc rien, et le danger politique qu'elle fait peser aujourd'hui sur les Etats- Unis lui est imputable.

Economiquement bienfaisante, politiquement mal-

faisante, la Standard OU Co. ne devait pas être atteinte par les lois générales contre les Trusts qu'élaborèrent les différents Etats américains. Et le plus curieux, c'est que le résultat de ces lois fut, en ce qui concerne le Trust du pétrole, de donner h son organisation une énergie nouvelle. Elles aboutirent ainsi à augmenter le danger politique qu'elles ignoraient et à fortifier la puissance économique du Trust.

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