‹ Les industries monopolisées (trusts) aux États-Unis;Chapitre 35 sur 99 · Cité pur von Halle, p. G · texte numérisé non relu

Cité pur von Halle, p. G

fineries, ainsi que les quelques raffineries indépendantes qui subsistent, sont situées dans des ports : Brooklyn, New- York, Boston, Philadelphie, la Nouvelle-Orléans, le fait mérite d'être noté, parce qu'il a son importance au point de vue de la concentration. On ne peut pas établir avantageusement une raffinerie de sucre dans un endroit quelconque aux Etats-Unis. De fait, on n'en trouve que dans les grands ports où vient aboutir la plus grande partie de la matière première, le sucre de canne de Cuba, des Philippines et du Brésil, le sucre de betterave d'Europe; la production indigène n'entre actuellement dans le total des sucres bruts que pour une faible proportion. Il y a donc une sphère étroite pour la raffinerie du sucre, comme il y en a une pour la raffinerie du pétrole et pour l'extraction de l'anthracite; ce n'est pas, il est vrai, un monopole naturel, mais l'industrie ne s'en trouve pas moins centralisée en un lieu déterminé par des nécessités impérieuses auxquelles elle ne saurait se soustraire.

La raffinerie du sucre se constitue donc forcément en très grandes usines et dans des villes considérables de la côte. Tandis que la production du sucre brut peut avoir lieu à peu près partout, l'opération du raffinage échappe aux entreprises de dimensions ordinaires, à tous les pays non maritimes, à tous les ports de second ordre.

Un autre élément vient encore réclamer de ceux qui l'entreprennent une grande puissance financière. C'est la cherté de la matière première combinée

avec le faible degré de transformation que le raffinage lui fait subir.

Toute industrie se complique toujours d'une double opération commerciale, l'achat de la matière première et la Ameute du produit; suivant que la transformation industrielle est plus ou moins considérable, cette opération commerciale diminue ou augmente d'importance par rapport à l'ensemble de l'industrie. Ici, elle tient une grande place, en sorte que les raffmeurs sont de grands négociants en sucres. Pour ce négoce, plus encore que pour l'établissement et la marche de leurs usines, il leur faut un gros capital.

Et, comme il s'agit ici d'un objet de consommation courante et générale, surtout aux Etats-Unis, on peut agir sur de très grandes quantités de marchandises à la fois, leur écoulement étant toujours rapide.

En plus, le sucre peut s'accumuler et se conserver sans grand inconvénient. Il se prête, par conséquent, aux grands approvisionnements. L'achat en masse n'est donc pas limité ici comme pour d'autres produits, la viande par exemple, par la nécessité d'une vente très prochaine.

Tout se prête en somme à la concentration dans l'industrie de la raffinerie. Les industriels de taille ordinaire en sont violemment expropriés, s'ils ne préfèrent pas sagement se laisser absorber par les compagnies monstres.

En juillet 1891, le capital social du Trust du sucre montait à cinquante millions de dollars, soit

plus de deux cent cinquante millions de francs *.

En 1896, M. S. V. White, un des hommes les plus au courant des affaires du Trust, m'affirmait que celui-ci avait à sa disposition un fonds de roulement de 135 millions de dollars, plus de 675 millions de francs. « Vous comprenez, ajoutait-il, que dans ces conditions le Ti'ust est toujours prêt à profiter des bonnes occasions, et qu'il achète sa matière première avec tous les avantages possibles. )>

Il lui est facile aussi d'exercer, grâce à cette puissance financière, un certain pouvoir régulateur sur les cours du sucre raffiné. Disposant d'une quantité considérable de cette marchandise, il prend soin d'éviter les encombrements qui pourraient se produire sur le marché et appesantir les cours.

Enfin, il est parvenu à se faire l'arbitre de la situation en se rendant maître de la raffinerie du sucre livré à la consommation ordinaire. Les quelques raffineries indépendantes qui subsistent — on m'en cite deux à Brooklyn, vine à Philadelphie, une à Boston, une à la Nouvelle-Orléans — produisent un sucre de choix destiné surtout à la confiserie.

La puissance du capital accumulé jointe à l'habileté financière de ceux qui le détiennent a-t-elle seule obtenu ce résultat? Non, car c'est par une série d'applications scientifiques que la raffinerie modeste d'autrefois est devenue la raffinerie perfectionnée d'aujourd'hui, l'immense usine à machi-

1. Voir, dans la North American Re^iew, July 1891, p. 83, article déjà cité de M. Thurber.

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nisme coûteux. Et c'est rentrée en scène de ce nouveau type d'usine qui a fait disparaître le type primitif, jetant ainsi les fondements solides du Trust. Le Trust du sucre n'est donc pas un Trust de spéculation, mais un Trust industriel. Les deux frères Ilavemeyer qui le dirigent, se partagent, dit-on, la besogne : l'un, Théodore, plus au courant des moindres détails techniques de la raffinerie qu'aucun de ses contremaîtres; l'autre réservant ses facultés de premier ordre au côté financier de l'entreprise.

Toutefois, nous ne tenons pas là encore l'explication du Trust. Que le nombre des raffineries soit très restreint à cause des aptitudes rares et des ressources financières considérables qu'elles réclament, cela ressort bien comme un résultat normal; mais qu'une seule compagnie ait monopolisé, ou peu s'en faut, la raffinerie du sucre de consommation courante ; qu'elle fournisse à elle seule 80 p. 100 de la production totale américaine*, voilà qui ne se comprendrait pas sans la présence d'un élément que nous n'avons pas encore examiné.

On dit généralement que la grande crise de 1884 à 1886 avait rendu nécessaire la constitution d'un Trust. Il y eut en eiFet à cette époque une période de dépression pendant laquelle la surproduction produisit un abaissement de prix exagéré et causa la ruine de beaucoup de raffineurs. Tout naturelle-

1. C'est le chiffre donné devant le comité d'enquête parlementaire du Sénat de New-York de 1897, connu sous le nom de Lexow Cornmittee, du nom de son président.

ment, l'idée vint à ceux qui avaient été assez forts pour traverser la crise, d'en prévenir le retour en s'entendant pour limiter la production. Mais ces faits ne montrent en somme que l'utilité de la combinaison, et non sa possibilité.

Ce n'est pas une petite entreprise que de limiter l'offre d'une marchandise sur un marché donné, lorsque cette marchandise peut être produite dans un grand nombre de pays et que, d'autre part, elle se prête, par le rapport de son poids à sa valeur, à de lointains transports. Toute tentative tendant à la raréfier pour en faire monter le cours attire immédiatement une masse de concurrents éloignés, et menace d'aggraver le danger d'encombrement que les producteurs locaux se préoccupaient de conjurer.

C'est ce qui serait arrivé au Trust du sucre si le marché américain n'avait été préalablement fermé par les hautes barrières d'une protection douanière féroce. A l'abri de ce retranchement formidable — à sa merci, aussi, — il était possible aux grands raffineurs de rançonner le consommateur, de créer un monopole américain.

Les tarifs faisaient pour eux, artificiellement, plus que les conditions économiques n'avaient fait naturellement pour le pétrole et l'anthracite, en sorte que nous retrouvons à l'origine de ce nouveau. Trust la môme anomalie que nous avons déjà signalée dans la constitution des deux précédents : une erreur des pouvoirs publics au sujet de leurs attributions.

Seulement, ici, cette erreur a un effet direct. Dans

le cas du pétrole et de l'anthracite, il y avait eu une négligence commise au moment de la construction des chemins de fer, abandon complet d'un service public h des compagnies privées et, par suite, abus de la part de ces compagnies; dans le cas du sucre, au contraire, c'est l'Etat fédéral lui-même qui agit au nom de sa puissance législative pour forger l'instrument au moyen duquel le Trust pourra établir son monopole.

Et les conséquences de cette situation sont notables. Le tarif étant le bouclier nécessaire du Trust, l'action corruptrice de celui-ci sur les pouvoirs publics se développera de la façon la plus scandaleuse. Et chaque changement dans la législation douanière — on sait s'ils sont fréquents aux Etats- Unis — mettra en question son existence même, donnant ainsi au Trust un caractère de spéculation aléatoire.

Les faits normaux de concentration industrielle que nous avons exposés vont donc servir de base à un phénomène anormal de monopole, grâce à l'introduction d'un élément tout artificiel qu'il nous faut maintenant étudier, le tarif douanier.

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