CHAPITRE V
L'acier a donné lieu aux États-Unis à une nombreuse série de combinaisons entre producteurs. La plus puissante de toutes est née récemment, au début de l'année 1897, lorsque M. Carnegie, le célèbre fondeur de Pittsburgh, et M. Rockefeller, qui, non content de monopoliser le pétrole, a mis la main sur les riches mines de fer du Lac Supérieur, se sont alliés ensemble pour fonder la Carnegie- Rockefeller Combination.
Cette entente entre les deux grands « capitaines d'industrie » diffère profondément de toutes celles qui l'ont précédée. Elle marque une véritable révolution dans les conditions économiques de l'industrie de l'acier en Amérique. Il est à croire qu'elle exercera aussi une influence sur le marché européen.
Elle a en effet tous les caractères d'un Trust durable, capable de faire une concurrence désas-
trcuse k ses rivaux. MM. Carnegie et Rockefeller ont su se rendre maîtres des situations les plus avantageuses soit pour la fabrication de l'acier, soit pour l'extraction des matières premières; ils ont monté leurs usines et leurs mines avec tous les perfectionnements d'outillage qu'une exploitation énorme, servie par des intelligences de premier ordre et par des capitaux pratiquement inépuisables, peut demander à la science moderne; des vaisseaux à eux et un chemin de fer à eux transportent le minerai des mines aux usines. Enfin leurs aptitudes commerciales hors de pair tirent parti de chacune de ces conditions favorables en particulier comme de la situation unique qui résulte de leur concours.
Ils paraissent, en somme, avoir atteint dans leur entreprise commune le plus haut degré de concentration que permette actuellement l'industrie de l'acier, et, par conséquent, la forme la plus appropriée aux données présentes de cette industrie.
C'est en cela que consiste essentiellement l'intérêt scientifique qui s'attache à l'examen de la Caj'negie-Rockefeller Comhination. Nous sommes en présence d'une formule nouvelle qui, mieux que toute autre formule ancienne, répond aux circonstances nouvelles. Elle n'a pas encore livré son secret, et nous ignorons jusqu'à quels résultats son application pourra conduire. Nous voyons seulement que le Trust puissamment organisé, triomphe sans eflort et sans fraude, du moins sans fraude néces-
saire, de ses concurrents isolés les uns des autres et incapables, d'ailleurs, de lutter victorieusement, même s'ils formaient une liofue entre eux.
Evidemment, ce Trust récent est tout à fait différent des ententes plus ou moins éphémères, des pools, comme on les appelle aux Etats-Unis, qui se sont formés successivement au cours de ces dernières années dans l'industrie sidérurgique.
Mais il y a un lien entre lui et ces pools. Ceux-ci ont été à un certain point de vue les avant-coureurs du Tj'ust. Ils lui ont préparé les voies. Et puis, leur existence était le signe que l'industrie de l'acier cherchait sa formule du côté de la concentration. Elle tâtonnait. Elle sentait que la concentration était réclamée par les circonstances; elle ne voyait pas encore comment elle pouvait se réaliser.
Il nous sera donc utile de connaître, je ne dis pas l'histoire de ces pools — elle serait longue et sans intérêt, — mais leur nature, leur organisation, leur raison d'être et leur principal soutien. La constitution du Trust s'expliquera ensuite plus clairement; on verra le Trust naître et se développer sur les ruines des pools,