Monde économique, 3 avril
2. Opinion de M. Th. Shearman citée par le Monde économique du 23 octobre 1897.
teur. Vact du 14 juin 1870 frappait les rails d'acier de provenance étrangère d'un droit d'entrée d'un cent 1/4 de cent par livre (137 fr. 50 la tonne). En 1883 (act du 3 mars) ce droit tombait à 6/10 de cent par livre {66 fr. la tonne). Le tarif Mac Kinley de 1890 le maintenait à ce taux, et le tarif Wilson {act du 27 août 1894) l'abaissait à 7/20 de cent par livre (38 fr. 50 par tonne). A première vue on pourrait croire que cette diminution successive du droit correspond à une modération croissante du régime protecteur. En réalité, c'est précisément le contraire qui est vrai. En effet, tandis que les droits passaient de 137 fr. 50 à 38 fr. 50, le prix des rails d'acier Bessemer s'abaissait de 158 dollars la tonne à 25 fr. 20 et même 15 dollars, diminuant ainsi dans la proportion de plus 10 à 1 contre un abaissement de droits de moins de 4 à 1 seulement V Cette constante et rapide réduction dans le prix de l'acier Bessemer tenait à plusieurs causes : d'abord au perfectionnement des modes de fabrication, ensuite à la découverte et à l'exploitation de gisements minéraux particulièrement riches. La Pensylvanie avait fourni au début des minerais de fer jugés très avantageux par rapport à ceux que l'on traite dans
1. M. Hadley, dans son ouvrage sur la Railroad Transportation^ donne les chiffres suivants pour les rails d'acier Bessemer, à la tonne (Voir la note de la page 105) :
Années 1868 1872 1876 1880 1884
Prix 158$ 112$ 59$ 67$ 31$
Depuis 1884, un abaissement nouveau s'est produit. Jusqu'à la dissolution du pool les prix s'étaient tenus entre 25 et 30 $. En 1897 ils sont tombés en quelques jours à moins de 15 $.
beaucoup de pays d'Europe. Plus tard, lorsque le minerai provenant du Lac Supérieur atteignit facilement les centres de fonderie, les anciennes mines de Pensylvanie furent abandonnées. Aujourd'hui on rencontre en maints endroits, près des lignes de chemins de fer de ce pays, d'énormes amas de débris minéraux qui marquent la place de ces mines. Elles ne sont pas épuisées, mais elles ne paient plus; la concurrence de la région minière du Lac Supérieur les a tuées.
Pourvue d'une matière première plus riche et moins coûteuse, l'industrie de l'acier se trouvait en Amérique dans des conditions très favorables. Le taux élevé des salaires en faisant naître chez les patrons le désir de diminuer la main-d'œuvre, activait puissamment le progrès des méthodes, et l'esprit inventif des Américains aidant, d'importantes transformations se produisirent en peu d'années.
Toutes ces transformations agissaient dans le même sens. Elles poussaient à la concentration. De là la naissance des immenses fonderies, au premier rang desquelles il faut placer les célèbres usines de Carnegie. Seuls, des établissements disposant de capitaux considérables, employant un personnel nombreux et produisant par énormes quantités pouvaient appliquer les méthodes nouvelles avec l'outillage coûteux et compliqué qu'elles exigent. C'était, par conséquent, la mort des fonderies de l'ancien type. Les grandes usines de fer restaient maîtresses du terrain.
Cela était particulièrement vrai pour la fabrication des rails d'acier, qui ne comportent pas de nombreuses variétés et se prêtent mieux, par suite, à la production par grandes quantités. La concentration se trouvait ici plus nécessaire et plus avantageuse encore. De plus, la nature de la clientèle ne permettait guère que des commandes importantes. Les chemins de fer ne passent pas de contrats avec une maison pour la fourniture de quelques tonnes de rails. Ils procèdent par de gros marchés qu'une grande usine seule peut exécuter. Toutes ces conditions réunies tendaient à augmenter l'importance et à restreindre le nombre des fabriques de rails d'acier. Sur un marché fermé par les tarifs douaniers, comme celui de l'Amérique, elles devaient forcément amener la constitution d'ententes entre le petit nombre des grands producteurs pour agir sur les prix de vente.
Dans ces pools, les différents membres étaient loin d'avoir une situation égale. Tous, il est vrai, participaient également, dans la mesure de leur production, laquelle était toujours fixée par le contrat lui-même, aux profits de la combinaison; mais une volonté presque souveraine présidait depuis quelques années à leurs décisions, hâtait la fin des pools ou en suscitait de nouveaux. M. Carnegie avait conquis dans l'industrie des rails d'acier une situation prépondérante. La masse des capitaux dont il disposait, l'immensité de ses ateliers, les intérêts qu'il possédait dans certaines industries connexes, enfin, par-dessus tout, l'habileté et l'in-
telligcncc dont il avait donné des preuves répétées, faisaient de lui un rival redoutable. Dans les pools où il entrait, ses associés ne lui résistaient guère; on n'en formait pas impunément contre lui ou sans lui; bref les pools sur les rails d'acier finirent par être en quelque sorte un instrument entre ses mains.
Rien d'étonnant, d'ailleurs, à cela. Nous avons vu que la concentration de la fabrication dans de grandes usines était un des éléments à\\ pool] avec une multitude de petits ateliers, toute entente est extrêmement difficile, et pratiquement impossible dans un grand pays comme l'Amérique. D'autre part, cette concentration ne se poursuivait sans cesse que parce qu'elle répondait aux besoins de l'industrie, parce que les progrès de celle-ci en dépendaient. Les patrons qui poussaient le plus loin cette concentration et ces progrès devaient donc naturellement occuper dans les pools une situation dominante. Avec eux on se sentait du côté du plus fort; aussi se rangeait-on volontiers autour d'eux, sans discussion.
Déjà en 1893, M. Carnegie jouait le rôle de « roi de l'acier ». « Les fabriques rivales font tous leurs efforts pour conclure des pools avec lui », écrivait M. von Halle dans son consciencieux ouvrage ^ « Et, j toutes les fois qu'un /?oo/ se dissout, ajoutait-il, ils entrent de nouveau en négociations avec lui, bien que l'expérience leur ait appris que la coopération