New York Herald, dépêche de Pittsburgh, 9 février
marqué peu d'empressement à renouveler l'entente sur l'acier en barres, et fait preuve de peu de scrupules dans l'observation des engagements conclus avec elle comme avec le jt?oo/ des rails, c'est qu'elle se sentait maîtresse du marché. Elle pouvait vendre meilleur marché que l'un quelconque de ses concurrents et adoptait, dès lors, la politique des mains libres.
Mais, si la compagnie Carnegie possédait cette superbe assurance vis-à-vis des usines rivales, elle ne le devait pas uniquement à sa supériorité industrielle proprement dite. A cette supériorité elle ajoutait l'avantage énorme que lui assurait, pour la fourniture des matières premières, le tj^ust qu'elle venait de fonder avec M. Rockefeller. Le roi de l'acier et le roi des mines de fer fortifiaient leurs puissances réciproques en les associant; ainsi liés ensemble, ils ne pouvaient guère être vaincus.
En somme, la fin des pools plus ou moins éphémères qui faisaient artificiellement hausser les prix de vente, le retour du marché de l'acier au régime de la libre concurrence, a été dû aux Etats-Unis à la situation prépondérante de deux capitaines d'industrie qui ont déclaré la lutte loyale ouverte quand ils se sont sentis sûrs de la victoire.
Cela prouve que, jusqu'à ce moment, M. Carnegie avait eu besoin des pools ; qu'ils s'étaient maintenus en grande partie grâce à lui, mais que l'appui de M. Rockefeller valait pour lui tous les pools.
Quel avantage devait-il donc en tirer? Comment pouvait-il braver tous ses rivaux en s'assurant des
matières premières avantageuses? Quelle était enfin la nature du contrat qui le liait à M. Rockefeller?
n. — La combinaison Carnegrie-Rockefeller.
Nous avons dit que M. Carnegie occupait le premier rang parmi les fabricants d'acier Bessemer et spécialement de rails d'acier, et que, de son côté, M. Rockefeller s'était rendu maître des riches minerais de fer du Lac Supérieur. Il nous faut d'abord expliquer cette double domination.
Elle tient de part et d'autre à une série de causes communes : l'abondance des capitaux disponibles entre les mains de chacun d'eux; les dons remarquables de leur intelligence et leur étonnante activité. Elle tient aussi à la situation particulièrement avantageuse des usines de l'un et des mines de l'autre.
Pittsburgh, nous l'avons déjà indiqué, n'emploie plus depuis quelques années les minerais voisins de la Pensylvanie pour la fabrication de ses aciers, mais il n'en reste pas moins le centre de l'industrie sidérurgique aux Etats-Unis, parce qu'il est le centre de la production houillère. Le coke nécessaire à la fabrication de l'acier est sur place. Près des puits de mines, on voit s'aligner les longues rangées de fours où le charbon se transforme en coke, et de là à la fonderie il n'y a qu'un pas. Cette proximité du coke compense, et au delà, l'éloignement relatif du minerai. En effet, pour traiter
une tonne de minerai et l'amener à l'état d'acier, il faut environ deux fois son poids en coke, soit deux tonnes de coke. Il y a donc plus d'avantage à établir les aciéries près des mines de houille que près des mines de fer.
Cependant Chicago et Cleveland, situées toutes les deux sur les rives mêmes des lacs, pouvaient lutter avec Pittsburgh sans désavantage trop marqué, parce que le minerai leur arrivant par eau des bords du Lac Supérieur, supportait des frais de transport très faibles. En plus, sans avoir dans leur voisinage immédiat des gisements houillers de la valeur de ceux de Pittsburgh, elles pouvaient à la rigueur et en face de conditions trop dures, fabriquer du coke avec le charbon inférieur de l'Illinois ou de l'Ohio. Chicago et Cleveland étaient donc indépendants de Pittsburgh; elles lui faisaient concurrence.
De même, à Troy, près du lac Champlain, à Baltimore, sur l'Atlantique, on fabriquait également de l'acier avec des minerais venus d'Espagne par eau en employant les ressources houillères du voisinage. . ^
Toutefois, c'est surtout dans la Pensylvanie, rOhio et l'Illinois, dans les trois régions de Pittsburgh, de Cleveland et de Chicago, que l'industrie spéciale des rails d'acier avait son centre. On peut s'en rendre compte facilement en parcourant la liste des onze établissements qui avaient formé le dernier pool sur les rails d'acier. C'étaient : la Carnegie Steel Company, de Pittsburgh; la Scranton Steel
Company f de Scranton (Pensylvanie) ; la PensyU vania Steel Company, de Steelton; la Camhria Iron Company j de Johnstown (Pensylvanie); la hackawanna Iron and Steel Company , de Philadelphie; la Bethléem Iron and Steel Company, de t Bethléem (Pensylvanie) ; la Johnson Company, de Lorain (Ohio); la Cleveland Rolling Mills Company , de Cleveland (Ohio); la Union Iron and Steel Company, de Yonngstow^n (Ohio); V Illinois Steel Company, de Chicago; enfin la Maryland Steel Company, de Sparrows (Maryland), soit six pour la Pensylvanie, trois pour l'Ohio, un pour l'Illinois et un pour le Maryland ^
Dans la région de la Pensylvanie , Carnegie avait su occuper la situation la plus avantageuse. Il était au centre houiller le plus riche de cet Etat où le charbon abonde. Il avait réussi aussi à devenir le plus grand fabricant de rails. Si les minerais du Lac Supérieur avaient pu arriver à Pittsburgh par eau, comme ils arrivent à Chicago et à Cleveland, aucun des concurrents de Carnegie n'aurait pu tenir contre lui.
Le problème consistait donc à réduire de quelque manière l'inconvénient de la distance entre Pittsburgh et les lacs. On ne pouvait guère songer -cependant à établir une entreprise spéciale de
1. Les pools étant toujours tenus secrets en raison des lois établies contre eux, il est possible que cette liste, publiée par les journaux au moment de la dissolution, ne soit pas absolument exacte. En tout cas, elle comprend très certainement les plus importantes fabriques de rails d'acier.
transports pour conduire le minerai aux usines sur un aussi long parcours. Mais ce que M. Carnegie n'était pas en mesure de réaliser à lui seul, il lui était possible de l'accomplir en s'unissant aux propriétaires de mines du Lac Supérieur.
Ceux-ci, en effet, fournissaient la matière première non seulement aux grandes usines de M. Carnegie, mais à beaucoup d'autres; ils pouvaient donc assurer un trafic considérable à une entreprise de transport par eau sur les lacs et à un chemin de fer pénétrant à Pittsburgh dans le cœur de la région de l'acier.
D'autre part, il leur était avantageux de s'entendre avec M. Carnegie. C'était l'homme le mieux placé et le mieux outillé pour élaborer le minerai; il ne s'agissait que de le lui amener. Il pouvait consentir à qui lui rendrait ce service un profit plus considérable que n'importe lequel de ses concurrents.
Enfin, il leur était facile de s'entendre parce qu'en fait les propriétaires de mines du Lac Supé rieur n'avaient plus qu'une seule tête. Rockefeller avait passé par là et absorbé peu à peu toutes les grandes exploitations.
Depuis plusieurs années, John D. Rockefeller, embarrassé des immenses capitaux que ses fructueuses opérations sur le pétrole lui mettaient entre les mains, et se rendant compte que cette seule branche d'industrie ne pouvait pas suffire à les employer, avait conçu le plan d'une vaste entreprise. La richesse exceptionnelle des minerais de
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fer du Lac Supérieur lui avait inspiré le dessein de s'en emparer, de les monopoliser comme il avait monopolisé le pétrole. Il acheta peu à peu les gisements très étendus connus sous le nom de The Mesaha Ra/ige, qui sont situés au nord de Duluth, non sans soulever de vives oppositions, dont quelques-unes l'exposèrent à des procès retentissants. Ici, comme dans la constitution du ti'ust du pétrole, on l'accusait d'employer vis-à-vis de ses concurrents des méthodes d'écrasement peu délicates. Quoi qu'il en soit, il réussit à se rendre maître des gisements les plus riches et les plus faciles à exploiter, et tandis que les mines rivales ne pouvaient extraire le minerai qu'au moyen de puits profonds et coûteux, il enlevait à cent pieds de profondeur seulement, avec des méthodes d'une grande simplicité, des couches entières de minerai atteignant parfois jusqu'à 92 pour 100 de pureté^ assure-t-on. Les mines de fer du Lac Supérieur qu'il avait accaparées faisaient le pendant de ces célèbres mines de houille de Pittsburgh dont l'exploitation s'opère à ciel ouvert, les couches de charbon venant affleurer au sol sur les pentes des. coteaux. On peut en juger par ce fait qu'en emploie dans le Mesaba Range des scoop shoi^els (mot à mot pelles-cuillers) pour extraire le minerai. La substitution des moyens mécaniques au travail lent et coûteux de la main-d'œuvre humaine indique assez la facilité de l'opération et le profit qu'elle assure à ceux qui la dirigent.
La concurrence de Rockefeller devint ainsi
promptement désastreuse aux mines voisines. Lorsqu'elles succombaient dans la lutte, le vainqueur les reprenait à bas prix si elles lui paraissaient assez riches. Résistaient-elles trop longtemps, il leur appliquait le procédé de V iinderselling \ il vendait au-dessous du cours, les forçant ainsi à baisser leurs prix d'une manière ruineuse pour elles, jusqu'à ce que la faillite ou la soumission volontaire les eût mises à ses pieds. Lui pouvait sans difficulté perdre pendant plusieurs mois, s'il le fallait, sur chaque tonne de minerai vendue. Il possédait la bourse la plus longue [the longer puise). Il savait que celle de ses concurrents serait épuisée avant la sienne.
L'expérience de la Standard OU Co. avait appris à Rockefeller quelle était l'importance de la question des transports dans la vente des matières encombrantes. Il commença par acheter les chemins de fer assez courts qui mettaient ses difFérentes mines en communication avec les rives du Lac Supérieur; il créa des docks aux points de distribution les plus importants sur le pourtour des lacs, puis substitua aux modes de transports anciens une flotte d'énormes navires spécialement aménagés pour le minerai. Il ajoutait ainsi aux bénéfices résultant de l'exploitation minière ceux d'un armement fait à coup sûr, et étendait son pouvoir dominateur jusqu'aux grands centres industriels de Chicago et de Cleveland qu'il atteignait directement.
Chacune de ces entreprises était conduite d'ail-
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leurs avec la même science des affaires et la même préoccupation d'éviter toute fausse dépense. Il est assez curieux de voir que le grand « capitaine d'industrie )), qui sait compromettre hardiment un capital énorme, lorsqu'il le croit avantageux, emploie à l'occasion des ruses de détail, comme le ferait un petit commerçant.
On raconte que lorsque Rockefeller décida de construire sa flotte pour le transport du minerai, il eut recours h une de ces ruses. Il avait six navires à commander d'un seul coup aux constructeurs dont les chantiers se trouvent sur les rives des lacs. Par suite de l'isolement maritime de ces lacs, ces constructeurs se trouvent pourvus d'une sorte de monopole naturel; aucun navire ne peut circuler sur les lacs qui ne sorte de chez eux; Rockefeller se trouvait donc à leur merci, et sachant mieux que personne ce qu'il en coûte de tomber sous la puissance d'un monopole, il s'arrangea adroitement pour y échapper. Au lieu d'annoncer son intention de commander à la fois six grands vaisseaux, ce qui aurait appris de suite aux constructeurs des lacs qu'ils pouvaient lui faire la loi, il s'aboucha avec six des plus grandes maisons, leur soumit un plan de bâtiment, et leur demanda à quelles conditions elles pourraient l'exécuter. Chacune de ces maisons, se sachant en concurrence avec de puissants rivaux et désireuse d'obtenir une commande importante qui lui ferait honneur, envoya les propositions les plus avantageuses qu'elle crut pouvoir consentir. Lorsque Rockefeller eut reçu les six réponses, il fît
écrire à chacune des six maisons qu'il acceptait son marché, et ses six vaisseaux se trouvèrent ainsi commandés au plus juste prix avant que les constructeurs aient pu savoir quelle bonne occasion ils perdaient de prendre avantage sur lui.
A la fin de 1896, la flotte de Rockefeller sur les lacs était en état de faire une concurrence ruineuse aux anciens bâtiments employés jusque-là au transport du minerai. Le roi des mines de fer pouvait désormais donner la main au roi de l'acier et affronter avec lui n'importe quelle coalition.
On peut donc croire que la dissolution du pool des minerais de fer ne coïncide pas par un simple effet du hasard avec celles des pools de l'acier en barres et des rails. On apprit en même temps et la baisse subite des rails et l'existence d'une combinaison entre MM. Carnegie et Rockefeller, et la vente de minerais de fer au-dessous du taux maintenu jusque-là par Y h'on Ore Association. L'entreprise de M. Rockefeller, officiellement connue sous le nom de The Lake Superior consoUdated, faisait partie de cette association, véritable pool sur les minerais de fer, dans lequel elle jouait un rôle dominant analogue à celui de la compagnie Carnegie dans le pool des rails. Tant que sa prépondérance n'avait pas été suffisamment assurée, M. Rockefeller avait maintenu l'entente. Une fois sa flotte terminée, il ne garda plus de ménagements et la brisa.
Son action fut ainsi exactement parallèle à celle de M. Carnegie. Elle indique un programme con-
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certé et arrêté dans ses détails depuis une période assez longue. Lorsque le public apprit leur association, ce fut pour tout le monde un coup de théâtre révélateur. On comprit de suite pourquoi les yjoo/5 tombaient en pièces depuis un mois, et quelle main cachée avait donné le signal de ces ruines.
L'acte apparent par lequel les deux rois scellèrent leur alliance ne tombait en aucune manière sous le coup de la législation contre les trusts. C'était un contrat d'allure tranquille, un simple bail, qui ne se distinguait que par l'énormité des intérêts en jeu. La compagnie àw. Lake S uperior Consolidated louait ses mines pour une durée de cinquante ans à la compagnie Carnegie et mettait sa flotte des Grands Lacs à la disposition de celle-ci à des conditions déterminées ^ Rien de suspect en cela; rien qui sentît le monopole, la restriction à la liberté du commerce, rien dont pût s'alarmer le plus scrupuleux observateur des lois.
En réalité, la compagnie Carnegie réalisait son rêve et devenait maîtresse du marché. Les mines du Lac Supérieur, les plus riches du moins de ces mines, étaient siennes et leurs minerais, transportés à frais réduits jusqu'aux rives méridionales des lacs, se trouvaient ainsi commercialement rapprochés de ses usines. « Avec son énorme outillage, auquel toutes les dernières inventions ont été appliqués; avec une matière première qui lui est
1. The minerai Industry. Us statistics, technology and trade for 1896.
fournie en fait au prix de revient [at h are cost), cette compagnie est non seulement en mesure de donner l'acier à meilleur compte que qui que ce soit, mais elle a le pouvoir de dominer absolument le marché et de mettre l'acier au prix qu'il lui plaira. » Telle était l'appréciation d'une publication américaine de statistiques et de technologie minérale au lendemain de ces événements ^ « Nous avons eu, ajoutait le même recueil, des pools et des combinaisons sans nombre dans l'industrie du fer aux Etats-Unis, mais jamais encore une situation comme celle d'aujourd'hui où une seule compagnie peut absolument dominer le marché et obliger toute combinaison qui se formerait à enregistrer purement et simplement ses volontés. »
La presse et le public américain n'ont pas hésité à qualifier de ti^ust la nouvelle combinaison Carnegie-Rockeller. « Le pool meurt; le trust est né [Pool dies ; Trust boni) » tel était le titre à sensation par lequel le New York Herald du 11 février signalant à ses lecteurs les dépêches de Chicago racontait l'entente et ses premiers résultats. Et des soustitres laconiques, mais très précis, selon l'usage des journaux américains, résumaient en quelques mots l'impression première produite : « L'acier du monde entier va être fabriqué par Carnegie et Rockefeller. — Les méthodes du Standard OU adoptées pour dominer les mines, les usines, et les transports. — La chute du pool était arrangée d'avance. »