‹ Les industries monopolisées (trusts) aux États-Unis;Chapitre 68 sur 99 · Voir dans von Halle, note de la page · texte numérisé non relu

Voir dans von Halle, note de la page

à l'aclion des pools. Tandis que ceux-ci syndiquaient les producteurs en vue d'une limitation de leur activité, l'incertitude tendait à leur faire violer leurs engagements dans l'espoir d'un avantage personnel.

Un autre élément encore contribuait à jeter la perturbation sur le marché, celui de la prohibition. Certains Etats de l'Union, justement préoccupés du danger de l'alcoolisme, interdisent sur leur territoire la vente publique des boissons fermentées. Comme on peut le croire, de pareilles mesures ne sont pas appliquées sans soulever de la part des cabaretiers et de leurs clients les plus vives protestations. Au restaurant, impossible d'obtenir à son repas ni vin, ni bière, ni cidre. Dans le wagonrestaurant, les nègres qui font le service prient le voyageur qui dîne d'achever promptement sa demibouteille avant que le train franchisse la frontière de l'Etat prohibitionniste. Au delà de cette limite, elle doit disparaître de la table sous peine d'amende. Ces exigences successives amènent des réactions très violentes, et souvent la prohibition ne dure pas plus que la législature qui l'a votée. D'où une série de soubresauts dans la consommation.

Les taxes fédérales et la prohibition produisent un autre résultat; elles provoquent la fraude, encore un élément de plus pour fausser les conditions naturelles du marché de l'alcool et accentuer le caractère artificiel que nous avons déjà signalé. Etant donnée l'élévation des droits, les fabricants peu scrupuleux sont fortement poussés vers la fraude

par l'appât des profits qu'elle leur assure; leurs collègues plus honnêtes se croient autorisés par une sorte d'état de légitime défense à imiter leur exemple ; il ne s'agit plus que de tromper, plus ordinairement d'acheter les agents du fisc, opération malheureusement assez facile avec le mauvais recrutement des fonctionnaires et le régime de tyrannie politicienne des Etats-Unis en général.

Comment un pool aurait-il pu se maintenir dans de pareilles conditions? Nous avons vu que l'absence de sanction était toujours la grande cause de faiblesse de ces ententes. La loi ne les reconnaît pas; la bonne foi seule des contractants peut les rendre efficaces; là où les habitudes de fraude se sont introduites, créant entre les différents associés de perpétuelles inégalités, les ententes sont mort-nées.

Ainsi les conditions particulières au marché de l'alcool rendaient les pools à la fois très désirables et très difficiles à réaliser. On en sentait le besoin pour apporter quelque régularité dans la production d'une industrie soumise à des crises continuelles de pléthore, mais les mêmes causes qui provoquaient constamment le retour de ces crises agissaient comme des dissolvants sur toutes les tentatives de pools. Il n'y avait pas là seulement les obstacles généraux, les dangers communs à toutes les conventions du même genre. Des circonstances spéciales à l'industrie du whiskey s'opposaient à leur durée.

La nature de l'industrie agissait encore d'une autre façon sur les pools, mais toujours dans un sens

dcfavorable; elle leur enlevait en grande partie leur principal moyen d'action. Pour diminuer la production, les pools ont recours à deux procédés : ou Ijien ils ferment complètement quelques-unes des usines syndiquées, ou bien ils réduisent le nombre des ouvriers ou celui des jours de travail dans toutes. Les difficultés inhérentes à de pareilles mesures se doublaient pour les distilleries de w^hiskey par le fait que chacune d'elles est liée à un établissement d'un autre genre. En effet, l'immense quantité de résidu solide [sop) que produit la distillation du maïs fournit une matière alimentaire de premier ordre pour les animaux à l'engrais. Pour l'utiliser avec le plus de profit possible, les fabriques de whiskey s'adjoignent une entreprise d'engraissement, achètent de grandes quantités d'animaux et se trouvent ainsi flanquées d'une exploitation agricole. Que la fabrique s'arrête ou modère sa production, il faut vendre les animaux en tout ou en partie. Or un bœuf n'est pas toujours en état de i^ente; si l'opération de son engraissement est en cours, on ne peut s'en défaire que dans des conditions désavantageuses; l'arrêt ou la réduction de la production industrielle a donc un contre-coup des plus fâcheux sur l'entreprise agricole dépendant de l'usine. Et voilà le pool, déjà si péniblement constitué, gêné dans son action, obligé de subir des pertes pour atteindre son but, en sorte que celui-ci resterait difficile à réaliser lors même que tous les syndiqués joindraient loyalement leurs efforts.

L'ensemble de ces difficultés et les expériences

désastreuses tentées à diverses reprises devaient faire promptement renoncer les distillateurs au régime des pools. Toutefois, la libre concurrence ramenait avec une continuité si déplorable les crises de surproduction et leur cortège de dépressions industrielles, de catastrophes individuelles et de bouleversement général, que le projet d'une coalition entre fabricants s'imposait encore. Les pools ne constituaient pas un lien assez fort, surtout assez durable, l'épreuve en était faite ; on pensa qu'une forme plus énergique d'association parerait à cet inconvénient et on imagina de constituer un Trust pour le whiskey sur le modèle des grands Trusts du pétrole ou du sucre.

En d'autres termes, le désir de limiter la production pour éviter l'encombrement du marché, joint à l'échec des pools, détermina la naissance du Trust. Celui-ci ne pouvait donc être qu'un procédé perfectionné pour faire plus énergiquement ce que les pools faisaient avant lui, c'est-à-dire limiter la production et dominer un marché fermé par des tarifs douaniers, faussé par des taxes intérieures d'un caractère variable. Tout ce que les pools ont d'artificiel se retrouve donc dans ce Trust, mais renforcé encore par le nouvel artifice d'une organisation supérieure.

n. — L'organisation du Trust.

Il faut reconnaître en effet que les fondateurs du Trust duw^hiskey avaient bien étudié leur modèle et

s'étaient arrangés de manière à conduire habilement leur barque au milieu des écueils semés sur leur route par la législation contre les Trusts. Un éminent avocat américain me disait un jour très finement en réponse à mes questions sur l'efficacité des Antl Trust Laws : «Un homme de loi avisé parvient toujours à tourner dans la pratique les obstacles que crée un autre homme de loi par mesure générale. » Je ne sais s'il pensait au Whiskey Trust, mais c'est en tout cas une preuve à l'appui de son dire.

Cette association qui absorbait en elle 80 distilleries*, qui était arrivée à produire 75 p. 100 de tout l'alcool américain ^, n'avait en aucune manière l'apparence d'un Trust. Au point de vue légal, c'était une société pour la distillerie et l'engraissement, la Distilling and Cattle Feeding Co.j formée entre un petit nombre d'actionnaires.

M. von Halle a publié en appendice de son ouvrage l'acte de constitution de cette société et les différentes pièces officielles nécessaires pour l'obtention de sa charte — nous dirions en France : pour lui faire donner la personnalité, — ces documents nous mettent sous les yeux tout le mécanisme juridique de la combinaison. Nous allons les analyser sommairement.

Au mois de janvier 1890, Joseph B. Greenhut, Adolph Woolner et George J. Gibson écrivent au

Page 1