Von Halle, p
Tous les artifices, toutes les finesses juridiques, avaient ainsi été mises à contribution pour assurer la correction légale du Trust et lui fournir des moyens d'action. C'était une œuvre très compliquée, très ingénieuse, une merveille d'habileté.
En plus, elle avait la puissance de l'argent. L'affaire avait été montée avec des capitaux considérables; elle pouvait donc supporter des crises, même prolongées.
Et pourtant, après avoir été constituée pour quatre-vingt-dix-neuf ans, elle n'a pas atteint sa cinquième année d'existence. Dès 1892, elle subissait un assaut terrible qui la mettait à deux doigts de la ruine, et elle ne se releva que pour tomber définitivement en 1894.
Que lui manquait-il donc pour vivre ?
m. — La cause essentielle de la ruine.
Le Trust du whiskey était un colosse aux pieds d'argile. Il était pourvu des étais extérieurs les plus savamment et les plus soigneusement combinés, mais il manquait de base. Il avait pour lui toutes les conditions artificielles désirables, mais aucune condition naturelle. Les circonstances économiques n'avaient rien fait pour faciliter la monopolisation du whiskey, tout au contraire.
Jusqu'ici, tous les Trusts vrais ou supposés que nous avons étudiés trouvaient dans ces circonstances économiques un appui réel. Le Standard 0// profî-
tait de la localisation des meilleurs gisements de pétrole dans la Pensylvanie et l'Ohio ; le Ti^iist de l'anthracite exploitait le monopole naturel que détiennent seuls trois bassins houillers limitrophes dans les Etats-Unis. Le Trust de l'acier avait comme premiers moyens d'action sa mainmise d'une part sur les minerais du Lac Supérieur, d'autre part sur le coke de Pittsburgh ; le Trust du sucre lui-même trouvait une force dans la nécessité d'établir les raffineries seulement sur le littoral et dans des lieux de distribution importants. Les distilleries de maïs, au contraire, pouvaient se créer avantageusement sur une bonne moitié du territoire de l'Union, dans tous les Etats agricoles, sauf ceux de l'extrême nord.
^ Tel était le danger du Whiskey Trust. On pouvait toujours lui faire concurrence. Jamais on ne se sentait expulsé par lui de tout lieu propre h cette industrie, comme cela serait le cas, par exemple, ■avec un Trust bien organisé sur l'anthracite.
Il n'avait pour lui qu'un seul élément favorable. Par l'importance de son entreprise et la dimension considérable de ses distilleries, il mettait supérieurement à profit les circonstances économiques qui poussent à la concentration. Mais l'avantage qu'il tirait de là n'était pas suffisant pour compenser les lourdes charges qu'il assumait en fermant 68 usines payées par lui sous une forme détournée, et lui permettre, en même temps, de baisser le prix du Avhiskey.
Et cependant il fallait bien qu'il baissât ses
prix pour tuer la concurrence existante et parer au danger menaçant d'une concurrence nouvelle. C'était sa seule arme, il ne pouvait pas l'abandonner. Aussi l'établissement du Trust fut-il le signal d'une diminution dans le prix du whiskey.
Le Trust s'efforça également de réaliser tous les progrès possibles. On lui doit, paraît-il, plusieurs modifications heureuses dans les procédés de fabrication. Bref, il fit l'expérience dans les meilleures conditions, utilisant le pouvoir de ses gros capitaux pour donner à l'industrie une organisation modèle, grâce à laquelle il espérait triompher des distillateurs indépendants.
Mais ceux-ci luttaient en appelant à leur aide, eux aussi, la perfection de l'outillage. Leurs usines n'étaient pas de modestes établissements condamnés par leurs dimensions mêmes à l'emploi de méthodes primitives. Plusieurs élaboraient dix mille boisseaux de maïs par jour. Et les indépendants, n'ayant pas à supporter les énormes faux frais du Trust, pouvant appliquer les économies apportées dans la fabrication à diminuer leurs prix de vente, au lieu d'en consacrer une partie à indemniser des propriétaires d'usines fermées, devaient h la longue avoir raison du Trust. C'est ce qui arriva en 1894. On affirme aussi, et cela paraît vraisemblable, que les marchands de liqueurs en gros des grandes villes de l'Est, gênés par le système des « rebates » et désireux de conserver la liberté de faire leurs achats où bon leur semblait, contribuèrent beaucoup à la ruine du Trust en organisant contre lui une ligue, natu-
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rellement très favorable au succès des distilleries indépendantes.
En résumé, le Whiskey Trust est un exemple assez rassurant pour les personnes effrayées des progrès des Trusts. Il montre que cette forme d'exploitation n'est pas la conséquence obligée de la concentration économique moderne, puisque là où la concentration seule agit en sa faveur, elle ne peut pas se maintenir. Il faut au Trust quelque chose de plus; il lui faut une base naturelle, une restriction exceptionnelle du marché résultant de la rareté du produit sur lequel on opère, ou, de circonstances ': quelconques qui ne permettent son élaboration que dans une sphère étroitement déterminée. Encore cette condition n'est-elle pas toujours suffisante.
Faute de ces données naturelles, indépendantes de la volonté de l'homme, l'effort le plus vigoureux et le plus habile pour monopoliser une industrie paraît condamné à l'insuccès. Le Whiskey Trust n'a rien négligé pour atteindre ce but; il a réussi h s'assurer tous les appuis secondaires et artificiels qui aident et renforcent les Trusts, mais ne suffisent pas à les créer. Il est tombé dans le néant après une existence de quatre années.
Aujourd'hui VAmerican Spirits Company, qui passe pour l'héritière directe de la Distilling and Cattle Feeding Company, se contente de former des ententes temporaires entre des groupes de dis^ tillateurs pour prévenir la surproduction dans une certaine mesure. De même, à la fin de l'été de 1896> plusieurs usines du Kentucky et de l'Ohio s'étaient
arrangées pour interrompre leur production pendant quelques mois. Ces tentatives répétées indiquent le constant danger de pléthore qui menace le marché du wlîiskey aux Etats-Unis et que nous avons signalé, mais elles demeurent h l'état de tentatives; elles sont partielles et éphémères. Dans les conditions actuelles de l'industrie, le Trust ne trouve pas de base suffisante; l'expérience qui a été faite le démontre clairement.
Ce n'est pas seulement sur l'industrie du whiskey que se sont portées aux Etats-Unis les expériences malheureuses de Trusts. Les succès du Standard OU y du Trust du sucre, avaient fait naître dans beaucoup d'esprits une sorte de Trustomanie. Il semblait que le Timst fût la forme nouvelle de l'organisation moderne du travail; on s'en allait répétant que « partout où la concentration est possible il n'y a plus de concurrence possible », et, comme les crises de surproduction se renouvelaient fréquemment, chacune d'elles était une incitation à essayer de ce remède souverain du Trust.
Aussi a-t-on vu des Trusts sur toutes sortes de marchandises, sur les cercueils et sur les eaux minérales, sur les tubs de bains et sur les malles. Il ne nous est pas possible de suivre dans leurs vicissitudes et dans leur chute ces entreprises légèrement fantaisistes, mais nous présenterons encore au public un type de Trust artificiellement fondé, comme celui du w^hiskey, sur les tarifs douaniers, celui du cordage.
Les tarifs ont agi avec une telle intensité sur la
création des Trusts qu'il importe d'étudier leurs effets sur plusieurs industries. Il s'agit, en somme, de savoir si la liberté du travail et du commerce est aujourd'hui à la merci d'une législation douanière. L'enquête à laquelle nous nous sommes livrés jusqu'ici répond qu'il n'en est pas ainsi, que les Trusts existants et prospères sont le résultat de combinaisons de circonstances heureusement très rares. L'histoire du Trust du cordage va nous fournir un nouveau témoignage à l'appui de cette constatation.