I. — Le Pool des wire nails
L'Industrie des ivii^e nails est d'origine récente. Jusqu'à ces dernières années on se servait en Amérique, pour la construction, de clous appelés plate nails ou eut nails. Ces clous étaient fabriqués d'une façon toute différente. On les découpait sur des plaques de tôle au lieu de les obtenir directement de fils de fer étirés. La première machine pour aplatir mécaniquement les têtes de clous fut inventée et mise en usage en France vers 1850. Les Américains l'adoptèrent, mais la substitution industrielle des wire nails aux eut nails n'a eu lieu qu'au cours de la dernière décade. En 1888, les wife nails ne constituaient encore qu'un quart de la production totale ; en 1895, ils en représentaient les trois quarts.
Cette victoire des ivire nails sur les eut nails paraît avoir été due au bon marché croissant des premiers. En 1875, ils étaient cotés 20 dollars le
keg (sorte de baril pesant 45 kilog.). En 1881, ils tombaient à 10 dollars, puis successivement à 4 dollars 81 cents, 2 dollars 85 cents et enfin 1 dollar 50 cents en avril 1897 ^. Pendant ce temps la production passait de 20 000 à 600 000 kegs.
Mais la marche victorieuse des wire nails se trouvait contrariée par des crises constantes de surproduction. Les chiffres cités plus haut montrent à quelles variations rapides cette industrie était soumise dans ses prix de vente comme dans le quantum de sa fabrication. Sans doute, ces variations avaient lieu dans le même sens, mais leur allure était inégale. Les progrès de la consommation excitaient la production à un tel point que bientôt le marché se trouvait encombré, et les baisses de prix provenaient plus souvent de l'ardeur de la concurrence suite de l'encombrement, que d'une diminution véritable dans le prix de revient. Dès 1887, certains fabricants se plaignent que les wire nails sont tombés à des prix non rémunérateurs, et des témoignages irrécusables attestent le malaise général de l'industrie.
En 1895, ce malaise était porté à un tel point qu'on résolut de recourir à une entente entre producteurs pour limiter la concurrence et remonter
1. J'emprunte ces faits à l'article très documenté de M. Charles E. Edg-erton dans le PoUtical Science Quarterîy de juin 1897, The Wire-Nail Association.
2. Cette baisse de prix a été augmentée en outre par un facteur qui agissait de la même manière sur les eut nails et sur les wire nails, savoir la diminution de valeur de la matière première. Voir au chapitre du Trust de l'acier.
LES TRUSTS ET LES BREVETS d'iNVENTION 25Î
les prix de vente à un taux plus élevé. Huit compai^nies importantes formèrent un pool sous l'habile direction de M. John H. Parks de Boston. Elles s'assurèrent aussi le concours de la majorité des petits fabricants, et, devenues à peu près maîtresses de la situation, commencèrent leurs manœuvres.
M. Parks avait du coup d'œil et l'habitude de ce genre d'opérations. Depuis plusieurs années, il
i s'était trouvé mêlé à des combinaisons sur les pelles, les boulons, etc. ; il avait fait partie d'une très impor-
' tante société pour la fabrication des broquettes
i {tacks), sortes de petits clous d'une forme spéciale ; il possédait à la fois une connaissance très exacte de l'industrie et du commerce de la quincaillerie, et un esprit fertile en tours ingénieux.
i Surtout il voyait net. Dès le début et jusqu'à la fin du pooly il se rendit compte que les wire nails pouvaient bien faire l'objet d'une entente momentanée, mais qu'ils ne devaient pas donner lieu aune concentration définitive, à un Trust. C'était là toute la question. Plusieurs fois déjà nous avons vu des entreprises semblables échouer précisément par l'illusion de la possibilité du T?'ust; M. Parks ne fut aucunement le jouet de cette illusion; il savait que ses manœuvres n'auraient jamais qu'un résultat éphémère, il chercha à en tirer le plus rapidement possible le plus de profit possible, comme il convient dans une opération à court terme.
Nous n'avons pas à juger ici la délicatesse des moyens employés et nous parlerons plus loin du bouleversement profond que le pool des wire nails
apporta dans rincliistrie; nous constaton3 seulement que M. Parks avait aperçu avec une précision rare la nature exacte de l'entreprise qu'il tentait, telle que l'événement Fa fait ressortir depuis.
Pour agir avec autorité sur l'ensemble de l'industrie, M. Parks avait une base, celle de la concentration industrielle. Les huit établissements qui s'étaient unis pour former le pool étaient certainement les plus puissants, les mieux organisés. Les petits fabricants vivaient à côté d'eux, se contentant d'un moindre bénéfice, mais ne pouvaient pas lutter efficacement contre eux.
En plus, un moyen d'action énergique lui étaitfourni par les brevets d'invention. Les wire îiails étaient fabriqués par des machines brevetées. Les grands producteurs avaient pris eux-mêmes les brevets, ou bien les avaient achetés aux inventeurs, ou bien s'étaient entendus avec les constructeurs; ils pouvaient donc se réserver l'usage exclusif des machines.
Telle était la situation avant le pool, mais le seul fait de l'existence du pool devait la modifier, et c'est là ce que M. Parks eut la sagacité de deviner.
En effet, le pool devait forcément relever les prix de vente. On en était arrivé à fabriquer à perte, ce qui avait fait disparaître plusieurs petites entreprises sans grands fonds de roulement, et la concentration s'en était trouvée augmentée. Mais les grandes maisons ne s'unissaient que pour faire cesser cet état de choses. Dès qu'elles obtiendraient
une hausse, il était clair que les petits fabricants apparaîtraient de nouveau clans la lice. Cela était d'autant plus certain qu'en six semaines et avec un capital de dix mille dollars (50000 fr.) on peut monter une petite usine de wire nails.
En d'autres termes, il y avait concentration accidentelle, due à une dépression momentanée, non pas concentration définitive. Les machines étaient les mêmes dans les grandes comme dans les petites usines. Les premières devaient surtout leur avantage à ce fait qu'elles opéraient elles-mêmes les transformations successives de la matière première, ixchetant l'acier à l'état brut, le laminant, l'étirant, tandis que les secondes achetaient les fils d'acier préalablement étirés *. Cet avantage résultait donc de profits à côté, non de la fabrication elle-même des wiî^e nails.
Impossible de fonder un Trust permanent sur une concentration industrielle aussi peu assurée. Partout où les grands établissements n'ont pas déjà supprimé les petits par la perfection de leur outillage, la réunion de ces grands établissements sous une même direction pour aboutir au. monopole ne peut être tentée.
Dans le cas présent, l'entente ne pouvait donc aboutir qu'à un pool, et à un pool particulièrement éphémère. En effet la hausse des prix de vente devait faire surgir de nouveaux concurrents en
1. L'acier brut {steel billet) est laminé et transformé en longues barres {rods) que l'on étire progressivement jusqu'à la grosseur voulue de fil d'acier {v^ire).
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grand nombre, à cause du faible capital nécessaire, très rapidement, puisque six semaines leur suffisaient pour monter leur usine.
ResLait l'arme des brevets d'invention. Le pool avait mis la main sur les machines les plus perfectionnées et s'en réservait l'usage exclusif, mais à la faveur du relèvement des prix on pouvait lui faire concurrence avec des machines moins parfaites. La preuve en est qu'il dépensa de fortes sommes pour acheter l'inaction de machines à fabriquer les eut nails, bien que celles-ci fussent restées sans emploi depuis le triomphe des wij^e nails '. On pouvait aussi en inventer de nouvelles et se refuser à lui en céder le brevet. La moindre modification, avantageuse ou non, permet à un constructeur de machines de prendre un brevet. A supposer que cette modification ne soit qu'une manière évidente de déposséder le premier inventeur, encore faut-il en faire la preuve devant les tribunaux, et pendant ce tempslà la fabrication marche.
Il fallait donc agir énergiquement et rapidement; hausser les prix dans la plus forte proportion possible, tant que la clientèle ne refuserait pas d'acheter; profiter de cette hausse par le fait que les membres du pool se trouveraient au début seuls en mesure de fournir aux demandes; retarder la chute inévitable par tous les moyens qui assureraient un bénéfice très prompt, puis s'y résoudre dès que ces moyens deviendraient trop coûteux,