Cité par Political Science Quarterly , loc. cit., p
2. V. Guîiton's Magazine, January 1897. Failure of the Nail Combine»
velle et générale de la grande industrie, la phase la plus avancée, actuellement connue de son évolution. Nous avons vu, au contraire, par les types précédemment étudiés, qu'elle est une forme exceptionnelle, due à des rencontres de circonstances forcément rares.
L'une de ces circonstances, la concentration industrielle, n'était pas assez forte dans l'espèce pour servir de base à un Trust; on pouvait établir une usine de clous avec 50 000 dollars. En plus, la sphère privilégiée de Pittsburgh ne procurait pas des avantages tels qu'on ne pût pas fabriquer de clous en dehors d'elle; la preuve en est que Xe^ pool fut mené en fait par un industriel de Boston. Restait le monopole des machines brevetées; nous avons explicpé son insuffisance et l'histoire au. pool l'a montrée.
Les brevets d'invention ne produisent donc pas nécessairement l'organisation de l'industrie en Trusts; tout au plus peuvent-ils, à eux seuls, favoriser les manœuvres d'un y»oo/ temporaire. Telle est la leçon que suggère l'histoire des wii-e nails.
Mais lorsque les brevets d'invention combinent le privilège qu'ils assurent avec certaines autres circonstances, ils peuvent en effet donner naissance à de véritables Trusts, à des monopoles de fait offrant des garanties de solidité. C'est ce qui s'est produit dans l'industrie des cigarettes et du caoutchouc.
INDUSTRIES MONOPOLISEES.
n. — Le Trust des cigarettes.
L'industrie des cigarettes est à peu près monopolisée aujourd'hui aux Etats-Unis par V American Tobacco Company. Le fumeur qui entre chez un marchand de tabac y trouve, il est vrai, différentes variétés de cigarettes, mais presque toutes sont produites par des maisons faisant partie de la puissante compagnie. Si celles-ci ont conservé leur marque de fabrique distincte, c'est ce que cette marque, correspondant à une habitude de la clientèle, a une valeur d'achalandage. L'habitué des Duke s cigarettes refuse les Allen and Ginteî\ et réciproquement. Mais cette apparence ne nuit en rien à l'unité de direction du Trust.
h^A/nerican Tobacco Company ne fabrique pas seulement des cigarettes ; elle livre aussi à la consommation du tabac à fumer, à priser, à chiquer. Elle fait des cigares et vend du tabac préparé en feuilles aux cigariers. Pourtant ce sont les cigarettes seules qu'elle a tenté de monopoliser.
C'est que son principal moyen d'action se trouve dans les machines brevetées à l'aide desquelles s'opère la fabrication en grand des cigarettes. La machine Bonsack, par exemple, qui a été longtemps l'une des plus réputées, a beaucoup contribué à fortifier le monopole de la compagnie. Non seulement les propriétaires de cette machine assuraient son usage exclusif à V American Tobacco Company sur le territoire des Etats-Unis, mais ils s'engagèrent
LES TRUSTS ET LES BREVETS d'iNVENTION 267
pendant une certaine période à protéger celle-ci contre la concurrence de machines nouvelles. En exécution de ce contrat la société Bonsack dut poursuivre à ses frais, sous prétexte d'imitation frauduleuse, l'inventeur de la machine EUiott, qui, en 1892, avait cédé son brevet à une compagnie rivale, la National Cigarette and Tobacco Company de New- York. La société Bonsack recevait, d'ailleurs, dit-on, pour prix de ses services une somme annuelle d'environ 250 000 S (un million et quart de francs*).
La politique de \ American Tobacco Company consiste donc à s'assurer à tout prix l'usage exclusif des meilleures machines à fabriquer les cigarettes, et elle atteint ce but soit en achetant directement des brevets, soit en passant des contrats avec ceux qui les détiennent.
C'est bien ce que nous avons déjà vu avec le pool des clous, mais les circonstances accessoires sont différentes; c'est pourquoi, au lieu de nous trouver en présence d'un « coup de main » hardi, rapide et douteux comme résultat financier, nous rencontrons ici un véritable Trust industriel, une organisation assise, sage, visant aux profits normaux et aux entreprises de longue haleine.
La compagnie a été formée en 1890 par la réunion de plusieurs maisons considérables. Quelques chiffres donneront une idée de son importance : au moment de sa constitution, son capital s'élevait
1. Voir, dans la Collection àes Johns Hopkins Uniuersity Siudies, Fifteenlh séries I, II, History ofthe Tobacco Industry in Virginia^ from 1860 to 1894, by B. W. Arnold, J^ Ph. D., p. 69.
à 10 millions de dollars (plus de 50 millions de francs*). En 1893, d'après ses propres rapports, les bénéfices nets de Tannée, déduction faite des charges, des dépenses d'administration, etc., furent de 4 334 467 S 34 cents, soit en chiffres ronds 21 millions sept cent mille francs. Elle avait dépensé pour la publicité [Ad^ertising fund) ^11 969 S 44 cents, près de deux millions quatre cent mille francs^. On le voit, c'est ce que les financiers appellent une « affaire sérieuse ».
D'où vient donc ce contraste avec le pool des clous?
Il vient surtout de ce que l'industrie du tabac tout entière subissait depuis trente ans une évolution progressive vers la concentration, en sorte que le Trust actuel a trouvé le terrain préparé. Il n'avait pas à craindre, comme le pool des clous, la concurrence subite du premier venu qui essaierait sa chance avec 10 000 dollars. Il ne pouvait avoir que des rivaux puissants, de ceux qui ne surgissent pas inopinément.
Avant la guerre de Sécession, alors que les voies de communication étaient rares, une série de petites manufactures élaboraient la récolte locale dans les États producteurs de tabac, notamment en Virginie. La guerre eut comme premier effet de ruiner beaucoup d'entre elles. On sait quel bouleversement elle produisit dans tous les Etats sudistes et