The Tobacco Indusiiy in Virginia, op. cit.y p
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quel appauvrissement général y suivit la victoire du Nord et la brusque abolition de l'esclavage. En plus, une taxe très lourde, établie en 1862 pour les dépenses de guerre, maintenue plus tard, bien qu'avec quelques tempéraments, en vue du service de la dette et des pensions, avait chassé de cette industrie beaucoup de petits manufacturiers. Il fallait des avances pour acquitter la taxe dès l'achat de la matière première et en attendre la récupération jusqu'au moment de la vente; or l'argent était rare en Virginie en 1865, et le crédit difficile.
D'autre part, une transformation économique générale commençait à se manifester. On construisait les chemins de fer, et la nécessité ou l'avantage des petites fabriques locales disparaissait. Des fabriques nouvelles se créaient dans les grands centres, à Richmond par exemple, disposant de capitaux relativement considérables fournis par les banques ou les riches particuliers des villes du Nord. C'étaient de dangereuses rivales, et vers 1898 elles avaient tué sans rémission les manufactures du type ancien.
Il se produisit alors ce qui arrive à peu près régulièrement dans ce cas. Les survivants de la lutte se trouvant tous de force à peu près égale, les progrès constants qu'ils avaient réellement réalisés aux dépens de concurrents plus faibles s'arrêtèrent tout à coup dès qu'ils furent seuls maîtres du terrain. La concurrence devint plus âpre; ce fut, suivant la formule américaine, une lutte à se couper la gorge, a cut-throat compétition, et quand on se fut
réciproquement coupé la gorge pendant quelque temps, ceux que l'opération n'avait pas tués songèrent à se tendre la main; l'expérience les ayant convaincus que leurs adversaires étaient irréductibles, ils résolurent de s'unir avec eux et fondèrent le Trust.
Le Trust ne fut donc pas improvisé ; il apparaît comme le dernier terme d'une sélection successive ; mais pour conserver ce caractère, il lui faut se maintenir, rester réellement à la tête de la fabrication. La concurrence le guette, prête a profiter de ses moindres défaillances, à utiliser les inventions nouvelles. Les brevets qu'il s'est assurés ne le garantissent utilement qu'à cette condition. L'histoire de la machine Elliott, à laquelle nous avons déjà fait allusion, le prouve bien. Aussitôt cette machine inventée, on trouva 2 500 000 dollars (douze millions cinq cent mille francs) pour former à New-York la National Cigarette Co., et faire la guerre au Trust. Depuis lors, quatre compagnies se sont unies pour monter contre lui une Anti Trust Cigarette Factory (manufacture de Cigarette Anti-Trust). Jusqu'ici il a conservé toutefois sa situation décidément prépondérante, mais il a affaire à forte partie et ne saurait, sans compromettre gravement son avenir, se livrer à aucune des fantaisies d'élévation de prix dont un pool temporaire, comme celui des clous, fait son arme principale.
Personne, d'ailleurs, n'accuse le Trust d'avoir fait monter le prix des cigarettes; en revanche, les planteurs lui reprochent un abaissement du prix de
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la matière dont il ne paraît pas être entièrement responsable. En 1890, en effet, au moment de la formation du Trust, les fabricants arrivaient à grand' peine à vivre. La marge laissée entre le prix du tabac en feuilles et celui du tabac manufacturé était trop étroite. D'autre part, l'augmentation de la production américaine et la diminution de l'exportation par suite du développement de la culture du tabac en Europe amenaient fatalement un encombrement du marché. Dans ces conditions, la baisse du tabac en feuilles devait nécessairement avoir lieu. Le Trust y a certainement aidé en réduisant la concurrence, il en a profité, mais il ne l'a pas déterminée à lui seul.
Le trait le plus curieux de ce Trust, c'est qu'il a tenté de se faire un levier du monopole des cigarettes pour dominer le marché général du tabac aux États-Unis. Il y a en partie réussi en consentant aux marchands de détail qui vendent ses cigarettes de fortes réductions sur le tabac a fumer et à chiquer. Ces réductions ne sont accordées, toutefois, qu'aux débitants vendant seulement les produits de la compagnie; ce sont des primes de fidélité comme celles que nous avons vues en usage dans plusieurs autres Trusts ou pools. Mais l'ingéniosité de la combinaison consiste dans cette particularité que la prime, le rebute, au lieu de porter sur la marchandise monopolisée elle-même, affecte ici un autre article et produit, par conséquent, une sorte d'extension du Trust. Dans les grandes villes et dans les quartiers riches, où la vente des cigarettes
occupe une place importante, l'objet de cette mesure a été très préjudiciable aux fabricants de tabac à fumer et à chiquer; au contraire, il s'est fait beaucoup moins sentir dans les centres moins importants, surtout dans le Sud, où la pipe, la chique et le cigare sont à peu près seuls en usage.
Le marché du tabac est influencé également, aux Etats-Unis, par une autre tentative de monopolisation d'un caractère et d'une origine très différents. Il s'agit du blue label, de la marque bleue, que certaines associations ouvrières ont adoptée pour les cigares et le tabac manufacturés dans des établissements employant exclusivement des ouvriers syndiqués. Le label est une recommandation puissante auprès de la clientèle populaire; d'autre part, certains manufacturiers menacés de boycott (mise en quarantaine) à l'occasion d'un conflit avec leurs employés sont amenés à l'adopter avec les obligations qu'il leur impose, pour éviter une lutte dangereuse. Dans ces conditions, le label fait des progrès et la puissante union des cigariers travaille sans relâche à les assurer '. Toutefois, la fâcheuse indifférence du public riche ne lui permet pas d'espérer atteindre la clientèle élégante ou même la clientèle non ouvrière, du moins d'une manière sérieuse. Le terrain d'action du Trust reste donc séparé de celui des syndicats ouvriers. A supposer que V Amej^ican Tobacco Company accepte les con-
1. Voir dans La Concentration des forces ouvrières aux Etats-Unis, par M. Vigoureux, l'histoire du blue label. Chap. sur les Cigariers.
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ditions des syndicats dans ses diverses fabriques, ce qu'elle ferait certainement si elle se sentait menacée par le label, celui-ci viendrait encore fortifier sa situation.
En résumé voilà un Trust sérieux, un Trust permanent, très authentiquement fondé sur des brevets d'invention grâce à la concentration préalable de l'industrie. Le cas n'est pas isolé, d'ailleurs, et la fabrication du caoutchouc va nous offrir un type du même genre.
m. — Le Trust du caoutchouc.
L'industrie du caoutchouc avait déjà été l'objet de plusieurs pools lorsqu'à l'automne de 1892 elle fut organisée par M. Charles R. Flint sous le régime actuel.
Ce régime produit les effets économiques ordinaires d'un Trust, mais en évite les apparences plus encore peut-être qu'aucun de ceux que nous ayons observés. C'est là son caractère particulier et nous verrons qu'il se rattache étroitement aux conditions spéciales de l'industrie.
En fait toutes les fabriques de chaussures de caoutchouc obéissent aux États-Unis à une même direction. Quelques autres fabriques de caoutchouc produisant divers articles sont aussi entrées dans la combinaison, mais le Trust ne monopolise que la chaussure [rubber shoe) d'une manière complète. Tous les jours de nouvelles applications du caout-
chouc entrent en usage; on signalait récemment des essais de pavage en caoutchouc * ; on estime que les roues de bicyclettes en consomment annuellement en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis seulement plus de trois millions et demi de kilogrammes; enfin une foule de menus objets inventés et brevetés viennent élargir constamment la sphère d'utilisation du caoutchouc.
On ne pouvait pas songer à monopoliser une industrie qui étend son domaine avec une telle rapidité ; mais on pouvait monopoliser, dans cette industrie, une partie déterminée.
Les brevets d'invention qui accompagnent toute nouvelle extension de la fabri(?ation, et qui créent une série de privilèges — parfaitement justifiés, d'ailleurs — constituent un obstacle à la mainmise sur l'ensemble, mais, en revanche, il permettent plus facilement la réunion dans une organisation unique des différentes spécialités portant sur des objets analogues. C'est ce qui a eu lieu pour les chaussures de caoutchouc. Ajoutez qu'il s'agit là d'un objet consacré par un long usage et comptant aux Etats-Unis une énorme clientèle. Tous ceux qui ont quitté le trottoir d'une ville américaine en hiver pour s'élancer sur la cliausée à la poursuite d'un tramw^ay savent quelle est l'utilité du caoutchouc dans ces circonstances. Tous ceux qui ont pataugé dans les cités naissantes de l'Ouest ou visité des fermes et des ranches ont été contraints d'adopter