Voir The Eccning Post de New- York, February
monopole industriel que dans le cas d'une industrie préalablement centralisée et pour des objets d'un usage général. Les nombreuses utilisations du caoutchouc en dehors de la chaussure échappent au Trust.
Les marques de fabrique combinées ou non avec les brevets ont servi de base à l'établissement de plusieurs Ti'usts du même type que celui du caoutchouc. De ce nombre est V American School Book Company, réunion de cinq puissantes maisons d'édition qui publiaient des livres classiques élémentaires et se faisaient une guerre fratricide. Elles ont mis fin à cette lutte en constituant un Trust qui a supprimé les ouvrages les moins réputés pour corjserver seulement les plus achalandés — le nom de l'auteur étant ici la vraie marque de fabrique, — tout comme d'autres Trusts ferment les usines les moins bien outillées pour concentrer la fabrication dans les autres. En plus, le Trust a fait l'économie des primes et réclames de toutes sortes que nécessitait la concurrence ancienne. Tous les membres accessibles des School Boards (commissions scolaires chargées du choix des livres) recevaient des cadeaux importants destinés à éclairer leur vote : à celui-ci on donnait une Encyclopedia Britannica; tel autre, peu sensible à un don de livres, permettait qu'on offrît un piano à sa femme. Tout cela coûtait fort cher; en abandonnant ces pratiques, le Trust a pu, sans élévation de prix, assurer de gros bénéfices h ses membres, et même améliorer ses produits. « Aujourdhui, me disait un grand édi-
teur de New-York et de Londres étranger au Trust, un livre classique de 50 cents est mieux imprimé, compte plus d'illustrations, est meilleur, en un mot, qu'avant VAmei^ican Scliool Book Company .
Ici encore il s'agit d'un objet d'usage général et d'une industrie préalablement centralisée. Les ouvrages ordinaires échappent tout à fait à l'influence du Trusta bien que la marque de fabrique y ait la même valeur et qu'elle soit garantie par les mêmes lois.
C'est aussi ce qui a lieu dans une industrie qui depuis plusieurs années tend à se former en Trust, je veux parler de celle des facteurs de pianos. Le piano peut être qualifié aux Etats-Unis d'objet d'usage général; on trouve des pianos non seulement dans de très humbles appartements de grandes villes, mais chez tous les petits commerçants et chez beaucoup d'ouvriers. Je me souviens d'en avoir remarqué plusieurs dans des villages miniers de la Pensylvanie; les filles de mineurs promènent leurs doigts sur le clavier avec satisfaction parce que cet instrument est « respectable » ; il témoigne de goûts relevés. De là, sans doute, la faveur dont il jouit. D'autre part, les facteurs de pianos sont peu nombreux, c'est une fabrication concentrée entre peu de mains et la question des brevets et marques de fabrique y joue un rôle important. Elle se prête donc à une combinaison du même genre que l'industrie du caoutchouc ou celle des livres classiques.
En plus, ici comme pour les livres classiques, les primes à la clientèle atteignent des chiffres considérables et pèsent lourdement sur les facteurs. Cr
LES TRUSTS ET LES BREVETS d'iNVENTION 281
ces primes sont nécessitées par la concurrence. Le Trust supprimerait à la fois la concurrence et les primes. Telles sont les raisons exposées à plusieurs reprises par M. Gunton, l'avocat des Trusts, qui conseille depuis longtemps déjà la formation d'un Piano Trust *.
Avec les brevets d'invention nous terminons la série des causes particulières qui favorisent l'établissement des Trusts dans les industries privées, aux Etats-Unis. La complicité des compagnies de chemins de fer, la protection douanière, les brevets d'invention, tels sont les trois termes de cette série. Mais ils seraient insuffisants — nous l'avons vérifié — à constituer les Trusts à eux seuls. Leur action ne se fait sentir que là où la concentration industrielle a déjà produit ses effets.
Est-ce donc que la concentration industrielle est responsable de l'existence des Trusts? Non, car des industries concentrées dans de très grandes usines, les filatures et tissages, par exemple, n'offrent aucun exemple de Trusts, et, en dehors des Etats-Unis, en Angleterre, en France, dans des pays industriellement développés , le phénomène des Trusts est à peu près inconnu.
Les Trusts sont donc le résultat d'une rencontre de circonstances et il faut renoncer à en jeter la charge sur un bouc émissaire unique. Tout ce que nous pouvons conclure de l'observation poursuivie
1. Voir notamment le Guntoji's Magazine, January 1898, The proposai Piano Trust. Voir aussi dans le Monde économique, 25 décembre 1897, l'annonce de ce Trust.
par nous aux Etats-Unis, c'est que dans ce milieu spécial, la complicité des chemins de fer, la protection douanière et les brevets d'invention ont joué dans la création des Timsts le rôle des microbes dans la détermination d'une maladie. Ce sont les microbes des Trusts. Et ces microbes n'agissent que sur des industries préalablement concentrées.
En poussant l'analyse un peu plus loin, on voudra bien remarquer que ces trois microbes ont une origine commune. Ils viennent soit d'une défaillance des pouvoirs publics, soit d'une exagération de leur rôle, soit de leur usage légitime. 11 y a défaillance dans le cas où l'Etat laisse les particuliers gouverner sans contrôle un service public comme celui des chemins de fer; l'abus naît alors de ce que ces particuliers font servir à leurs intérêts privés la parcelle de souveraineté, la fonction d'Etat qu'ils détiennent. Il y a exagération des pouvoirs de l'Etat lorsque celui-ci intervient dans les transactions privées par des lois douanières de protection ou de prohibition ; l'abus naît alors de ce que les particuliers cherchent au moyen d'intrigues politiques h mettre le pouvoir souverain au service de leurs intérêts privés. Enfin il y a usage légitime des pouvoirs de l'Etat lorsque celui-ci garantit à un inventeur la propriété d'une découverte due à son travail.
Il n'y a donc Ti^nst que lorsque les particuliers se chargent sans contrôle des affaires d'un Etat, ou lorsque l'Etat intervient dans les transactions particulières, h tort ou à raison. Là se trouve l'origine du phénomène.
En dehors de l'industrie privée, l'opinion publique désigne aussi aux Etats-Unis, sous le nom de Trusts, les monopoles que certaines compagnies chargées des services municipaux (eau, gaz, tramways, etc.) ont constitués par leur fusion. Ce n'est là qu'un cas particulier du phénomène général, un cas de défaillance des pouvoirs municipaux qui n'ont pas su garantir leurs administrés contre des abus possibles. Mais l'importance des intérêts engagés et la curieuse illusion qui a causé cette défaillance nous engagent à Tétudier dans un chapitre spécial.