II. — Le caractère Tiniversel des Trusts
Toutefois cette rencontre n'est pas un phénomène exclusivement américain.
Les Américains soutiennent volontiers que notre concentration industrielle européenne est beaucoup moins avancée que la leur. La concentration a trouvé, il est vrai, aux États-Unis des conditions particuliè-
rement favorables, un développement du machinisme surexcité par le taux élevé des salaires, un développement des transports accéléré par l'immensité des distances, un développement de l'esprit d'entreprise qui est devenu proverbial, enfin un pays neuf, fécond, inexploité, et plein de promesses. Elle a atteint, en fait, aux Etats-Unis certaines industries encore demeurées en Europe sous le régime du petit atelier, la boucherie par exemple ; elle a été portée à un degré plus haut dans d'autres industries exploitées, dans le vieux comme dans le nouveau continent, en grands ateliers. Toutefois la différence de degré qu'on peut relever entre la concentration/ américaine et la concentration européenne ne suffit pas à expliquer la différence de nature entre les Trusts américains et les grandes industries européennes soumises au libre jeu de la concurrence.
La preuve en est que certaines industries très concentrées aux Etats-Unis comme en Europe, l'industrie textile, par exemple, qui n'existe plus qu'en très grands ateliers dans la Nouvelle-Angleterre comme dans son ancienne métropole, ne sont nulle part menacées de monopolisation ^ La concentration, même à un degré élevé, ne produit donc pas à elle seule le monopole. Elle ne le produit pas davantage en Amérique qu'en Angleterre, quand les condi-
1. Voir, dans le Monde économique du 6 mars 1898, une note intéressante sur la concentration de l'industrie textile en Angleterre, p. 301. Voir aussi, dans la Yale Review à^ radà 1898, p. 74 à 78, une statistique montrant la concentration de cette même industrie aux Etats-Unis {The Concentration of Jndustry in United States by "William Franklin Willoughby).
tions artificielles dont nous avons parlé font défaut
Mais en Europe comme en Amérique le phéno mène du Trust est possible.
Si l'Angleterre n'en offre pas d'exemple, c'es que la condition artificielle nécessaire à la mono polisation ne s'y est pas trouvée. L'établissemen du libre-échange a coupé court aux intervention: abusives de l'Etat dans les intérêts industriels privés et les intérêts publics ont été suffisamment défendu; par ceux qui en avaient la charge pour éviter 1; confiscation des services publics au profit de particuliers sans garanties ni compensations.
En France et en Allemagne, les services public! étaient trop jalousement contrôlés pour donner liei à des Trusts, mais le système protectionniste i fourni une occasion favorable à l'établissement det Trusts dans l'industrie privée.
Heureusement, les circonstances naturelles excep tionnelles que nous avons observées en Amérique dans les Trusts prospères se sont rencontrées plus rarement encore en Europe. L'industrie sucrièr€ soumise à un régime ultra-artificiel par l'énorme impôt qui pèse sur sa consommation, joint au système des primes d'exportation, nous fournit le seul exemple français d'un monopole de fait dans l'industrie privée ^ Le pétrole russe de Bakou, le
1. C'est intentionnellement que nous négligeons de mentionner ici le fameux syndicat des cuivres dont l'existence éphémère et la chute retentissante causèrent un trouble si profond sur notre marché. Il importe de remarquer en effet que le syndicat des cuivres ne constituait en aucune manière un Trust industriel. Ce n'était pas la monopolisation durable d'une industrie que visaient
pétrole autrichien de Galicie, sont aussi considérés comme faisant l'objet de monopoles. Enfin les industries minière et sidérurgique ont donné lieu h de nombreux essais de Cartells, d'ententes, dont quelques-uns ont été couronnés de succès ^
Ainsi, lorsque l'industrie est exposée en Europe à l'intervention de l'Etat dans les intérêts économiques, il arrive, comme dans le cas du sucre, du pétrole, du charbon, du fer, que des monopoles se forment, que des ententes s'établissent sur le type des Trusts et des pools américains.
En d'autres termes, les Trusts ne sont pas un phénomène essentiellement américain. Et si nous en souffrons moins en Europe, ce n'est pas que nous soyons moins avancés dans l'évolution industrielle — l'Angleterre, qui tient la tête du mouvement, est précisément la seule des grandes nations européennes qui en soit indemne ; — c'est surtout parce que la confusion des intérêts privés et des intérêts publics y a été moindre.
m. — Le caractère anormal des Trusts.
L'importance du rôle joué dans la création des Trusts par les conditiriis artificielles marque bien leur caractère anormal.
ses fondateurs, mais la mainmise momentanée sur un produit. Il n'y avait là qu'un simple phénomène d'accaparement destiné à faire hausser artificiellement le prix d'une marchandise.
1. Voir l'ouvrage de M. Brouilhet sur les Ententes industrielles déjà cité).
Ils ne sont pas les conséquences de l'évolution industrielle, du progrès des méthodes, de la concentration des capitaux; ils n'ouvrent pas « une ère nouvelle » ; ils ne répondent pas à une nécessité économique, comme le proclament certains Américains prompts à généraliser et trompés par le succès des grands T/^usts *.
Ils constituent simplement un accident, un cas pathologique ; seulement ils ont revêtu en plus aux Etats-Unis la forme épidémique par suite de la généralité et de l'intensité des conditions artificielles qui les favorisent.
L'erreur des Américains qui lient l'intérêt capitaliste à la prospérité des Trusts se rattache à cette forme épidémique qui prend momentanément l'apparence d'un état normal.
Mais cette erreur est grave h plus d'un titre. Nous en avons constaté plusieurs fois déjà le résultat déplorable dans les essais infructueux de Trusts tentés sur des industries que leurs conditions naturelles défendaient contre le microbe des conditions artificielles, dans celle du Avhiskey et du cordage, par exemple. En se fiant à l'efficacité intrinsèque du Trust, en y voyant le cadre industriel de l'avenir, on a couru à la ruine.
Toutefois, ce ne sont là que des ruines individuelles. L'erreur que nous signalons peut avoir des conséquences beaucoup plus générales.
1. Voir notamment Gunton, Economie and Social Aspects of the Trusts.
SI vraiment l'évolution industrielle conduit aux monopoles, il est clair qu'elle conduit aussi h l'établissement du socialisme intégral. Lorsque toutes les industries auront subi la transformation annoncée ; comme nécessaire, lorsqu'elles n'auront plus qu'une tête, lorsque la concurrence aura partout disparu, il sera logique et fatal qu'elles soient nationalisées.
Les socialistes américains ont bien aperçu cette conséquence et la proclament. Dernièrement M. Daniel de Léon, éditeur du People, organe du parti socialiste ouvrier, résumait ainsi son opinion à ce sujet* : « L'échelle le long de laquelle l'humanité a monté vers la civilisation est le progrès des méthodes de travail, l'instrument de production de plus en plus puissant [the e^ei- more powerful tool of production). Le Ti^ust occupe le sommet de l'échelle. C'est autour de lui que la tempête sociale moderne fait rage. La classe capitaliste cherche à le conserver pour son usage exclusif. La classe moyenne cherche h le briser, faisant ainsi reculer la marche de la civilisation. Le prolétariat cherche à le conserver, à l'améliorer, et à l'ouvrir h tous. »
Et voilà comment le capitalisme féroce peut être pris dans ses propres filets. En soutenant par intérêt personnel que les Trusts avec leurs abus constituent un progrès, une marche en avant, il fournit au socialisme un argument de première force.
1. The Indcpendent, New-York, Mai'ch 4, 1897. The Sociallst View of the Trust, by Daniel de Léon.
En réalité, si le Ti^ust prépare l'avènement du socialisme, c'est parce que le socialisme, sous forme d'intervention abusive de l'Etat, permet la naissance du Trust.
D'autre part , l'inaction systématique de l'État produit le même résultat. Si les pouvoirs publics néfflicrent les intérêts dont ils ont la charofc, s'ils les abandonnent sans contrôle à des particuliers, le Trust trouve là une occasion des plus favorables.
Toute exagération de la puissance de l'Etat, toute diminution de son rôle normal, en un mot toute erreur concernant la distinction fondamentale des intérêts privés et des intérêts publics dans l'ordre économique, est une semence de Trusts.
Il faut, bien entendu, qu'elle tombe sur un terrain offrant les conditions nécessaires à leur croissance pour que des monopoles se constituent au profit de particuliers.
Mais l'erreur originelle qui a fourni la semence se retrouve dans le caractère anormal du produit.
Cela n'empêche pas que des éléments normaux, la concentration des capitaux, l'évolution industrielle vers le machinisme, le progrès des méthodes de transport, etc., ne prêtent leur concours au développement des Trusts. Ceux qui soutiennent leur légitimité insistent volontiers sur ce point. Mais les forces de la nature prêtent aussi leur concours, et de la même manière, aux mauvaises herbes et aux plantes vénéneuses dont les germes viennent se déposer sur le sol préparé avec soin par le laboureur.