V. — Le danger économique et le danger politique des Trusts
Ainsi s'explique le phénomène récent que tous les Américains constatent depuis quelques années. « De plus en plus, dit-on, la cjuestion des Trusts pénètre dans le domaine de la politique [tJie Trust Question is entering politics). On en vient à se demander quelquefois si les 7/7^5/5 ne deviendront pas une p/atform électorale comme le bimétallisme ou les tarifs.
C'est que le danger politique des Trusts est plus menaçant encore que leur danger économique. En effet leur danger politique résulte de ce qu'il y a d'artificiel dans leur origine, et nous venons de voir
que plus ce caractère artificiel est marqué chez eux, plus le danger est redoutable.
Si une saine politique s'employait à faire disparaître ceux qui reposent principalement sur des mesures artificielles dépendant des pouvoirs publics, on ne se préoccuperait plus guère des autres... s'il en restait.
Mais la politique est faite par des hommes. Aux Etats-Unis ces hommes sont particulièrement accessibles aux faiblesses humaines, et les Ti-usts sont si riches, ils ont un intérêt si considérable à faire succomber les législateurs, que bien peu d'entre eux résistent à la tentation trop forte. « Cela n'est pas à leur honneur, disions -nous un jour au général Walker, le célèbre économiste américain récemment enlevé h la science, et il semble que l'immoralité politique ait plus de responsalité que les Ti'usts eux-mêmes dans la corruption qu'on leur reproche? — Que voulez-vous, nous répondit celui-ci qui n'était point un sceptique, tout homme a son prix [Eçery man lias his pricé). Je me souviens, ajoutait-il, d'un fort honnête garçon, chargé autrefois d'un service de douanes, et qui se trouvait exposé à de nombreuses tentatives de corruption. A la fin, n'y tenant plus, il écrivit à son chef pour lui envoyer sa démission. Je crois plus convenable (fairer) de me retirer, disait-il. Jusqu'ici j'ai toujours résisté, mais on s'approche tellement de mon prix [ihey are nearùig so much my pricé) que je sens que je vais succomber. »
Il est bien certain, en effet, que dans les faits de
corruption, c'est le corrupteur puissant et indépendant beaucoup plutôt que le corrompu faible et dépendant qui est responsable. En tout cas, c'est le corrupteur qu'il convient d'atteindre si on veut porter remède au mal.
Par leurs continuelles tentatives de corruption, par la nécessité où ils sont de corrompre pour maintenir les conditions artificielles qui leur servent, les Timsts constituent donc un danger politique très sérieux.
Au contraire, leur danger économique est toujours conjuré en partie, au moins en ce qui concerne la clientèle, par le fait que s'ils haussent les prix de vente, ils sollicitent la concurrence et se créent des rivaux. On dit couramment aux Etats-Unis : « Les seuls Tj'Ksts qui réussissent sont ceux qui font baisser les prix. » Nous avons montré ce que cette affirmation a d'exagéré, mais il reste vrai que les Trusts n'ont pas la possibilité d'imposer à la consommation des prix très supérieurs à ceux que la libre concurrence déterminerait si elle résinait sur le marché fermé par les tarifs où opèrent ordinairement les Ti'usts,
Sur le terrain économique les Trusts restent soumis aux conditions naturelles dont les mesures artificielles dépendant de la politique ne sont pas venues entraver le libre jeu. Sur le terrain politique, leur puissance corruptrice peut faire redouter tous les arbitraires.