CHAPITRE V
« Lo Partit » (1380-1586).
43. — A Textrémité de la rue des Carmes, aa point où pénètre aujourd'hui en ville, le ruisseau de las Canals, il y avait autrefois à Perpignan une porte percée dans le rempart et appelée lo portai d*Eioa ^ De là Tancien mur d*enceinte se prolongeait à travers la citadelle, aboutissant au portai de Bages ^, une autre porte aussi disparue. Entre ces deux entrées, le long des fortifications, Ton avait peu bâti : c'était un quartier éloigné, gêné par son voisinage. D'un côté il confinait au grand château et à ses dépendances, le bosch, le figueral et le camp del rey ^ ; vers la campagne, tous les alentours étaient englobés dans Timmense devèse du château, la réserve de chasse des rois de Majorque, qui commençait à la porte d'Elne pour finir à celle de St-Martin, en passant par Salelles, ViUeneuve-de-la-Raho, Pollestres, Canohès et
^ Fermée en 1682 , ses dernières traces ont disparu en 1822, à la suite des travaux de restauration exécutés à la courtine. {Mémoiree sur les travaux de fortification à Perpignan, Ms. de la bibliothèque de feu M. le colonel Puiggari de Perpignan.)
3 Cette porte se trouvait certainement dans la partie de l'enceinte détruite lors de la construction de la citadelle. Elle était placée près de la branche droite de l'ouvrage à redans de l'enceinte intérieure de la citadelle.
3 B. 134, fo 44 ; B. 174, fo 29 ; B. 185, fo 83 ; B. 344, fo 62. — AA. 1, fo 247, AA. 4, fos 52 et 324.
Touloages ^ L*eau du ruisseaa, qui arrivait alors par la porte de Bages, avait créé par là un peu d'activité industrielle, et le petit moulin d'en Lucques tournait avec quelques autres au fond du fossé, entre les dérivations qui alimentaient la noria du château, les fontaines du Puig et celles de la ville ^. C'était en somme un ensemble de terrains vagues, utilisés comme jardins potagers ^ et magasins de fourrages, servant aussi d'emplacement pour les fours à potiers et même pour les dépotoirs ; on y trouve des fosses à fumier, et certains noms de lieux dits avoisinants comme celui de la mort dels asens, évoquent une idée d'équarrissage ♦.
Dans les grandes villes — et Perpignan pouvait prétendre à ce titre au XIV® siècle — ces points délaissés de l'agglomération urbaine deviennent facilement des lieux de plaisir. De bonne heure, on l'a vu, la tafurerie avait essayé de s'établir à la porte de Bages ^ ; et plus tard, ce fut là aussi, dans le long fossé droit encore existant, que s'installèrent les cibles des premiers tirs à l'arbalète ^. Mais une destination spéciale était réservée à ce coin de la ville ; là devait se fixer et durer pendant plusieurs siècles l'établissement qui sous le régime de l'infamie donna un asile légal à la prostitution publique.
On connaît son existence signalée par les mots de partit j de publich, de carrer de las anales fembreSy ou
1 B. 194, fo 196 ; B. 346, f^ 101 ; B. 136, fo 55 ; B. 185, fo» 46 et 69 ; B. 202, fo 51.
2 B. 138, fi> 51 ; B. 151, fo 1 ; B. 174, fo 36 vo ; B. 243, fo 30.
4 B. 237, fo 16 vo.
s Voy. plus haut Ch. III.
6 B. 235, fo 134 vo ; B. 254, fo 128 vo.
de las avol dones. Soas un autre nom trop crû et trop commun pour qu*il soit utile de le transcrire ^, il est souvent cité dans les analyses d*Alart ^. Mais son emplacement même n*est pas exactement déterminé ; on ignore son organisation et la condition sociale de sa population. Il me parait cependant possible d'arriver sur ces deux points à une reconstitution presque absolue, et de compléter ce tableau de mœurs disparues par quelques détails : d'abord sur Sainte- Madeleine — l'appendice hospitalier et charitable du partit — ensuite sur la concurrence clandestine faite à l'établissement officiel.
44. — Quand Pierre IV, roi d'Aragon et conquérant du Roussillon, précisa et sanctionna les premiers règlements municipaux sur la matière ^, les c maies fembres d n'étaient pas encore cantonnées au voisinage de la porte d'Elne. Elles étaient alors reléguées dans le quartier St-Jacques ♦, au voisinage du Call : selon les idées du temps, il semblait être fait à souhait, en juxtaposant
* « Bordellum oille Perpintani ». AA. 1, fo 263.
Dans des villes, très éloignées l'une de l'autre^ on trouve, par une singularité non expliquée, ces établissements désignés par un nom religieux : ainsi à Toulouse le quartier réservé s'appelait la Grande Abbaye : (Dom Vaissette : Htst. du Languedoc ; édit. Privât, t. IX, col. 1165, et X col. 1786.) De même à Séville, Guardia : op, cit. p. 777. — En Roussillon, on appelait abat^ (abbé), certains agents de police, ainsi Vabat de mal gooern (B B. 22, fo 128.)
2 Alart et Brutails : Inventaire somm. des Archives des Pyr.-Or. antérieures à 1790. Série B, 1. 1. (passim).
3 Voy. plus haut Ch. I , Cf. AA. 1, fo 263.
* B. 326, fo 40 ; B. 341, fo 11 et 11 vo.
Tasure et la débaache, en mêlant les juifs « cam mèretricibas ».
L'emplacement de ce premier partit — c'est le nom qae je donnerai à cet établissement — n'est pas aisé à déterminer dans l'état de nos informations. Situé certainement près du Call, et longeant le mur d'enceinte, il se trouvait soit au voisinage de la vieille place des Joutes (la plassa de las Joustes) *, là où s'élève aujourd'hui la caserne St-Jacques, soit sur le terrain de l'ancien couvent de la Victoire, devenu manutention militaire. Le roi était seigneur direct du lieu, et les occupants se trouvaient dans la situation de tenanciers soumis, en vertu d'emphythéoses féodales, à l'entretien des bâtiments et à des redevances foncières dites censos morabotins, du nom de la première monnaie désignée pour leur paiement^.
45. — Le partit ne tarda guère à quitter cette partie de la ville, attiré par le voisinage du château royal et de ses habitants, au sud du Puig, sur la seconde des collines que Perpignan enfermait dans ses murailles, s'élevait depuis la fin du XIII* siècle le « castell major ^^ la résidence des rois de Majorque, dont t le donjon menaçant, aux tours d'une prodigieuse hauteur ^ ^ avait frappé l'esprit des populations. Devenue place de guerre après la conquête aragonaise , cette demeure royale abritait une véritable garnison. Il y avait le châtelain et ses deux gardes, plus les quatre porters, ou genetz^ officiers subalternes, et cependant arrogants, s'intilulant
1 B. 2i0, fo 54.
2 B. 326, fo 40 ; B. 341, fo 11 ; B. 240, fo 40.
3 B. 192, fo 84 vo.
commensaux du roi et faisant partie de sa maison, « de domo domini régis >, plus la compagnie des sergents d'armes, les servents *, d'abord à l'effectif de 24 hommes ', puis réduite à If) et à 8 hommes ^, mais que l'on augmentait sans cesse au moindre péril de guerre *. De nouvelles compagnies y étaient môme adjointes dans ces cas, arrivant toutes formées, sous le commandement de leurs (( connestables », avec des effectifs de 20 à 30 sergents 5. Aux gens d'armes il fallait ajouter le personnel civil, le chapelain ^ et ses deux auxiliaires '', les ouvriers d'art ®, fusters ou charpentiers, fabres ou forgerons, peyrers ou maçons, l'horloger ®, les officiers de la vénerie, qui soignaient les c lebrers et pondecers *^ » du roi, le fauconnier majeur, et les fauconniers à pied et à cheval *S le garde des lions et le garde de la devise *2 ; et cela sans compter la valetaille de tout ce monde en place qui ne s'en privait pas au Moyen-Age. Cela formait comme une population à part, soustraite à l'action des autorités locales *3 constituée directement par le roi, sur la présentation du gouverneur, et recrutée presque exclusivement à l'étranger, en dehors du Roussillon **.
1 B. 100, fo8 32 vo et 54 vo ; B. 192, fo 17.
2 B. 100, fo 54 vo.
3 B. 136, fo 25 vo ; B. 133, fo 1.
4 B. 257, fo 14 ; B. 262, fo 113 yo.
5 B. 113, fo 37.
6 B. 145, fo 28 vo.
7 B. 192, fo 177.
8 B. 100, fo 80 vo ; B. 163, fo 5.
e B. 163, fo 30.
10 B. 110, fo 46.
** B. B. 253. Domenech, père et fils, gardes des lions.
<2 B. 254, fo 29 vo ; B. 247.
13 B. 110, fo 46 ; B. 192, fo 65.
1* B. 240, fo 55 ; B. 262, fo 27.
Des mœnrs particulières, c libertines ]>, se développaient dans ce milieu d'hommes sans famille, vivant au jour le jour de leurs hautes soldes S sans souci de la morale pablique. Ils ne paient pas leurs fournisseurs ; il faut saisir leur traitement ^, pour des dettes criardes, le loyer, le prix d'un porc ^ ; ils ne font pas leur service ; ils arrivent aux détournements *. Ce sont des gens du roi, que ces scolans du château ^ qui volent une croix d'ivoire garnie d'argent ; c'en est un aussi que ce Bernard Bonshom, châtelain de Puigbalador, garde des bois du Capcir, qui se fit alcàbot ® ; c'en est un que ce procureur royal, Georges Huguet, banni pour faux en écritures publiques "^j comme son collègue Pierre Vidal, aussi faussaire et concussionnaire ®.
Ces mauvaises mœurs attirèrent près du château les habituées du partit; l'affinité souvent signalée de la caserne et du mauvais lieu ^ donnait ses efiets naturels ; dès le début du XV® siècle, un nouveau cantonnement était régulièrement autorisé *^ : il allait devenir le grand
* La solde est de 30 livres. (B. 163, fo 34.) — A la même époque (milieu du XI Ve siècle), le bayle de Perpignan, un ofiBciep civil important, n*a que 50 livres, 20 de plus qu'un sergent d'armes.
« B. 209, fo 114 ; B. 185, fo 65.
3 B. 192, fo 33 vo ; B. 209, fo 83 vo.
* B. 163, fo 4 vo ; B. 145, fo 28 vo.
s B. 192, fo 177. Cf. B. 192, fos 145 et 123 vo ; B. 188, f»* 30 à 40.
6 B. 121, fo 52 vo.
7 B. 235, fo 13.
* La remarque en a été particulièrement faite par les frères de Goncourt : La fille Elisa,
^0 Odre de résider c à les cases que son près del mur, entre lo portai de Bages e lo portai de Bina. > (1425.) B. 232, fo 105.
partit de Perpignan ^, par opposition à Tancien enclos voisin du Call.
On se rappelle la situation du nouvel établissement entre la porte d'Elne et celle de Bages, au fond de l'esplanade actuelle de la citadelle. Les textes ne laissent aucun doute sur son emplacement véritable : il se trouvait sur la paroisse de la Real *, et s'élevait sur des terrains dont la seigneurie appartenait à la communauté de St-Jean ^ ; au XVII* siècle on appelait encore ce quartier la Colomine de l'évêque *. Il serait très difficile de délimiter la place qu'il occupait ; je crois néanmoins qu'il se trouvait plus près de la porte d'Elne que de celle de Bages, car autrement il aurait disparu dès le milieu du XVI® siècle, dans les travaux de fortifications ordonnés par Philippe II ^.
* c Lo carrer publich o bordell major de la dita vila ». B B. 7, fo 406. On l'appelait aussi partit del Pou, BB. 26, fo 62.
î Ibid.
3 B. 343, fo 5.
* Capbreu de Garau d'Oms 1536. E. famille d'Oms ; G. 29 ; B. 212. (Coronell de l'Evêque près de « l'Hospital dels soldats >, depuis caserne des Carmes.
5 Une mention relevée par Alart : Les d* Armagnac en Roussillon. B>û Soc. Agric. XVII, p. 99, place le partit près du couvent de TObservance de saint François, dit couvent de la Passion, ou de N.-D. de Jésus. « Monasterium fratrum Passionis Domini Nostri Jesu-Christi, alias nuncupatum Nostra-Senyora de Jésus prope lupanar majus presentis ville. » (Acte d'amortissement de 1472, H. fonds de TObservance.) Selon Alart, ce couvent de Notre-Dame de Jésus était situé entre la rue dels Farrers (rue Llucia actuellement) et la rue des Carmes, près du puits des Potiers. — Ce qui est certain c'est qu'il se trouvait dans la rue autrefois dite de Santa-Clara la vella, aujourd'hui rue Pompe-des-Potiers, et que cette rue se prolongeait jusqu'à la rue des Carmes. (G. 508, fo» 113 et 130. G. 203.) Dans ces conditions le couvent n'était réellement pas loin de la porte d'Elne et du partU. Cest ce qui explique la bulle de translation du couvent de l'Observance parlant de s'établir « in honesto et congruentiori loco ». (H. fonds cité. Cf). — Tolra de Bordas : VOrdre de saint François en Roussillon, Paris, Palmé 1884, in-12, p. 401 et suiv.
Pendant de longues années, le nouveau partit s'était développé à lentes étapes. Né clandestinement des goûts des gens du château, autorisé officiellement en 1425, il ne comptait à cette date que quelques maisons seulement ; mais il allait profiter de révolution que Perpignan traversa à la fin du XV® siècle. A la suite de la guerre et de la crise commerciale, le quartier des tisserands, la paroisse St-Jacques, s*était rapidement dépeuplée ; des maisons sans habitants, sans propriétaires se rencontraient à chaque pas ; beaucoup tombaient en ruines ^. On put presque sans frais — et cela donne une idée de retendue du mal — installer dans Tenceinte tous les couvents jadis situés extra-muros, et occuper l'énorme superficie que couvre la citadelle *. Le partit primitif, voisin du Call, avait pu avoir sa raison d'être au temps de la fabrique des draps, au milieu d'une population manufacturière ; il disparut quand l'ancien centre industriel fit place à une ville de propriétaires terriens et de jardiniers. Peu à peu toutes les femmes allèrent s'installer ^ à la porte d'Elne, auprès de la citadelle de Louis XI *. Dès 1489, les maisons du partit de St-Jacques sont abandonnées, inhabitées et inhabitables ; elles s'efifon-
* B. 317, fo 4 et 11 ; B. 318, fo 81 ; B. 326, f<« 1 vo, 5, 13, 13 v», 14, 17, 18, 18 vO, 19 vo, 21, 21 vo.
^ Pour établir la contrescarpe, depuis la porte de la citadelle jusqu'à Tancienne église Saint-Mathieu, extrémité de la rue des Commères, autrefois de las Comas, il fallut détruire 75 maisons. B. 380, fo 129 ; B. 303.
* Cette première citadelle fut construite par les lieutenants de Louis XI, autour du château des rois de Majorque. Il en reste quelques fragments de mur et la base d'une tour entre la grande cour et le donjon. Le mot de citadelle parait dès 1479 (B. 303). Travaux de 1482 à 1486. (B. 318 ; B. 323, fo 56 ; B. 326, fo 27.)
drent, et lears propriétaires aiment mieux délaisser ces immeubles improductifs que de payer les redevances seigneuriales qui les grèvent *.
Cet état de choses ne pouvait durer, il fallait créer un nouveau partit, ou donner ce titre aux maisons de la porte d'Elne ; on essaya 1? premier moyen. Le Call, devenu vacant par suite de Texpulsion des Juifs ^ et dont la vente, comme celle des biens nationaux de tous les temps, semblait devoir être peu fructueuse, offrait un emplacement excellent : Tadministration essaya d*en faire le séjour des « maies fembres ». Des criées réitérées leur enjoignirent de quitter la porte d'Elne 3, et des pourparlers s'engagèrent en décembre 1493 pour l'appropriation du Call à sa nouvelle destination. Les religieux du couvent de St-Dominique s'effrayaient de ce voisinage scandaleux ; le procureur royal essaya de les rassurer ; on élèverait le mur de séparation aussi haut que le demandait la décence ; on servirait au couvent une rente annuelle de 8 ou 10 livres, on la porterait même à 20 livres. Les Dominicains tinrent bon et finirent par obtenir en leur faveur des ordres décisifs de la Cour de Madrid *. Le Call fut aliéné par parcelles, et en 1494 ou 1495, le partit fut officiellement transféré entre la porte d'Elne et celle de Bages ^.
46. — Il y resta jusqu'à la fin du XVP siècle. A ce moment une nouvelle décadence se produisit. Sous Tin-
* B. 240, fo 40.
5 Voy. plus haut. Ch. II.
8 B. 341, fo 10 et 11.
* B. 339, fo 50 vo, 51 et 51 vo. Cf. Vidal : Les juifs des Comtés de Roussillon, p. 93.
5 B. 343, fo. c Lupanaris noviter constructi » (juin 1496).
flaence des mœurs oa de la misère des temps, la clientèle disparut; en 1580 les bâtiments étaient en ruines et le mur de clôture, percé de brèches, les propriétaires détruisaient les toits et les planchers pour vendre le bois et la tuile comme matériaux de démolition ^ L'emplacement même changea bientôt de destination ; et c'est très probablement sur ce point que furent élevées les vieilles casernes, dites casernes des Carmes, détruites lors de la construction de l'arsenal. En tout cas la suppression était un fait accompli en 1608, quand on vit les Dominicains de Perpignan s'agiter en faveur de la reconstruction d'un nouveau 'partit, recueillant des aumônes dans ce but comme pour une œuvre pie et soutenant même dans leur chapelle cette proposition, aujourd'hui étrange, qu'Us avaient fait placarder par toute la ville, à la Loge et aux carrefours : « -^dificare lupanaria est opus pium, sanctum et meritorium^ consonum sanctse scripturœ, sanctis patribus et sacris canonibus ^ ». C'était un retour vers la théorie de l'infamie, la réglementation officielle et publique des métiers coupables. Mêlés par la confession aux secrets des consciences, les religieux savaient ce qui sq passait à Perpignan rempli de soldats et d'officiers non mariés et où la misère était grande ; ils connaissaient mieux que personne « las desdichas que han succedido con mugeres y donzellas, estando los patrones auzentes y los soldados duenyos de las casas ^ d. Entre deux
« BB. 26, fo 62.
* c CTest une œuvre pie, sainte et méritoire que de construire des lupanars ; on en trouve la preuve dans la sainte écriture, dans les saints pères, dans les saints canons. »
maux nécessaires^ il lear semblait logiqae d'accepter franchement le moins grave. Mais ces idées paraissaient déjà paradoxales. Les jésuites, récemment installés à Perpignan ^ pleins de Tesprit nouveau qui allait formuler les règles modernes de la décence publique ^, s^ofifusquèrent au plus haut point de voir recourir à une méthode qui ne dissimulait pas le mal, mais tâchait de le punir ; ils firent une opposition très vive ; l'Inquisition intervint et le projet de rétablir le partit fut définitivement abandonné ^ : rinstitution ne devait renaître sur de nouvelles bases qu'au commencement du XIX° siècle.
47. — Le partit de Perpignan était un espace d'une assez grande superficie, enclos de murailles et muni d'une seule porte *. A l'intérieur s'élevaient des maisons ou hostals, avoisinées de jardins et de vergers, servant à loger les personnes obligées à habiter en ce lieu. De petits édifices, sans étage, formant une série de chambres
* Sur les jésuites à Perpignan, Voir Le Collège de Perpignan^ par M. l'abbé Torreilles. Perpignan, Latrobe, 1893, Extrait du Bulletin de la Société agricole des Pyrénées-Orientales.
< Les jésuites paraissent avoir été partout les adversaires de la prostitution officielle. Ils la combattirent dans toute l'Espagne. A Malaga ils avaient voulu pénétrer dans le quartier réservé et avaient été chassés à coups de bâton. Ce fut l'origine d'une querelle aveo la municipalité qui dura de 1610 à 1680 et se termina par la fermeture des maisons. Guardia op. cit. p. 789.
3 Les maisons officielles furent interdites en Espagne en 1623, par la pragmatique de Philippe IV du 23 février de cette année. La mesure ne fut définitivement appliquée qu'en 1661. Ibld. p. 787 et 788.
4 AA. \, fo 263.
basses, contiguës les unes aux autres et portant un nom significatif S faisaient face aux hostals.
Ces cabinets, de même que les maisons d*habitation, étaient de légères constructions, peu coûteuses. Dispersés au milieu des arbres et de la verdure, ils devaient ressemblera ces cabarets des banlieues de grandes villes, où Ton va boire et s'amuser en plein air. Pendant longtemps les gens de Perpignan avaient joué sans abri sur la place du Toro ; ils n*en demandaient pas davantage pour leurs distractions au partit. Les habitantes fixes de l'endroit les imitaient, se promenant dans les vergers, ou attendant les visiteurs sur le seuil des petites chambres dont il a été question. Puis Ton s'affina peu à peu, éffrouvant des besoins nouveaux de bien-être et de confort. La séparation des locaux d'habitation et des petites chambres fut maintenue, mais l'on ajouta à ces dernières une nouvelle pièce, la aula^ la salle ou salon, où séjournent les habitués et les gens de céans, où l'on reçoit les promeneurs, où l'on boit, l'on mange et l'on s'amuse en attendant la conclusion des éphémères unions 2.
* Stupratorla. B. 343, fo 5.
» Cette description est tirée de B. 186, fo 16, B. 343. fo 5. Rien n'aide mieux à comprendre ces pièces que le récit inséré par Antoine de Lallaing, seigneur de Montigny, dans le récit du voyage qu'il fit en Espagne à la suite de Philippe le Bon en 1501. La scène se passe à Valence : « Après le souper, furent les deux gentilshomes menés par aulcuns gentilshomes de la ville, veoir le lieu des filles publiques ; lequel lieu est grand comme une petite ville et fermé tout à Tentourde murs et de une seule porte... En ce lieu sont trois ou quatre rues, pleines de petites maisons, où en chacune a filles bien gorgiases, vestues de veïour et de satin ; et sont de deux à trois cent filles. Elles ont leurs maisoncelles tendues et acoustrées de bon linge : tavernes et cabarets y sont. On ne peut, pour la chaleur, si bien veoir ce lieu
48. — Ce n*était pas le séjour de toutes les vertus que cet enclos du partit : les coups, les abominations» les blessures S les rixes entre les clients avinés et entre les femmes ^ se produisaient à chaque instant, entraînant une amende fixe de 4 réaux que percevait le bayle ou le sous-bayle.
Là se bornait Tingérencè de la police dans rétablissement ; le procureur royal n'y avait également rien à voir, à l'exception de la perception des cens dus au roi comme seigneur foncier du terrain et des rues voisines.
L'administration appartenait tout entière aux Consuls, suivant l'usage qui a toujours confié ces attributions au pouvoir municipal. En arrivant au partit^ la femme devait payer un droit d'entrée que le consulat encaissait, à charge d'entretenir la clôture et de pourvoir au salaire du gardien du partit ^. Cet agent de confiance, un homme grand et fort, nommé par les consuls et révocable à leur gré, jouait le rôle de portier^. Installé près de la seule entrée, il introduisait les visiteurs, après
de jour que on fait de nuict ou soir, car elles sont lors assises à leur huys, la belle lampe pendante emprcs d'elle, pour les mieulx veoir à Taise ». Gachard : Collection des voyages des soucerains des Pays- Bas. Bruxelles, 4o 1876, p. 215, 216. Tous ces détails se retrouvent dans les textes cités plus haut.
* « Putaneces, mutilacCones membrorumetaUa oulnera m, AkA^ fo263.
« B. 357, fo 283 vo.
3 AA, 1, fo 263 : « ... Subsidium sive jus,... colligere a mulieribus quibuscumque bordello degentibus in eodem ». — Guardia^ op, cit, p. 784^ avance, sans aucun motif, que ce droit était dévolu aux églises.
♦ « Bonum et opportunum hominem ». AA. 1, fo 263. Cf. Gachard : op. cit. p. 215. « A la porte ung home à ce ordonné oste les bastons des voeiilans entrer dedens et leur dit s'ilz luy vœlent baillier leur argent, se ilz en ont, qu'il leur en rendra au widier, bon compte, sans perte. »
les avoir reconnus en passant la tête par une petite fenêtre située au-dessus de la porte *, se faisait remettre les armes qu'ils portaient, gardait leur argent en dëpôt, maintenait le bon ordre à l'intérieur, et devait prévenir les vols et les querelles : il avait pour lui prêter mainforte les patrouilles du chef du guet et de ses agents les virffuers ou misatges. Ce chef du guet municipal, lo cap-de-gv^yta^ était le représentant en titre des consuls dans cette partie de leurs droits. A la fin du Moyen-Age il changea son nom en celui d'olgicazil du consulat 2, et à la Renaissance, sous l'influence des mœurs espagnoles, on l'assimila au fonctionnaire singulier qui portait en Andalousie le nom de padre de las amancébadas ^ ; il devint lo pare dels orfans *, le père des orphelins, c'est-à-dire de tous ceux qui n'ont pas de famille, femmes publiques, enfants trouvés ^, vagabonds et mendiants.
Ses attributions étaient aussi pittoresques que variées ^. Les jours do cérémonie, en livrée et la chaîne d'argent
* B. 343, fo 5. « Unam fenestram per quam dari possit responsum tam postulantibus quam dictum hospicium ingredi volentibus ».
5 Ne pas le confondre avec Talguazil du roi. AA. 1, f« 138 ; AA 2, fos 264 et 499.
3 Ou padre de la Mancehia. La Mancehla était le nom donné en Espagne au lieu public. D'où mancebada, ou amancebada^ pour signifier prostituée. L'institution du père de la mancebia fut beaucoup plus développée en Andalousie et en Castille qu'en Roussillon. Elle parait dans ces régions avoir eu son origine dans l'esclavage des femmes prostituées. Cf. Guardia, op. cit. p. 768, 779 et 782.
* Ordonnance d'Huesca.
5 Dès 1455, on trouve à l'hôpital Saint-Jean un service organisé pour recueillir les enfants trouvés. Il parait que Ton exposait beaucoup d'enfants de femmes esclaves qui, adoptés par l'hôpital, devenaient sa propriété. BB. 7, f*> 360. — Le tour existait en 1703 : il se trouvait à l'entrée de l'hôpital Saint- Jean. (G. 30).
^ Règlement pour Talguazil et les virguiers. BB. 79.
au cou, il introduisait, quand le corps consulaire donnait une réception, il ouvrait le cortège, quand il faisait des visites. En ville, il surveillait les mœurs, forçait les femmes de mauvaise réputation à se loger au partit ; ramassait les gens sans domicile, les menait coucher pour une nuit à Thôpital St-Jean, et leur faisait quitter la ville le lendemain, muni d*un tillet ou billet, une sorte de feuille de route. Au partit il faisait des rondes et instruisait les contestations entre les hostalers et les femmes. Comme marque de ses fonctions, il portait un grand bâton à pomme d*argent ; et cet instrument n*était pas un vain insigne : le pare avait besoin de l'autorité à la fois douce et sommaire du chef de famille, et devait assurer par la force l'obéissance de ses étranges enfants. Le père des orphelins pouvait être révoqué pour manque de vigueur corporelle *, et en général il ne restait pas longtemps en place, fatigué de bonne heure sans doute ^.
49. — L'exploitation du partit se faisait par deux sortes de gens : les hôteliers ou <r hostalers » ^, locataires des immeubles, et les possesseurs proprements dits, qui très rarement les mettaient eux-mêmes en valeur. Aucune idée de réprobation ne semblait s'attacher à la possession de ces maisons : ceux qui en jouissaient étaient des gens parfaitement honorables, des consuls, des avocats *, des huissiers 5, des mercaders ^, ou des artisans établis,
< BB. 23, fo 39 vo.
« Nominations de pères des orphelins. BB. 23, fo 108 ; BB. 25, fo8 103 et 203 ; BB. 26, fo 12 ; BB. 27, fo 97 ; BB. 31, fo 68 ; BB. 32, fo 136 ; BB. 33, fo 245. etc.
3 B. 232, fo 105, B. 249, fo 5 vo.
* B. 240, fo 40. Jean Fulos avocat, devint consul en 1523.
6 Ibid.
parears de drap *, tisserands 2, charpentiers ^, forgerons *, sculpteurs ^; un établissement public, l'hôpital des tisserands, y avait une maison ^ ; en 1404, un noble damoiseau, Dalmau de Canet, en acheta une grande partie à un attaché à la cour royale, Mathieu Basset ''.
Cette petite ville dans la grande ville avait sa population et sa vie à part. Obligées d'y habiter et d'y exercer leur métier, sous peine d'amende et de fustigation publique ^, les (( pécheresses » y étaient libres sans doute, pouvant vivre à leur guise et se trouvant vis-à-vis des hostalers dans la simple condition de locataires ^. Elles conservaient leur personnalité, leur nom primitif, Françoise, Guillemette, Thomasine, Marie *^, etc. ; leur situation n'avait pas le caractère d'emprisonnement qu'il a quelquefois présenté. Mais du fait de leur paresse, des habitudes contractées ** et de conventions volontaires, elles étaient soumises à une existence particulière ^^.
* B. 326, 40, Tôt. 1585.
2 240, fo 40.
3 Ibid.
♦ B. 186, fo 16.
5 B. 343, fo 5.
7 B. 249, fo 5 V.
8 B. 232, fol05 « Sots pena de deu liures e de correr la vila »,1425. Même peine en 1432, BB. 7., fo 259 ; en 1439, BB. 7., f'> 289 vo ; en 1443, BB. 7., fo 303 vo ; en 1492, B. 350, fo 85.
*o BB. 7, fo 223.
*» B. 240, fo 176 ; B. 156, f» 2 ; B. 139, f> 42.
*'^ Sorel : La femme criminelle : Revue scientifique, t. III. no 15 (7 octobre 1893). Il a noté l'inversion pschychologique qui se produit chez la prostituée et lui enlève ses tendances naturelles, et il observe que « l'érotisme dément le noyau autour duquel se groupent tous les autres caractères. »
13 Le cantonnement était aussi imposé aux femmes publiques de Narbonne. Elles devaient habiter une rue dite « Carrera calida ». Mouynes : Inventaire des archives comm, de Narbonne^ AA. no 28» Cf. Vaissette : Hist, du Languedoc^ t. IX col. 1105 et t. X. col. 1786.
C*étai0nt en général des étrangères, arrivant de France ou de Catalogne, de Toulooae, de Barcelone, de Castellon de Borianes ^ Amenées an partit par leurs alcahots ^, elles se trouvaient bientôt dans Tassujettisse^ ment, endettées vis-à-vis de leurs logeurs, et forcées de leur souscrire des reconnaissances dont leur persévérance dans la prostitution devenait la garantie ^.
Même sans cela, elles étaient à la merci des hostalers. Dépourvues de tout, sans initiative, sans économie, il leur fallait louer les meubles^ la literie, les draps ; acheter dans l'établissement leurs bardes, leurs bijoux ^ ; de même pour la nourriture qu^elles prenaient dans leur c hostal >, à la € taula de Uur hoste ^. »
Maltraitées, persécutées si elles voulaient se fournir ailleurs, elles payaient tout à des prix exagérés, (C achetant deux deniers ce que toute autre aurait eu sans peine pour un seul ^. )) C'était une véritable oppression qu'il fallut combattre par des mesures prises aux Corts de Catalogne. Ainsi exploitées elles étaient contraintes d'augmenter leurs exigences et le public s'en plaignait, au point que les consuls fixèrent par arrêté le prix de leur pension à deux sous par jour : « car, atés lo mercat que es de pan e de vin^ sufficient es lo dit salari ''. »
Peu à peu, la femme s'habituait ainsi à ne plus quitter le partit ; si elle se promenait ce devait être sans man-
< B. 139, fo 42 ; B. 156, fo 20 ; B. 240, fo 176. « B. 350, fo85, art. 1.
3 BB. 7, f08 223 vo et 308.
4 Constitutions : II, 139 ; Ord. I. 308.
8 BB. 7, fo 223 vo ; B. 378, fo 247 vo.
6 Const. : II, 139.
7 BB. 7, fo 223 vO.
teaa^ et tête nue ^ , exposée par suite aux insultes de la population. Une fois Tan seulement tout le monde quittait Tenclos réprouvé. C*était à la semaine sainte, au moment où les Juifs étaient enfermés dans leur Call ^ et où la foi religieuse se choquait de <t tôt acte iliicit e déviant de la vida santa de Paradis > ; le jeudi et le vendredi saints on les conduisait, sous la garde de gens de police, à St-Lazare, la maison des lépreux, située hors de la ville, près de la porte Canet 3. Malheureusement Tordre et les convenances y étaient peu respectés ; il s*y passait mille désordres et l'on résolut, à partir de 1442, de choisir pour cette détention momentanée la maison de Thôpital, où la surveillance était plus facile *.
Sauf à cette date les pensionnaires des ce hostalers > ne sortaient guère de leur enclos : la maladie ne les en chassait môme pas, les logeurs devaient les soigner à prix coûtant, dans leur garni ^. On n'avait pas encore eu, à l'époque où nous sommes, à se préoccuper des affections pathologiques spéciales à la débauche ^ ; l'unique
* BB. 7, fo 373 vo. — Dans beaucoup de villes les femmes publiques étaient assujetties au port d'insignes particuliers. En Andalousie, c'était une aigrette brillante (De Guardia : op. cit. p. 776); en Aragon, un chaperon de couleur safran ; en Castille, une mantille jaune (ibid). A Narbonne, elles devaient porter un chaperon et des cordons blancs. Il n'y a pas trace de semblables mesures à Perpignan. — En marge du BB. 7, fo 373 vo, se trouve une vignette représentant une femme du partit embrassant un alcabot ; elle porte un énorme chaperon.
2 B. 202, 183 vo. En Castille la fermeture avait lieu non seulement à la semaine sa-inte, mais tous les jours de fêtes, vigiles, jeûnes, quatretemps et carême (Guardia ; op. cit. p. 783.)
3 BB. 7, fo 307 vo.
* Ibid.
5 BB. 7, fo 223 vO.
* Au XVP siècle, l'établissement de Valence avait son inspection sanitaire organisée : c 11 y a deux médecins ordonnés et gagés par la
mesure sanitaire consistait à interdire ]a fornication avec les lépreux ^
LMrréligion ne parait pas avoir existé aa partit ; on ne voit pas diriger contre ses habitantes les plaintes si souvent répétées au sujet de Timpiété des joueurs. Il semblerait plutôt qu'il y eut là des âmes dévotieuses ou au moins superstitieuses. L'Église admettait qu*on reçût en conscience les aumônes de ces malheureuses ; et elles étaient sans doute abondantes, à en juger par Tentêtement qu^apportèrent les fabriciens de la Real et ceux de la chapelle de Notre-Dame d*Espérance de St-Jacques à se disputer le droit de quêter dans les maisons de rétablissement ^. Et ces pécheresses avaient souvent des fins chrétiennes, donnant par testament tous leurs biens à la paroisse, mourant entre le curé et le médecin, en les chargeant d*employer leur succession en messes et autres œuvres pies ^.
50. — Celles qui ne quittaient pas le partit pour aller au cimetière, pouvaient chercher un asile à Sainte- Madeleine,
C'était un prieuré de Tordre de Saint-Benoît, fondé au commencement du XIV® siècle par la reine Esclarmonde, femme de Jacques I®*" de Majorque *. Situé au coin de la
ville, pour chascune sepmaine visiter les filles, à scavoir se elles ont aucunes maladies, pocques, ou aultres secrètes, pour les faire widier du lieu ».
* BB. 7, fo 10 vo.
2 BB. 7, fo 406.
3 B. 240, fo 176.
4 B. 175, fo 5 vo.
rue qui porLe encore le nom de Sainte-Madeleine et de la rue actuelle des Augustins S il faisait face au ruisseau de la Ville, qui allait de la porte St-Martin aux moulins de la place Neuve, et les religieuses avaient obtenu la concession d'y prendre de l'eau pour leur usage ^.
La maison avait une chapelle 3, desservie par un prêtre vivant au dehors comme les aumôniers de nos jours, et titulaire d'un bénéfice de 10 livres de revenu annuel institué par la reine Esclarmonde, à la nomination du procureur royal *. La chapelle était pauvre comme le couvent ^ ; en 1402 on y installa un rétable à personnages ; « retrotabulum historiatum béate Marie Macdalene ^ » ; il s'y trouvait aussi une statue de sainte Madeleine et trois reliquaires, l'un de saint Grégoire, l'autre des saintes Cécile et Victoire et le dernier celui de la patronne, sainte Madeleine '^.
Quelques fondations, une modique rente de 10 livres sur le Trésor royal, les dons des âmes charitables formaient les seules ressources de la communauté ^. Pour les accroître, les sœurs s'en allaient quêtant, deux par deux, dans la ville et les villages, poussant parfois leur course assez loin, jusqu'à Salses par exemple, recueillant
* Sur une partie de remplacement de Tancien couvent des Augustins, détruit à la Révolution. Il y a un plan des lieux dans Q. 237.
' H. fonds de Ste Madeleine, n" 9.
^ Cette chapelle conserva le nom de chapelle de Ste Madeleine ; elle longeait la rue Ste Madeleine et était distincte de la grande église des Augustins, qui s'appelait Notre-Dame de Grâce et se trouvait en bordure sur la rue des Augustins.
4 B. 94, fo 39 ; B. 323, fo 1. Cf. B. 257, fo 76.
5 B. 175, fo 5 vo.
6 H. fonds de Ste Madeleine, n» 1.
' H. fonds de Ste Madeleine no» 4 et 10.
8 B. 175, fo5 vo ; B. 257, fo76.
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surtout des aumônes en nature, de Thuile et du blé ^ D*ailleurs la population de la maison ne fut jamais considérable ; elle ne dut pas dépasser le chiffre d*une dizaine de sœurs *. A leur tête se trouvait la prieure, directrice morale, la première au chœur et dans les cérémonies ; elle était désignée par les religieuses, nommée par l'ordinaire diocésain ; si elle venait à mourir, sa place pendant la vacance était remplie par une sous-prieure ou vicaire ^. Un syndic, élu en cas de besoin, représentait le couvent pour les affaires temporelles *.
En 1542, le duc d'Alba eut à mettre la ville de Perpignan en état de défense ; et en véritable homme de guerre, il appliqua intégralement les règlements militaires, faisant raser à portée de canon tout ce qui dépassait le profil des glacis. Le couvent des Augustins, qâf^ appelait Notre-Dame de Grâce, fut compris dans la démolition, comme celui de Ste-Claire, comme tout le faubourg Notre-Dame ; les religieux sans asile furent logés à Ste- Madeleine, et les sœurs durent le quitter 5. Elles plaidèrent, il est vrai, altèrent même en appel devant la Royale audience de Barcelone, soutenues par la population du quartier et par les marguilliers de St-Mathieu ^. Ces efforts n'aboutirent point.. Malgré la mauvaise guerre que Ton essaya de faire aux Augustins en leur reprochant d'être d'origine française, ils s'installèrent dans l'ancien couvent des Repenties, achetèrent des maisons
^ H. fonds de Ste Madeleine. Enquête contre Béatrice Monyons.
* H. fonds de Ste Madeleine. Assemblées capitulaires (1480-1455). 3 Ibid. B. 157, fo 16 V ; B. 175, 5 vo.
* Fonds de Ste Madeleine, no 13.
6 Ibid., no 14.
6 H. fonds de Ste Madeleine, no 15.
voisiaes, s'en firent donner d'autres et prospérèrent att point d'acquérir tout ce qui les entourait *. Les anciennes religieuses renoncèrent à leurs vœux et rentrèrent dans le monde ^ : en 1544, Ste-Madeleine n'existait plus.
61. — Il est permis de se demander si cette institution avait jamais rempli le but de sa fondation. Huit ou dix places dans une maison de refuge, c'était bien peu pour recevoir toutes celles que leur conscience ou leurs dégoûts poussaient à sortir du partit. Il est vrai qu'il semble qu'à un moment donné il y eut à Ste-Madeleine un certain nombre de recluses, distinctes des sœurs, et soumises à^ un régime de correction ^. Mais ce ne fut qu'une exception, et d'une façon générale la population du couvent se composa uniquement d'anciennes femmes publiques repentantes et devenues religieuses.
Le Moyen-Age ne se choquait nullement de cette réhabilitation des pécheresses par la prière et la macération de la chair. Sous l'influence de l'esprit franciscain et de l'attachement aux conseils évangéliques, l'histoire de la femme adultère, les douces légendes de la sœur de Lazare et de sainte Marie l'Egyptienne avaient créé un courant d'idées très favorables à la conversion de la femme déchue. Au XVII® siècle encore, les consuls se préoccupaient de donner aux repenties une bonne place aux processions ^, et la reconstruction de leur maison semblait pour eux le meilleur moyen d'arrêter la colère du ciel,
^ H. fonds des Grands- Augustins.
« H. Fonds de Ste Madeleine, no 16.
3 B. 94, fo 91 vo ; BB. 7. fo 69.
^ BB. 16. Testament des consuls de 1618, art. 3 et 4,
se rappelant sans doute qu*il y a plus de joie pour une brebis retrouvée que pour cent qui sont au bercail *.
Il manqua à Ste-Madeleine la surexcitation mystique, seule capable de suggérer des instincts noaveaux à ces esprits déchus. La vie commune n'avait rien de rigoureux. La règle, celle de saint Benoit, très douce, très humaine, laissait beaucoup d'initiative ; chaque sœur avait sa chambre particulière et une pièce attenante, le menjadoVj où elle préparait et prenait ses repas * ; avec l'autorisation de la prieure elles pouvaient sortir librement 3 ; de droit elles avaient leur mobilier, leur batterie de cuisine, leurs hardes de femme, et il y avait dans les coffres (les archïbanchs) de leurs chambres, autant de linge fin, de fourrures et de bijoux que dans ceux d'une bonne bourgeoise *.
On se heurtait d'ailleurs à des natures spéciales, mauvaises en elles-mêmes, et que la vie du partit avait achevé de mouler sur un type différent de celui des honnêtes gens. Les évasions étaient fréquentes, — assez fréquentes pour que l'autorité dût intervenir et punir du bannissement toutes les repenties qui, après avoir pris l'habit, quitteraient le monastère et la vie religieuse 5.
Parmi celles qui restent la vie est étrange, incompréhensible à une distance de plus de quatre siècles. Il faut toujours se rappeler leur origine. Les sœurs se querellent, s'injurient, se volent des serviettes, font des rapports l'une contre l'autre ^, L'on retrouve au couvent le
^ B. 17. Testament de 1647, art. 13.
^ H. fonds de Ste Madeleine. Inventaires de religieuses.
3 Ihld. Enquête contre Béatrice Monyons (1430).
* Ibld, Inventaires de religieuses.
5 BB. 7, fo 69.
H. fonds de Ste Madeleine. Enquête contre Béatrice Monyons.
relâchement des mœurs du XV* siècle S et ces infractions aux vœux h*empêchent pas les sœurs qui les ont commises d'arriver à la tête de la maison, de faire triompher leur coterie *. Par suite, naturellement, il se crée des inimitiés mortelles qui appellent les guets-apens dangereux. Il y a le parti de Mado Francesca d'Elna, la prieure, et celui de telle religieuse redoutée ou populaire, sœur Béatrice de Monyons par exemple. Cette sœur Béatrice est un véritable exemple du type criminel persévérant afu couvent après la conversion ; et comme les gros mots, les jeux de mains, le goût populacier des querelles à coups de poing a persévéré chez toutes ces filles, il se passe des scènes étranges où reparaît le caractère indomptable de Béatrice, organisant les révoltes, en proie à des colères nerveuses irrépressibles, toujours prête à frapper, môme sans motifs, par pure méchanceté, comme le jour où elle s*amusâit à lancer des briques à la tête de ses compagnes. « Misericordia ! lui crie sœur Vilarasa, perque ho havets fet ? d Et elle répond, inconsciente, que c'était pour se distraire, « que per solats ho fahia ! ^ d
^ B. 157, fo 16, affaire d'Antonia Richa. â. fonds de Ste Madeleine, affaire de Jean Pugmajor. Enquête contre Béatrice Monyons. A noter, comme trait de persistance de mœurs, l'appui que les sœurs en défaut cherchent au dehors, en se créant des protecteurs, Jean Pugmajor, Jean Vila, etc.
* Ainsi Antonia Richa, reconnue coupable en pleine assemblée capitulaire devint sous-prieure (1430) et Béatrice Monyons en fit fonctions (vicaria).
3 H. fonds de Ste Madeleine. Enquête contre Béatrice Monyons. Déposition de Catherine Garcia. « Primo, dix que ha oyt dir que la dita sor Beatriu de Monyons ténia claus falçes del monestir, ab lesquals intrava e exia ques' volia sens que no demanava licencia a madona la pHôressft ; dix mes... que la dita sor Beatriu ha suspitade
52. — Supprimée en 1543, Sainte-Madeleine, malgré ses défauts, laissait un vide : on y para non plus par une institution religieuse, mais à Taide d*un établissement charitable et administratif : la maison ou Thôpital des repenties. LVpoque où fonctionna cette maison, le XVIP et le XVIIP siècles, correspond à un régime tout différent de celui de Tinfamie. Je la cite uniquement pour empêcher de la confondre avec le couvent des Madeleines.
Elle était située en dernier lieu au coin de la rue de l'Argenterie et de la place Rigaud actuelle, vis-à-vis le Pallol ou halle au blé, dans les bâtiments de Tancien couvent de St-Guillaume *. Auparavant il y avait eu des changements fréquents de domicile ^. Sa création remontait sans doute au XVP siècle ^ et fut inspirée par la
ella testimoni e sor Richa e tots les altres moDges del dit convent, faent son poder de fer manipoli (conjuration) contre la dita madona la prioressa que una vegada la gitassen del monestir e del convent ». — Déposition d'Antonia Richa : « une vegada, ella testimoni, tocantse de noves ab ladita sor Beatriu, la dita sor Beatria.... moguda de gran ira se atacà à ella testimoni^ e ab una picassa que près de la cosina stigue à descarregar à ella e de fet li descarregà sobre lo cap. t
^ Prieuré bénédictin, fondé par le monastère de Valbonne près d'Argelès. La rue détruite, qui séparait le Pallol des repenties, s'appelait rue St Guillaume. Plan des lieux dans G. 9. arch. comm. de Perpignan.
' La maison des Repenties fut d*abord établie près des Quatre- Cantons (angle des rues de Mailly et de l'Ange), derrière le bastion de la porte du Sel. (BB. 16, année 1618 art. 3; BB. 17, année 1629 art. 1,) dans une maison provenant des Oriola. En 1610, le 4 juin, le Conseil général abandonna cet immeuble et il fallut chercher un nouvel emplacement. On hésita entre Saint-Guillaume et l'ancien hôpital dels Tixadors, rue d'En Calce, près du Puig. (BB. 17, année 1639, art. 1) et Ton finit par se décider pour St Guillaume ; en 1646, l'installation était assez avancée pour loger 6 repenties. (BB. 17, année 1646-47, art. 13).
3 L'intendant fit rechercher inutilement la date de création. C. 1138.
nécessité devenue urgente de sauvegarder la santé publique ^. L'établissement dut se fonder de lui-même, par la force des choses ; et le soin de l'administrer et d'y faire entrer les femmes suspectes finit de môme par devenir l'unique occupation de l'étrange fonctionnaire que nous avons déjà rencontré : le père des femmes publiques, qui prit le nom de Père des Repenties ^, ou directeur des Repenties. La gestion des biens était confiée à quatre administrateurs ^ ; les malades recevaient les soins de trois ou quatre gens de service 'laïcs * ; il n'y a pas de traces d'infirmières religieuses \.
A l'origine il y avait eu 40 places ou lits, mais les revenus sans cesse diminués, tombés à 132 livres sans les aumônes, ne permettaient plus de recevoir que 12 femmes en 1723, 9 en 1778 ® ; et les admissions, au lieu de se faire dans la mesure des besoins, étaient subordonnées aux vacances '^. Il en résultait, malgré les aumônes des particuliers, les distributions de farine accordées par le roi ® et les secours donnés par le consulat,
* Ihld. — Lettres de Tintendant. Au XVIIIo siècle l'administration parait avoir été fort préoccupée des maladies vénériennes. Il y a toute une correspondance philanthropique sur la distribution des boites de remèdes d'Helvétius et sur les pilules Keyser, les bougies André et les globules Bachès qui ne faisaient pas grand effet.
3 Trois pris dans chaque bras de la ville, major, mltjà et meno'^ et un dans le bras ecclésiastique. BB. 29, fo 53. BB. 16^ ann. 1612 art. P, et 1620, art. 18.
* Le médecin chargé de l'inspection des drogues chez les apothicaires était en même temps médecin de la maison des repenties. (BB. 76). Il touchait de ce chef 30 livres par an. (CC. Comptes du consulat.)
5 C. 1138 et C. 1268.
7 Ibid.
que rétablissement de la rue St-Guillaume avait plutôt le caractère d'un hospice, d'une maison de retraite pour les femmes que celui d'un hôpital et d'un dispensaire *. C'était pour ainsi dire la Salpétrière de Perpignan, laissant le rôle de St-Lazare à un autre établissement, le Dépôt de mendicité, toujours rempli de vénériens et d'insoumis par les soins du major de la place *. — Dans ces conditions, la maison des Repenties vécut péniblement jusqu'à la Révolution française. A ce moment sa suppression fut eflFectuée, les meubles vendus ^ et le local séquestré par l'Etat, qui le rendit ensuite à la Ville en vertu du décret du 9 avril 181 1 *.
53. — La grande difficulté de la législation de certains métiers par l'infamie était de créer un monopole en faveur des infâmes et d'imposer le respect de ce monopole avec les ressources d'une administration aussi rudimentaire que celle du Moyen-Age.
Bien des gens tentaient de faire une sorte de contrebande, d'exploiter les instincts lubriques de leurs concitoyens sans encourir la déchéance morale et les restrictions matérielles qu'entraînait ce commerce sous le
* Le véritable dispensaire était le dépôt de mendicité établi dans un baraquement, au quartier des Tanneries, près de Tancien jardin botanique, chez un nommé Donat. (C. 1115V Là étaient aussi installés les cabanons des fous (C. 1117.) Il s'y trouvait encore pendant la Révolution. (Affaire Chrétien, D. 60, 2, 4 et 5 ventôse, an II).
3 Arch. comm. M. 7, fo 13.
* îhiâ.. M. 39.
régime de Tinfamie. La corporation des hôteliers et cabdretiers, qui comptait dans son sein les loueurs de chevaux, maquignons, rouliers et muletiers ^, parait s'être distinguée dans cette concurrence. Vers le XV' siècle on voit apparaître ces débits, « tavernes de diverses vins ab varies maneres de vianda ^ » ; ce sont des auberges à Tancienne mode, avec les grandes enseignes ou senyals ^, qui portent les noms traditionnels : Au Sauvage *, à la Couronne ^, à la Croix ^, à la Fleur de lis '^y quelques-unes bien placées au centre de la ville sur la place de La Boria ®, ou sur la place au Blé, à côté de la chapelle St-Guillaume ®, d'autres reléguées à l'écart et jusque dans le Call des Juifs *^. Dès l'origine il s'y passe des scènes de désordre, il faut les réglementer, séparer les hôteliers et les débitants de boisson, ou tazerners **, interdire aux gens en place de fréquenter en ces endroits *2.
Les hôteliers ont pris l'habitude d'avoir de petites pièces, des cabinets à part ^^, commodes pour les libations intimes. Ils louent facilement leurs chambres à des incon-^
» B. 378, fo 247 vo.
« BB. 7, fo 339.
3 B. 378, fo 247 vO.
* B. 294, fo 6.
5 B. 270, fo 3 vo.
' B. 242, fo 7 vO. — Ajoutez-y les auberges de : la Barcha del Volo (G. 266) ; du Pélican vG. 309) ; du Maure (B. 419) ; de la Panna, de la Lanterne, du Cavallet, etc.
8 B 148, fo 15.
" BB. 7, fo 2 vo, 339, 364.
12 B. 346, fo 140 vo.
nues que Ton vient bientôt rejoindre ; ils reçoivent des couples suspects ; et cependant ils savent fort bien que la pragmatique du roi Ferdinand I leur interdit de recevoir des femmes seules^ pendant plus d'une nuit, et de transformer leur hostal en casa de siti *, et que les consuls ont réitéré ces défenses ^.
Quelques-uns s'exposent davantage. Comme si leur maison se trouvait au partit, ils en font un garni, où les indépendantes qui courent la ville viennent se loger ^ avec un monde interlope de vagabonds et de voleurs, « belitres, bribons y altres fadrins * ». Mais c'est un trafic dangereux pour lequel il va du fouet et de grosses amendes.
Ce qui est plus pratique c'est de se servir du type si connu de la servante d'auberge ^ dont l'exploitation scandaleuse finit par indigner l'évoque d'Elne ^. Grâce à l'esclavage qui existe en Roussillon pour les païens et les Sarrazins ^, il y a de grandes facilités à tourner la loi de ce côté ; et le procédé se répand ; il est employé hors de Perpignan, par les taverners des petites villes, comme cet Antoine Maler, d'Argelès, qui avait, sous la surveillance de dame Béatrice, deux esclaves de Eaguse au service de ses clients ®. Ce réveil de la prostitution
* Const, : I, 466. Guardia : op. cit. p. 776.
« BB. 9, fo 308.
3 B. 350, fo 85 ; B. 346, 87 vo. c Mulieres prostibulares in hospiciis sive hostals. »
» Conat. : I, 466.
e C. 721 et C. 1429.
7 Brutails : YEsclaoage en Roussillon,
«B. 219;fo99.
antique alla assez loin pour que Ton menaçât les coupables de la peine de mort ^
En dehors des hôtels, dans la société des pires vauriens, existe encore toute une classe de malheureuses, les dones cantmieres ^, qui la nuit venue se répandent aux coins [cantons) des rues obscures, et vont se livrer à leurs pratiques jusqu*au faubourg de France, au bord de la Tet et sur le pont de la Pierre 3. Giieux et gueuses s^assemblent ensuite dans les ruelles désertes, au milieu des ordures, et leurs querelles, leurs cris, leurs vilenies scandalisent dans leur lit les habitants de Perpignan qui doivent se figurer du môme genre les réunions légendaires du Sabbat *.
54. — Il y a enfin toute une catégorie de pécheresses qui restent en dehors de la loi. La punition du stuprum^ admise théoriquement, quelquefois môme inscrite dans les règlements de police ^, n*est jamais pratiquée quand il s'agit de < solutus cum soluta ». Elle n'atteint en rien toutes les amies vivant maritalement, ou entretenues dans une chambre séparée, qui fourmillent à Perpignan ^. D'ailleurs ce n'est plus d'un métier qu'il s'agit ici ; ces relations coupables ne sont pas nécessairement intéressées, et, fidèle à son principe, le régime de l'infamie ne
< BB. 7, fo 128 vo.
* B. 232, fo 105, art. 15. Cette pièce parle des femmes qui sont c en lo carrer publich o altre part dins la vila. » — B. 357, f^ 283 v»: c dones rémérés que stan per los cantons ». — BB. 7, fo 373 yo : « fembra publica cantonera ». — B. 202, fo 183 vo : c mulieribus prostitutis tam in lupanari quam alibi secrète morantibus. »
3 B. 357, fo 283 vo.
4 B. 133, fo 51 ; B. 176, f» 4 ; B. 177, f» 73. «* B. 232, fo 105, art. 12.
6 B. 272, fo 185, art. 50.
les frappe que si elI^s portent atteintes à \in contrat antérieur, si elles détruisent les liens qui ont uni soit ^ Dieu soit à un époux.
La concubine du prêtre, cette plaie in clergé ancien, n*est pas rare en effet ^ ; parfois le fait se produit dans des conditions particulièremept scandaleuses ^. Te]a ces clercs qui ont des relations coupables avec des juives 3 ou avec des madeleines *. Les laïcs imitent si bien ces exemples qu'il faut protéger la décence des couvents de femmes par des mesures draconiennes, et décréter la peine d'avoir le pied coupé contre ceux qui y pénètrent nuitamment ^.
En dehors du clergé, deux catégories de personnes ne peuvent vivre en faux ménage : les mineurs et les gens mariés. Pour les jeunes gens la séduction ne constitue un crime que si elle va jusqu'à tenter un mariage subreptice ^ : la question était grave et, après avoir tenu tout le Moyen- Age en suspens, devait être difficilement résolue par le concile de Trente ; il y eut des cas de cette nature en Roussillon "^ et si l'union passait pour valide, les contractants étaient très sévèrement punis.
* B. 232, fo t05, art. 12 ; B. 272, fo 185, art. 6.
' Affaires de chanoines à Perpignan ; prêtres concubinaires à Corneilla, Ropidère, Villefranche, Sahorre, Olette, etc. Alart. Inventaire sommaire, série B, 1. 1, a relevé avec soin tous ces cas ; B. 211, fo 3 ; B. 175, fo9 25 à 29, etc. Cf. G., fonds de Saint- Jean de Perpignan et fond» de la Real. Affaire de Lazare Barbât.
3 B. 225, fo 82.
* H. fonds de Sainte-Madeleine, no 4. B. 157, fo 16 vo.
« B. 272, fo 185, art. 7.
8 B. 346, fo 133. Exil pour la femme, exhérédation pour le jeune homme .
7 B. 139, fo 42.
Si Ton arrive aux gens mariés» on tombe dans une question non moins grave, celle de l'adultère ; je n'ai pas l'intention de la traiter ici. En fait, l'adultère fut fréquent et ne borna pas ses ravages aux grandes villes * : les vieilles lois qui font payer une amende au mari trompé, comme s'il participait et aidait à la faute, révèlent un triste état de mœurs 2. En droit, la punition varia pour rhomme et la femme. Le mari coupable était condamné à la peine classique, celle de courir la ville ignominieusement avec sa complice 3, (mais je n'ai jamais vu que ce fut dans un état de nudité comme on le répète souvent *). L'épouse était soumise à la dure législation du fameux usage Mariti uxores ^. On connaît ses prescriptions sauvages : la femme remise au mari après sa condamnation, enfermée chez lui dans une étroite pièce de 12 pans de long et de 6 pans de large, haute de deux cannes seulement, sans autre ouverture qu'un trou dans le sol pour les besoins naturels et une petite fenêtre dans le mur pour passer les aliments, n'ayant pour se coucher
* B. 346, fo 120, B. 175, fo 25 à 29.
2 Usages : Si autem mulieres et Mariti uxores.
3 B. 232, fo 105, art. 12 ; B. 272, fo 185, art. 5. Cette peine avait été abolie le 29 octobre 1322 (en théorie du moins). AA. 1, fo 125.
* Henry : Hist, du Roussillon, I, introd., p. Ixvij.
s C'était l'interprétation que la jurisprudence donnait au XIV® siècle à rUsage Mariti uxores : « Quod habeat illam tenere in domo propria ipsius, habentem duodecim palmos de longitudine et sex de altitudine et duas cannas de statura ; et quod habeat dare eidem Eulaliœ, unum sac payl sufficiens, in quo dormiat, et unum lodicem, quo valeat cohoperire ; et facere in dicta domo unum dot, sive foramen, in quo possit solvere tr* ibuta ventris sui naturalia, et per quod foramen exeant illa ^oetida ; et dimittere unam fenestram ineadem domo, per quam dentur eidem Eulaliae victualia, videlicet quod dictus Joannes dabit sibi 18 uncias panis cocti competentis, pro qualibet die, et aquam quantam Yoluerit dicta Eulalia. Const, : U, 138. Sentence contre SulaliO) femme de Jean Doscha.
qa*an sac de paille et ane coavertare, pour se nourrir que de Teau et 18 onces de pain par jour. Le complice risquait en outre de se faire assommer par le mari, et s*il était clerc il pouvait être bâtonné sans bénéâcier du canon : Si quis stuidente diabolo *.
Voilà la législation : je ne puis dire si elle fut souvent appliquée à Tépouse adultère ; mais je vois qu*au XV* siècle, on renonçait volontiers aux droits cruels conférés à la puissance maritale par Tusage Mariti. Il dut y avoir beaucoup de gens comme Tavocat Pierre Baster qui, lorsque sa femme se fut enfuie, sans le prévenir, avec Pierre Dauder, de Perpignan, ne songea à la punir qu*en s*attribuant selon la loi la dot qu*elle lui avait apportée *.
II semble en tout cas que les violations du contrat conjugal devinrent de. plus en plus rares en Roussillon, ou du moins de plus en plus secrètes. Les ménages ne souffrirent pas de la suppression du partit ; quand il eut disparu, la prostitution prit la forme des amies entretenues et des servantes de cabaret.
* Penyafort, p. 389.
' B. 239, fo 237. Je ne puis sans excéder les bornes de mon sujets parler de l'une des conséquences de l'adultère, les naissances hors mariage. On trouve à cet égard des détails assez piquants dans B. 117, P 41, et B. 157, 16 v^, histoire d'un enfant attribué à un étudiant de Toulouse et à un forgeron de Perpignan, qui payent tous les deux sa pension.