CHAPITRE PREMIER
MALADIES A VIRUS INVISIBLE
GÉNÉRALITÉS
La notion des virus invisibles est récente; elle promet d’être des plus fécondes. Une maladie est dite à virus invisible, lorsqu'on peut reproduire expérimentalement cette maladie, par inoculation d'humeurs provenant de malades et préalablement filtrées sur les filtres les plus fins de porcelaine ou de terre d’infusoires. Bien entendu, on n’aperçoit dans ces filtrats aucun élément figuré, ni au microscope, ni à l’ultramicroscope. Les premières notions sur les virus invisibles sont dues aux travaux de Nocard et Roux sur la péripneumonie du Bœuf et de Lœæffler sur la fièvre aphteuse.
Fièvre jaune
Les travaux de la Commission de Cuba, composée d’Agramonte, Carroll, Lazear et Read, ont démontré en 1900 que la fièvre jaune est causée par un virus invisible filtrant. Ce
virus existe dans le sang périphérique pendant les trois premiers jours de la maladie; il disparaît ensuite. Si, pendant ces trois premiers jours, le malade est piqué par un Stegomyia calopus, ce Moustique devient infectieux au bout de huit à dix jours et conserve ce pouvoir pendant plus de deux mois.
Marchoux et Simond ont expliqué la rareté apparente de la fièvre jaune chez l'enfant ; ils ont montré que les enfants paraîssent indemnes parce qu'ils présentent en général des formes frustes.Celles-ci ne se manifestent que par une simple hyperthermie de courte durée, sans symptômes apparents. Ces formes frustes ont une très grande importance, car c’est à elles qu'est due l’immunité native apparente des indigènes des pays à fièvre jaune. En réalité, ils sont tous immunisés par une première atteinte, subie dans l'enfance. Si par hasard ces indigènes viennent à avoir une récidive, celle-ci est très bénigne et souvent prise pour un accès paludéen ou une crise d’embarras gastrique.
Ces formes frustes sont surtout fréquentes dans la première enfance ; plus tard, les enfants présentent généralement des symptômes plus accusés: fièvre intense, vive agitation, convulsions, délire, et au quatriéme jour on peut voir apparaître un vomissement noir.
Dengue ou fièvre des Pappataci
La dengue est une maladie à virus invisible filtrant. Graham à Beyrouth, Ashburn et Craig aux Philippines ont montré qu'elle était transmise par certains Moustiques (Culex fatigans). Elle est transmise également par un Nematocère : le Phlebotomus pappatasii ; les larves de ces Insectes habitent certaines matières excrémentitielles dans les endroits humides. en . La dengue semble être née el avoir présenté un foyer initial dans les pays inlertropicaux. Après s'être limitée quelque temps dans ce foyer d'origine, elle s’est peu à peu
étendue jusqu'au 34° degré de latitude nord (Beyrouth); elle à poussé quelques prolongements jusqu'au 36° degré (Malte, Gibraitar) et a atteint Cadix. D'autre part, elle s'est étendue jusqu'à Philadelphie, New-York et Boston par 40, 41 et 42 de latitude nord, atteignant ainsi üne latitude qui correspond à celle de la frontière hispano-francaise. £n 1780, elle régnait sur la côte de Coromandel ; en 1807, Bersin lui donnait le nom de fièvre atmosphérique ; en 1874, Martialis la considérait comme une maladie générale et fébrile, éminemment contagieuse.
Cette maladie ne ménage personne ; le sexe, l’âge lui sont
indifférents ; elle frappe les gens vigoureux comme les cachectiques et surprend les enfants au milieu de leurs jeux. Les Européens sont éprouvés comme les indigènes, les blancs comme les métis et les noirs, enfin les riches comme les pauvres. La mortalité est très faible. Sur 8.069 cas rassemblés par Martialis, il n'y a eu que 37 décès, observés presque tous sur des enfants ou sur des individus non hospitalisés et vivant dans de mauvaises conditions.
La transmission du virus est assurée. par la piqûre des Phlebotomus, très petits Diptères nématocères. En Europe, on les connaît depuis longtemps, en Italie eten Dalmatie, où ils sont connus sous le nom de Pappataci; ils sont répandus également tout autour du bassin méditerranéen et dans les oasis d'Algérie. Le Professeur R. Blanchard a reconnu aussi leur existence dans le midi de la France, aux environs de Montpellier et dans les Alpes-Maritimes. Ils remontent jusqu'aux environs de Lyon (Langeron et Aubert) et ont été vus en plusieurs points de la Suisse (Galli-Valerio).
Paralysie infantile épidémique
Cette maladie, encore dénommée maladie de Heine-Medin, est une affection épidémique, contagieuse, produite par un virus spécifique et filtrant, comme l’ont montré les recherches de Landsteiner et de Popper (1909. Ce virus
produit des lésions diffuses de l’axe cérébro-spinal et de ses enveloppes ; aussi voit-on généralement apparaître des symptômes de méningite et de poliomyélite antérieure aiguë, avec paralysies musculaires ; on peut observer aussi des formes bulbo-protubérantielles, ataxiques, encéphalitiques, etc.
La moëlle des enfants morts de cette maladie est virulente ; inoculée dans le péritoine ou sous la peau d’un Singe,elle lui confère une maladie analogue, transmissible en série. Chose curieuse, le liquide céphalo-rachidien est inactif, mais les glandes salivaires sont virulentes.
De très nombreux travaux ont paru sur cette maladie pendant ces dernières années, mais une grande obscurité règne encore sur la question. Kling et Levaditi admettent que la transmission de la maladie se fait par contact humain et qu'elle se produit, non seulement à la faveur des cas typiques, mais surtout des cas abortifs et méconnus, qui seraient très nombreux. Les malades seraientcontagieux même pendantla période d'incubation.
Le virus existe dans les sécrétions nasopharyngées et trachéales, ainsi que dans le contenu intestinal.
Dès 1912, Richardson et Rosenau avaient présenté, au Congrès international d'hygiène et de démographie de Washington, un rapport dans lequel ils désignaient la Mouche des étables [S{omoxys calcitrans) comme étant l'agent transmetteur et inoculateur du virus. Cette hypothèse n’a pas encore été confirmée par des recherches expérimentales, mais elle réunit un grand nombre d'éléments de vraisemblance.En effet, la maladie sévit à la campagne, dans les villages et les faubourgs, beaucoup plus que dans les villes ; elle se propage plutôt dans les districts ruraux, où il y a beaucoup de Mouches, que dans les écoles encombrées des villes. Enfin, c'est une maladie de l'été et de l'automne, survenant au même moment dans les mêmes pays, à l'époque où les Stomoxes sont particulièrement abondants.
Le Slomoxe est un Diptère suceur de sang et très vorace. Il pique surtout les animaux domestiques, mais àl s'attaque
aussi très volontiers à l'Homme, notamment pendant les journées chaudes. Il pond de préférence sur le fumier de Cheval, mais ses larves peuvent se développer aussi dans une foule d’autres matières en décomposition.
Les auteurs, qui se sont occupés de la question de transmission des maladies-par la Mouche, écrivent tous qu'il estexceptionnel de rencontrer à l’intérieur des maisons les Sfomoxys calcitrans. Il résulte d’une communication verbale, qui nous a été faite par le Dr M. Langeron, qu'il n’en est pas ainsi. Langeron à bien des fois constaté dans le Jura que les maisons situées non loin des écuries ou étables n'étaient pas épargnées par ces Mouches ; il en a constaté très fréquemment des grandes quantités dans les habitations.
La plus grave objection qu'on puisse faire à l'hypothèse de la transmission de la polyomyélite par la piqûre des Stomoxes est que le virus ne paraît pas exister dans le sang des malades. Tout récemment, Kling, Wernstedt et Petterson ont démontré sa présence sur les muqueus?s des voies respiratoires et digestives, non seulement des enfants atteints, mais encore des personnes de leur entourage. Les sécrétions restent virulentes pendant plusieurs mois.
Typhus exanthématique
Les recherches récentes de Ch. Nicolle et Conseil démontrent que cette maladie est beaucoup moins rare chez l'enfant qu'on ne le pensait. Au cours des épidémies de typhus qu'ils étudient en Tunisie depuis 1906, ces auteurs ont relevé 1210 cas, dont 8 concernant des enfants au-dessous de cinq ans, et 10 chez des enfants de cinq à dix ans. Gette immunité de l'enfance s'exagère encore dans les statistiques de mortalité, celles-ci ne constatant aucun décés par typhus au-dessous de cinq ans et seulement 2 de cinq à dix ans.
Ces faits suggèrent deux hypothèses : ou bien le typhus est véritablement rare chez l'enfant, ou bien il se présente chez
tre
lui sous une forme assez bénigne pour passer inaperçu. Nicolle et Conseil apportent dés preuves très intéressantes en faveur de cette dernière opinion : dans 5 cas béuins, le diagnostic fut fait par l’inoculation au Singe, car les symptômes étaient tellement légers, qu'il était impossible de songer au typhus. L'exanthème est très fugace et l’état de stupeur est beaucoup moins marqué que chez les adultes, aussi la rapidité du pouls et l'élévation de la température sont-elles les seuls signes qu on puisse observer.
Ces observations démontrent bien que l'enfant peut contracter le typhus comme l’adulte, mais que chez lui Pinfection est généralement fruste et bénigne. Le tableau clinique ressemble à celui qu’on observe chez les Singes infectés expérimentalement. Mais cette immunité, du tout petit enfant, à une très grande importance au point de vue de la contagion, car les cas frustes et méconnus constituent précisément des réservoirs de virus auxquels on ne songe pas et qui contribuent grandement à entretenir les foyers de maladie.
On sait, depuis les belles recherches de Nicolle et de ses collaborateurs, que le typhus exanthématique est transmis par la piqûre du Pou de corps {Pediculus vestimenti). 1 suffit d'une seule piqûre d’un seul Pou infecté pour conférer une maladie mortelle. On comprend toute l'importance que cette découverte peut avoir pour la prophylaxie du typhus.