HISTORIQUE
Le bacille pyocyanique tire son nom du pus bleu fréquemment observé autrefois dans les hôpitaux, à peu près disparu avec l’antisepsie. :
C'est des linges de pansement colorés en bleu que Fordos put extraire en 1869 sous forme de cristaux la substance qui produit cette couleur et qu'il appela pyocyanine. On admit que cette matière colorante était le résultat de transformations chimiques particulières, jusqu'au jour où M. Gessard démontra qu'elle était le produit de la vie d’un microbe spécial.
M. Gessard isola ce microbe, et, depuis cette époque, il a, dans de nombreux mémoires, fixé beaucoup de points intéressants de la biologie du bacille pyocyanique. Ce microbe, avec son pigment, fut retrouvé ensuite dans d’autres exsudats que le pus : dans la sueur, dans les crachats.
MM. Charrin, Guignard, Wasserzug étudièrent le mode de production du pigment. Mais le bacille pyocyanique resta une curiosité, un microbe de laboratoire jusqu’en 1889. Cette année, M. Charrin fit paraitre une monographie du bacille pyocyanique qui reste encore un modèle pour l'étude des microbes en général, et plus spécialement des microbes pathogènes. M. Charrin démontra que le bacille pyocyanique n'est pas un saprophyte banal : il peut être doué d’une grande virulence et pro-
duire chez les animaux, surtout chez le lapin une maladie expérimentale d’une évolution très spéciale.
Il était permis de supposer qu'une bactérie qui produit des désordres si graves, qui provoque une maladie d’allure si nette chez l'animal, était également apte à déterminer chez l’homme des états pathologiques sévères. Cette hypothèse plausible se transforma rapidement en une certitude dès l’année suivante MM. Ehlers, Neumann, (Ettinger faisaient connaitre des cas de maladies humaines dues au bacille pyocyanique.
Les observations se multiplièrent par la suite, montrant à la fois la réalité de l'infection pyocyanique et la variété de ses formes dans l'organisme humain. Ainsi se trouvèrent confirmées les paroles de Charrin: « Le microbe du pus bleu intervient souvent, plus souvent qu’on ne le croit ».
Le bacille pyocyanique est capable de produire chez l'homme diverses affections qu'on à pu diviser au point de vue clinique en pyocyanies localisées et pyocyanies généralisées ou septicémie pyocyanique, les premières pouvant donner naissance aux secondes. Nous décrirons ces formes, donnant à l'appui le résumé de quelques observations, en passant toutefois rapidement sur les formes localisées pour ne nous arrêter que sur la septicémie et principalement sur les formes gastro-intestinales que nous ne voulons pas en séparer et qui nous intéressent spécialement.
i. Formes localisées.
Les formes cutanées sont les plus importantes de ces formes. Et, sans insister surles suppurations bleues, complication autrefois fréquente des plaies opératoires ou accidentelles, des brülures, nous citerons Les noms de Triboulet, Hitschmann, Burot et Cassin qui ont observé sur l'homme des lésions cutanées analogues comme processus aux lésions expérimentales créées par Charrim sur le cobaye. — Triboulet, Hitschmann et Kreibich ont observé sur les nourrissons et les enfants des ecthymas ulcéreux, parfois à évolution gangréneuse, souvent accompagnés d’en-
térite, quelquelois compliqués de septicémie pyocyanique mortelle,
Observation I. — Cassix. — Pyocyanie cutanée.
Homme de 39 ans a la jambe froissée, sans plaie. Quelque temps après, apparition d’un point induré qui s’ulcère sans douleur : puis nouvelles ulcérations. Ni syphilis, ni alcoolisme. Une douzaine d’ulcérations sur la face interne du mollet droit, sans croûtes, de contour régulier, à bords plats, frangés, décollés, de couleur violacée. Fond ne dépassant pas le derme muqueux. Dimensions : de 1 cm. de diamètre à une pièce de 5 francs. Teinte saumonée de la peau dans l'intervalle ; a conservé sa souplesse ; renferme des nodosités du volume d’un pois.
Pas de réaction locale : sécrétion peu abondante, louche, filante et gommeuse. |
Cicatrisation complète par Le repos au lit et les pansements iodoformés.
Ensemencements de la sérosité sécrétée donnèrent à l'état pur un bacille pyocyanique mélanogène, pathogène pour le lapin.
A côté de ces lésions cutanées, on a trouvé le bacille pyocyapique dans le pus d’otites moyennes (Grüber, Martha, Pes et Gradenigo, Kossel), soit seul, soit associé au bacille de Koch. Cette lésion a pu être le point de départ d'une infection généralisée.
Motz et Lenoir ont isolé le bacille de Gessard des urines dans quelques cas d’infection vésicale.
Plus rarement, on l’a trouvé dans une péricardite, (Harold C. Ernst) associé au bacille de Koch, un abcès du sein (Longuet), un goîitre suppuré (Lanz), une gangrène d'une phalange
(Ryerson Fowler).
Observation II. — MM. les Docteurs Brin et Papin d'Angers, l'ont retiré pur d’un kyste suppuré de la région pancréatique.
Il s’agit d’une femme de 45 ans dont la partie supérieure de l'abdomen grossit progressivement, sans autre symptôme fonctionnel qu'une douleur et une dyspnée croissantes. Bon état général malgré la perte de l'appétit. Laparotomie et ponction du kyste pancréatique qui laisse échapper environ 2 1. 1/2 d’un liquide pürulent vert qui renferme le bacille de Gessard à l’état de pureté (examen direct, cultures, inoculation). — Quinze jours après, reproduction de la tumeur avec apparition de fièvre à grandes oscillations journalières (39°5). Large incision de la poche par le flanc gauche : issue d'une même quantité de pus noirä= tre, d'odeur nauséabonde. Disparition de la fièvre le lendemain : guérison après deux mois de suppuration,
Formes pieuro-pulmonaires.
La présence du bacille pyocyanique dans les crachats, dans les cavernes pulmonaires (Koch) a été souvent signalée. Plus rares sont les cas d'infection pyocyanique pulmonaire se constituant d'emblée et évoluant ponr son propre compte. Découvert par Bergmann dans les crachats d’une pneumonie septique avec abcès du poumon, le pyocyanique fut retrouvé dans l'appareil pleuro-pulmonaire par Neumann et Monnier. Il était, dans un cas de Neumann, associé au pneumocoque et au proteus vulgaris dans une broncho-pneumonie rubéolique chez un enfant de 8 mois. Il l’isolait en culture pure dans le pus d’un épanchement enkysté de la plèvre droite chez une vieille femme morte avec hématuries et dilatation du cœur : le bacille existait en petite quantité dans le sang du cœur. En 1893 Monnier le retirait d’un exsudat méningé, associé au streptocoque, chez un malade mort de pyohémie d’origine bronchique. Il observait au mois de novembre de la: même année un cas d'infection pyocyanique à point de départ broncho-pulmonaire dont voici l'observation résumée, observation pouvant servir de type clinique à la pyocyanie pulmonaire :
Observation III. — Monnier. — PBroncho-pneumonie pleurésie, endocardite végétante à bacille pyocyanique.
Malade de 53 ans, atteint de bronchite chronique depuis 3 ans au moins.
Dyspnée et frissons répétés depuis quelques jours, orthopnée à son entrée à l'hôpital. Expectoration peu abondante, avecstries sanguinolentes. Râles de bronchite dans les deux poumons. Apparition successive de foyers broncho pneumoniques dans le 1/3 moyen du poumon droit, puis le 1/3 inférieur du gauche, avec submatité, souffle et râles fins. Pouls fréquent, petit et irrégulier. Oscillations de la température de 0°7 à 406, qui monte en 3 jours de 38° à 398. En même temps, dyspnée plus intense, formation d’un épanchement pleural à la base droite, pouls presque filifonne, expectoration plus sanguinolente. Mort.
Autopsie : Foyers de broncho-pneumonie. Pleurésie diaphragmatique. Endocardite végétante. Rate molle. Néphrite diffuse.
Le pus pleural, le suc pulmonaire et les caillots du cœur renferment le bacille pyocyanique.
à rés “ra
HI. Septicémie pyocyanique.
Ces septicémies pyocyaniques font leur apparition le plus souvent sur un terrain préparé par une infection hétérogène (entérite, fièvre typhoïde .….). L'autopsie révèle à peu près constamment un foyer primitif méconnu dans les cas où la septicémie semble se faire d’emblée.
Nous résumerons ici quelques observations d'infection géné ralisée, en réservant toutefois pour le chapitre suivant celles qui ont trait plus particulièrement aux pyocyanies à point de départ intestinal :
Observation IV. — Kancinsky. — /n/fection pyocyanique.
Homme de 48 ans, atteint d’un phlegmon de l’avant-bras : incision d’où on retire du pus renfermant staphylocoque doré et bacille pyocyanique. Le 7e jour violents frissons ; forte fièvre à grandes oscillations (3902 à 4007). Au 9e jour apparition de taches rouges qui deviennent brun foncé. puis proéminentes : donnent naissance à des ampoules laissant échapper un liquide trouble, séreux et donnant naissance à des abcès. Le 13 jour vomissements et diarrhée ; le 15°, splénomégalie, ictère ; nouvelle poussée éruptive ; douleurs. Formation d'abcès ganglionnaires à pus gris verdâtre. Déperdition croissante des forces. Mort dans le coma le 26° jour.
Bacille pyocyanique pur dans les ampoules, la rate, le sang, le liquide cellulaire des plaques de Peyer tuméfiées.
Observation V. — Buror. — Maladie pyocyanique avec atrophie musculaire el contraclure.
Un homme affaibli par la malaria présente les phénomènes suivants : Coryza et bronchite. Douleurs vésicales avec diminution des urines et de l’urée, albuminurie. Grande débilité. Atrophie musculaire avec contracture des jambes. Purpura : pétéchies, ecchymoses sous-cutanées, puis ulcérations. Escarre sacrée amenant la destruction des tissus jusqu’à l'os. Ulcères des jambes avec pus bleu. Enfin température à grandes oscillations de 35 à 39°.
Observation VI. — Knanxnazs, -- Jeune homme de 20 ans présentant une pleurésie droite purulente d’origine grippale. Résection costale. Amélioration un mois après, apparition subite de la fièvre 398, avec douleurs abdominales, diarrhée, sensibilité de l'abdomen. Dyspnée
mn
. “ . Tr rie . , à toxique. Fièvre continue. Le malade dépérit de plus en plus jusqu'à la mort, au 12° jour.
A l’autopsie adhérences pleurales, cœur mou, épanchement péricardique, brunâtre, de mauvaise odeur, foie et rate très mous. Hémorrhagies rénales. Muqueuses gastrique et intestinale gris verdâtre foncé.
AETA “ Ve nc Ve 7 à = à ARTE pr. LA Hypérémie et ecchymoses Bacille pyocyanique à l’état de pureté.
Observation VII. — Brizz et LiBmaxN. — Bacillémie pyocyanique.
Début par ictère fébrile. Albuminurie. Abcès de la cuisse. Mort en un MOIS.
Autopsie; foie gros ;nécrose, dégénérescence cellulaire. Néphrite aiguë, dégénérescence des capsules surrénales, atrophie de ces capsules qui donna des symptômes d'addisonisme, attribué aux toxines.
Porte d'entrée inconnue.
Bacille pyocyanique dans le sang pendant la vie.
Observation VIII. — Neumann. — Septicémie (infection ombilicale des nouveaux-nés).
Enfant de seize jours entre à l'hôpital avec ictère et rougeur diffuse des pieds et de l'anus. Sur le nombril présence d’une croûte cachant une surface suintante. Apparition de pétéchies cutanées ; hématémèses ; melœna. Diarrhée. Infection générale. Mort.
À l’autopsie; nombreuses hémorrhagies de la muqueuse gastrique,
pylorique et intestinale, hypertrophie de la rate. Dégénérescence hépa-
tique et rénale (Syphilis). Atélectasie pulmonaire. Cultures pures de bacille pyocyanique avec sang, rate, poumons.
Observation IX. — Neumaxx. — Enfant né avec ictère et nombreuses pétéchies meurt au bout de 28 heures.
A l'autopsie ecchymoses de la peau et des muqueuses ; hypertrophie de la rate et du foie. Syphilis hépatique.
Ensemencements avec liquide pleural, péritonéal, rate, foie, intestin grèle donnent bacilles pyocyaniques et staphylocoques dorés. Cultures stériles avec le sang et le liquide péricardique.
Observation X.— \Wassermaxx. — Epidémie d'infection ombilicale chez le” nouveau-né par le bacille pyocyanique : 41 cas en 6 semaines.
Infection se révélant par une faiblesse générale rapidementcroissante.
Dans tous ces cas il y avait artérite ombilicale, l'artère étant remplie de thrombus ramollis ef de pus sur toute sa longueur. Veine intacte.
1 fois foyers pulmonaires métastatiques à type hémorrhagique, catarrhal, fibrineux, purulent ou gangréneux. 2 fois lésions pleuropéricardiques. ’
Examen bactériologique pratiqué dans 4 cas : sur les coupes et dans les cultures bacille pyocyanique très virulent pour le cobaye.
Observation XI. — G. Lyox. — Ændocardile végétante à bacille pyocyanique.
Malade atteinte de rhumatisme articulaire aigu. 3 jours après guérison, infection générale marquée par frissons, accès de fièvre (3902 à 40°8), dyspnée, assourdissement des bruits du cœur à la base, puis double souffle pulmonaire, bruit de galop, anasarque, albuminurie, ædème pulmonaire, phlegmatia. Päleur livide. Mort au bout de 2 mois.
Autopsie : Artère pulmonaire insuffisante, végétations sur ses valvules, végétations sur la paroi de l'artère. Infarctus pulmonaires. Foie mou, jaunâtre, un peu gras. Rate grosse Gros reins blanchâtres, parsemés de stries hémorrhagiques.
Bacille pyocyanique pur dans sang du cœur gauche, rate et 2 végétations pulmonaires, associé à 3 variétés de paracolibacilles dans l'autre végétation.
D'après les observations précédentes, on peut donner un tableau clinique de la pyocyanémie :
Troubles gastro-intestinaux d'intensité AS Hyperthermie sans rémissions marquées, rarement à grandes oscillations, s'accompagnant d’une grande prostration. Processus hémorrhagiques généralisés. Dyspnée. Albuminurie. Parfois douleurs musculaires, rachialgie. Foie gros et sensible. Hypertrophie de la rate.
A partir du 3° jour (6° au 8°), éruptions cutanées à type soit vésiculeux hémorrhagique, soit bulleux à liquide bleu verdâtre, soit gangréneux, débutant sous forme de taches purpuriques lenticulaires, de la grosseur d’une lentille à celle d'une pièce de 1 frane, occupant le plus souvent le thorax et la région antérieure des membres, et aboutissant à des ulcérations à fond nécrosé, à pourtour infiltré de sang, à large auréole inflammaloire. é
Au cours de l'éruption, aggravation de l'état général. Prostration très marquée. Pouls faible et irrégulier. Diarrhée.
Hémorrhagies graves. Parfois endocardite, broncho-pneumonie.
La mort est la règle.
A l'autopsie : suffusions et ulcérations de la muqueuse digestive (intestin grêle principalement) ; augmentation de volume du foie et de la rate avec foyers hémorrhagiques comme dans les reins ; myocarde flasque. Bacille pyocyanique, souvent pur, dans le sang du cœur.