PLAN DU DEUXIÈME LIVRE
Il y aura lieu aussi, du moins pour l'histoire de respè('e humaine, de tenir compte de la nature des explit-alions que nos ancêtres se sont données à eux-mêmes relativement à l'essence du monde qui nous entoure ; ces explications (théologie et métaphysique) ont joué en elTet le rôle de mohiles très importants dans l'évolution de notre lignée et dans les rapports sociaux des hommes entre eux ; cela est si vrai que plusieurs des conséquences actuelles de l'existence prolongée des sociétés humaines, semblent, au premier abord (et même définitivement, si l'on en croit certains philosophes), inséparables des croyances religieuses qui ont accompagné les diverses étapes de notre évolution spécifique.
Si une telle influence des croyances sur l'évolution sociale a pu se manifester au cours des temps, le langage articulé, particulier à l'espèce humaine, en est la cause ; la société des hommes a tiré, de l'existence du langage articulé, des caractères qui la distinguent des autres sociétés animales ; la magie des mots a été et sera souvent encore un puissant mobile de nos actions ; il sera donc intéressant d'étudier avec quelques détails l'histoire du langage, dans l'évolution duquel nous constaterons d'ailleurs un parallélisme très curieux avec l'évolution générale des espèces.
Avant d'entreprendre l'étude spéciale de l'égoïsme et de l'altruisme, il est bon de donner une idée de la manière dont le darwinisme nous a permis, ainsi que nous le disions plus haut, de faire la
philosophie d'une histoire dont nous ne connaissons pas les faits et de voir jusqu'à quel point cette philosophie de l'histoire et de la préhistoire peut être considérée comme suffisamment approchée ; je vais donc développer d'abord cette question de méthode que j'ai effleurée dans le livre précédent en l'appelant la canalisation du hasard.
Nous ne savons pas, nous ne saurons jamais ce qui s'est passé avant nous dans le monde ; nous possédons seulement quelques documents épars, relativement très rares pour certaines époques, relativement très abondants pour d'autres, mais toujours infiniment misérables si nous les comparons à ceux qu'il nous serait utile de connaître. En ce moment même, que sais-je de ce qui se passe autour de moi ? Et cependant je suis certainement l'individu le plus instruit des événements qui ont leur siège dans le petit théâtre isolé dont je me trouve actuellement seul spectateur. J'observe par ma fenêtre un coin de jardin; j'entends des moineaux qui piaillent, mais je ne sais pas où ils se trouvent et j'ignore si un épervier ne les guette pas dans une région du ciel que ma fenêtre ne me laisse pas voir. Voilà un bel arbuste couvert de fleurs; un mulot souterrain ne dévore-t-il pas en ce moment ses racines? Rien ne me permet de le
deviner et si, demain, le plant est desséché, je ne l'aurai pas prévu. Les feuilles des peupliers s'agitent au soleil, mais je ne connais ni la vitesse ni la direction du vent qui les secoue, j'ignore le degré d'humidité de l'air et il se prépare peut-être, à mon insu, une averse qui attristera le paysage ensoleillé.
On a construit, il est vrai, des observatoires dans lesquels des hommes patients s'attachent à connaître à chaque instant les éléments de la description locale de l'atmosphère; on y a accumulé des appareils enregistreurs qui inscrivent toutes les variations météorologiques et l'on connaît, en ces points privilégiés du monde, l'histoire minutieuse de quelques détails intéressant au plus haut point la vie de l'homme; la centralisation de ces documents permet, dans une certaine mesure, de prévoir les tempêtes et de les annoncer aux marins, mais il est bien évident que celte prévision n'est jamais complète ; d'une part, parce que les points privilégiés dont je viens de parler sont infiniment peu nombreux par rapport aux points où il n'y a aucun observateur (ou, ce qui revient au même, aux points dans lesquels on observe distraitement comme je le faisais tout à l'heure par ma fenêtre); d'autre part, parce que des éléments que l'homme ne sait pas étudier peuvent intervenir efficacement dans la détermination des états atmosphériques, ainsi que l'a prouvé récemment l'effroyable éruption qui a anéanti la ville de Saint-Pierre.
C'est seulement en astronomie que l'homme
a pu atteindre, avec une approximation admirable, ce but suprême de la science qui est de prévoir les faits; mais s'il y est arrivé, cela tient au petit nombre des éléments qui entrent en jeu dans les phénomènes astronomique?. La Connaissance des 7'emps, que publie tous les ans le Bureau des Longitudes, est imprimée plusieurs années à l'avance, et enseigne aux marins, à chaque instant, la position des astres les plus importants. Le vent, la température, le ruisseau qui coule, l'homme qui pense n'ont aucune influence sensible sur la marche des planètes, ce que l'on exprime vulgairement dans la phrase banale avec laquelle on raille souvent nos désespoirs humains : « Tout cela n'empêche pas la Terre de tourner. » En astronomie donc, sauf l'intervention possible d'astres errants que nous ne connaissons pas et qui, dans l'histoire des planètes, constituent le hasard, nous savons prévoir avec assez d'approximation ce qui sera, parce que nous savons à chaque instant ce qui est. Au contraire, pour les événements qui se passent à la surface de la Terre et qui intéressent directement la vie de l'homme, nous ne pouvons pas prévoir l'avenir parce que nous ne connaissons pas le présent.
Parmi les événements terrestres, ceux qu'il nous est le plus impossible d'analyser dans leurs détails de façon à en prédire le devenir, sont, sans conteste, les actes des êtres vivants ; car, dans la détermination de ces actes il intervient comme facteurs, d'abord, l'état présent de toute l'ambiance de chaque
individu (état dont nous pourrions connaître, à la rigueur, certaines parties, mais que le plus souvent nous ne connaissons que très imparfaitement), ensuite, l'état même du mécanisme de l'individu, état dont les éléments intérieurs nous sont tout à fait inaccessibles. Et nous devons songer au nombre formidable d'êtres vivants qui coexistent dans un petit coin de notre Terre et dont chacun, avec ses modifications incessantes, fait partie de l'ambiance dont dépendent les actes de tous les autres. C'est l'ensemble de tous ces éléments défiant l'analyse que nous appelons le hasard ; nous sommes certains que chaque état d'un des habitants de notre monde est déterminé par Tétat immédiatement précédent de lui-même et du milieu, mais nous confessons notre impuissance à prévoir ce qui sera, parce que nous ne pouvons connaître ce qui est.
Au lieu de nous attaquer à ce problème insoluble de la prévision de l'avenir, nous pouvons nous ingénier à suivre, dans ce que nous savons des faits passés, la genèse de ce que nous connaissons de l'état actuel du monde ; c'est là le problème que se propose l'Histoire. Il est bien évident, après ce que nous venons de dire, que ce problème ne sera jamais résolu que très incomplètement, car si nous ignorons la plupart des faits qui se passent actuellement, notre ignorance est encore beaucoup plus profonde relativement aux époques passées, dont quelques-unes ne nous ont même laissé aucun document. L'histoir-e pro-
pre ment dite, qui s'occupe uniquement des actions des hommes depuis quelques dizaines de siècles, et la préhistoire , qui voudrait retrouver l'origine même de l'homme et des autres espèces vivantes, sont toutes deux également impuissantes à reconstituer les chaînes des événements ; elles sont obligées de laisser jouer un grand rôle au hasard c'est-à-dire à l'ensemble des fadeurs inconnus. Le déluge biblique, la famine qui désola l'empire romain sous Marc-Aurèle, l'éclat de lance qui creva l'œil de Henri II, la maladie dont souffrait Napoléon à Waterloo, voilà quelques détails que des documents nous ont conservés et qui nous font surtout comprendre combien d'autres détails nous manquent pour la reconstitution des vicissitudes des empires ; ceux qui ont le souci de la vérité doivent donc se borner à rappeler les faits connus sans essayer de les relier entre eux et de les faire découler les uns des autres, car il s'est sûrement passé, dans l'intervalle des faits connus, des événements également importants ou même plus considérables et que nous ne connaîtrons jamais.
Et cependant, on fait de l'histoire et de la préhistoire et l'on arrive à établir avec beaucoup de vraisemblance les grandes lignes au moins de l'évolution des peuples et des espèces. Ce qui a été fait par les historiens dans la seconde moitié du xix° siècle est d'ailleurs absolument analogue à ce que nous a enseigné Darwin relativement à la philosophie biologique. Les historiens et Darwin ont canalise le hasard.
Il faut bien s'entendre sur la signification de cette expression imagée; la science ne saurait songer à prévoir l'avenir d'un individu vivant au milieu de plusieurs autres ; les éléments déterminants sont trop complexes pour qu'il soit possible de les analyser; mais lorsque, après coup, nous savons ce qu'est devenu un être, nous pouvons retrouver, dans le passé de cet être, quelques éléments de la détermination de son état ultérieur connu, et vérifier que tout s'est bien passé comme il fallait; en d'autres termes, les facteurs d'action que nous connaissons nous permettent à chaque instant, non de prévoir comment se comportera l'individu dans le moment immédiatement postérieur, mais de fixer néanmoins un cadre, plus ou moins serré suivant les cas, duquel il ne peut pas sortir, et à l'intérieur duquel nous ne savons pas dire où il se trouve. Si nous avons construit à chaque instant, pendant un certain temps, le cadre que notre documentation nous permet de tracer, la série continue de ces cadres juxtaposés formera un tube plus ou moins régulier, un canal plus ou moins large suivant les cas et à l'intérieur duquel nous serons sûrs que se sera passée, pendant le temps considéré, l'évolution de l'individu étudié; nous ne saurons pas pour cela prévoir l'avenir, mais notre documentation nous aura permis de restreindre le champ des possibilités; dans notre langage figuré, nous dirons que nous avons substitué à la condition d'être quelque part (hasard absolu) la condition d'être à l'intérieur d'un cer-
tain tube (hasard canalisé). Et si nous construisons ce tube après coup, nous devons seulement vérifier que l'évolution de l'individu étudié s'est passée en effet dans le tube que nous avons construit d'après les documents que nous possédons. Relativement à une époque de laquelle nous n'avons conservé aucun document, nous devons donc déclarer que le tube est interrompu et que le hasard absolu s'est substitué au hasard canalisé. Eh bien! quand il s'agit d'êtres vivants, il n'y a jamais de hasard absolu, car il faut toujours, pour que les êtres continuent de vivre, que certaines conditions de milieu soient réalisées autour d'eux ; or, au'pointde vue historique, une lignée interrompue ne présente aucun intérêt puisqu'une lignée interrompue ne saurait se régénérer, et ne conduirait pas, par conséquent, à des êtres actuellement vivants. C'est là ce qu'ont compris les historiens qui ont fait Thistoire économique des peuples ; c'est là ce qu'a compris Darwin, qui a canalisé le hasard de la variation spécifique, en faisant intervenir dans l'histoire des lignées, sous le nom de sélection naturelle, la nécessité pour ces lignées de n'être pas interrompues.
Cette canalisation du hasard présentera certainement un intérêt d'autant plus grand qu'elle sera plus étroite et laissera moins de latitude aux possibilités ; nous devons nous demander par conséquent jusqu'à quel point la considération des seules conditions économiques permettra de serrer de près les faits de l'histoire et de la préhistoire.
Dans des vers célèbres. Gœthe a prétendu que les mouvements et les agitations des hommes sont déterminés par la nécessité de se nourrir ; il est bien évident que cela n'est pas vrai ; les passions humaines, en particulier, sont des facteurs d'action plus puissants que les considérations économiques, et il n'est pas rare de voir des individus qui, sous l'empire de violentes excitations, agissent exactement au rebours de leurs intérêts. Il serait donc tout à fait téméraire de vouloir tout expliquer par le besoin de manger ; la seule chose qu'on puisse affirmer c'est qu'un individu, pour continuer à vivre et par conséquent à intéresser l'historien de sa lignée, doit effectuer un certain nombre d'opérations ayant pour résultat la conservation de sa vie. La nécessité de ces opérations suffît à limiter sa liberté d'action, à canaliser son hasard.
Beaucoup de mouvements historiques de peuples ont pu être, dans leur ensemble, expliqués par des considérations économiques ; les grandes invasions des premiers siècles de notre ère ont été avec vraisemblance comparées aux migrations des harengs et des hamsters, mais, le plus souvent, les mobiles humains sont plus complexes. Les amitiés, les ambitions vaniteuses des conducteurs d'hommes doivent également être prises en considération, et dès lors la philosophie complète de l'histoire devient impossible. Comparer la guerre de Cent ans à un premier essai de colonisation anglaise, cela est certainement intéres-
sant parce que cela met en relief le point de vue économique, mais cela est incomplet aussi parce que cela laisse dans l'ombre tous les facteurs d'ordre personnel; j'oserais presque dire, reprenant l'heureuse expression de Giard relativement à la sélection naturelle, que l'Iiistoire éconumicjue des peuples n'est que l'histoire des facteurs secondaires de leur évolution. Les peuples qui n'ont pas pu manger ont forcément disparu, mais parmi ceux que nous connaissons aujourd'hui et dont, par conséquent, les ancêtres ont suffisamment mangé pour se reproduire, il y a un grand nombre de caractères qui proviennent de phénomènes ancestraux n'ayant eu aucun rapport avec la nécessité de se nourrir; seulement, ces phénomènes, si leur description ne nous a pas été conservée dans des documents précis, nous n'avons aucun moyen de les reconstituer, tandis que nous pouvons toujours affirmer que, depuis l'origine, les ancêtres d'un individu actuel ont sans cesse exécuté les opérations nécessaires à leur nutrition.
De là il résulte que, lorsque nous trouvons, dans les éléments de la description actuelle d'une espèce vivante, certains mécanismes dont l'utilité est évidente pour la conservation de la vie, nous concevons, par l'application de la méthode de Darwin, la genèse historique de ces mécanismes; les principes de Lamarck nous font comprendre comment les conditions de milieu ont conservé dans l'espèce ces particularités utiles, mais les mêmes principes
nous permettent également de ne pas nous étonner quand nous nous trouvons en présence d'un caractère dont l'utilité n'est pas évidente. A ce point de vue, les principes de Lamarck nous tirent d'embarras dans des cas où la sélection naturelle est impuissante ; pour expliquer le développement d'un organe au moyen des théories Lamarckiennes, nous n'avons pas, en effet, à nous demander pourquoi les individus ont exécuté souvent certains actes ; les mobiles des actions de nos contemporains ne nous sont pas connus en général, nous ne saurions donc avoir la prétention de connaître ceux de nos ancêtres ; nous pouvons seulement affirmer avec Darwin que, sous peine de mort, les actes qui n'avaient pas pour but la conservation de l'individu ou de l'espèce ont dû respecter les nécessités de cette conservation, ne pas être nuisibles au point d'entraîner la destruction fatale des êtres; la liberté des membres d'une lignée a été sans cesse restreinte par les conditions économiques qui ont permis la conservation de cette lignée; le hasard a été canalisé par ces conditions, mais en dehors de ces restrictions d'ordre économique, chaque individu de la lignée a pu exécuter, pour son compte, telles opérations que lui ont dictées à chaque instant ses goûts particuliers, et tout cela a dû influencer plus ou moins le sort des individus ultérieurs.
Il convient ici de faire une distinction entre les caractères personnels et les caractères communs à tous les êtres d'une espèce, à cause du mode
sexuel de reproduction de la plupart des types organisés.
Si un être vivant se reproduisait de lui-même sans le secours d'un autre individu, les caractères acquis par chaque membre d'une lignée seraient, par là même, acquis à la lignée, et les divergences entre les lignées d'une même provenance seraient, par suite, très considérables. Mais, comme le fait remarquer Lamarck, il n'y a certitude de transmission d'un caractère acquis que si ce caractère a été acquis par les deux individus qui collaborent à la reproduction ; s'il n'a été acquis que par un des conjoints, ses chances de transmission sont minimes et, la môme probabilité se reproduisant à cliaque génération, un caractère acquis fortuitement par un ancêtre unique doit forcément disparaître assez vite, de sorte que l'amphimixie se trouve être un régulateur qui maintient le type des espèces.
Si, au contraire, le même caractère se trouve acquis à la fois par lous les individus d'une espèce ou au moins par tous ceux qui, réunis en un même point du globe (dans une île par exemple), doivent de toute nécessité s'accoupler les uns avec les autres, ce caractère sera transmis aux descendants des couples' de cette agglomération. De cet ordre sont, en particulier, les caractères relatifs aux conditions économiques; si, dans l'île considérée, certains actes sont nécessaires à l'entretien de la vie des individus d'une espèce, tous ces individus devront exécuter ces actes sous peine de mort et,
par conséquent, la répétition de ces actes développera dans chaque individu un caractère commun. Ici le Darwinisme et le Lamarckisme sont d'accord. Mais il n'est pas impossible non plus que des êtres spécifiquement semblables, se trouvant placés dans des conditions analogues, soient amenés, en dehors de toute nécessité économique, à exécuter fréquemment certaines opérations identiques ; et cela peut développer des caractères transmissibles dont l'utilité ne se conçoit pas. Les chiens, par exemple, expriment leur joie en agitant leur queue, et cette opération qui n'a aujourd'hui aucune utilité économique entretient et développe un appendice qui, sans cet usage purement décoratif, s'atrophierait bien vite par désuétude.
Toutes ces considérations ne sont pas relatives seulement aux éléments du mécanisme individuel qui intéressent l'analomiste descripteur; elles sont également vraies quand il s'agit de parties du mécanisme, dont l'agencement ne se manifeste que par ses résultats moteurs, et qui n'en sont pas pour cela moins importants, je veux dire les caractères psychiques.
Quelques-uns des caractères psychiques sont directement en rapport avec la conservation de l'individu; ils sont communs à tous les individus d'une espèce, du moins en tant qu'ils se rapportent à des conditions extérieures, semblables dans les divers points du globe qui servent d'habitat à l'espèce considérée; la pesanteur, par exemple, est suffisamment uniforme sur tous les
points (le la Terre pour que tous les individus d'une espèce cosmopolite se comportent de la même manière par rapport à elle; mais relatitivement à d'autres facteurs cosmiques, il peut y avoir des différences entre des agglomérations habitant des régions distinctes.
Ce qui est le plus immédiatement intéressant est évidemment ce qui est commun à tous les individus d'une espèce; ces individus ayant, par définition de l'espèce, les mêmes moyens de se frotter aux objets extérieurs (fonctions de relation), ont naturellement tiré de leur éducation ancestrale, relativement à ce qui est uniforme partout, des acquisitions identiques ; ainsi, par rapport aux solides, aux liquides et aux gaz, qui se retrouvent avec leurs mêmes caractères à la surface du globe, tous les individus doués des mêmes sens ont les mêmes règles de conduite; ces règles résultant d'une expérience ancestrale commune sont communes à tous les individus de l'espèce; elles constituent le sens conumin, la logique spécifique. Il y a une logique d'homme, une logique de hanneton, une logique d'oursin. Naturellement la logique d'homme est celle qui nous intéresse le plus, elle est d'ailleurs la seule que nous puissions connaître; sa généralité semble prouver qu'elle a une origine purement économique ; la canalisation du hasard suffira à en expliquer la genèse.
Il n'en est plus de même pour d'autres parties de la mentalité spécifique. Quelques-unes d'entre elles, quoique n'ayant aucune utilité économique
évidente, peuvent néanmoins être communes à tous les individus d'une même espèce, comme certains mouvements de la queue indiquent la joie chez tous les chiens; et d'ailleurs, si tous les hommes ont une origine commune (c'est surtout des hommes que nous nous occupons, et pour cause), les éléments au moins de la construction de leurs mentalités diverses doivent être à peu près les mêmes partout; mais avec ces éléments communs à tous les hommes, il a pu se construire, dans des conditions différentes, des mécanismes psychiques différents ; le Yolof doit avoir, relativement à la température, des opinions différentes de celles du Lapon. Encore ces différences fussent-elles restées bien minimes si l'homme avait vécu seul; mais l'homme est un animal social et les conditions climatériques, si elles ont une action directe sur l'organisme humain, ont une influence encore plus marquée sur la constitution des sociétés; or, dans une société, l'ensemble des individus associés joue un rôle très considérable dans la vie de chaque individu pris à part; les sociétés ont des règles, des lois, dont beaucoup sont en rapport avec des nécessités économiques, dont d'autres sont consenties, à un certain moment, par un groupement d'individus, à cause de quelques particularités momentanées de leur ambiance ou de leur mécanisme; et si ces lois se conservent longtemps, elles peuvent amener, dans les êtres qui y sont soumis, des modifications communes, donc transmissibles. La conscience morale de chacun est faite de tous
ces acquêts sociaux, variables avec les sociétés, mais ayant toujours en commun les mêmes éléments qui sont les éléments du mécanisme humain. Nous aurons à étudier la valeur actuelle de cette conscience morale actuelle résultant, chez chacun de nous, de conventions sociales passées.
Enfin, étant donnée l'existence de morales diverses, résultant de sociétés dilTérentes, nous aurons à nous demander ce que peut produire en chacun de nous le mélange amphimixique d'ancestralités variées. Entamons d'abord l'élude de la logique.