‹ Les influences ancestralesChapitre 12 sur 50 · PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE II · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE DU LIVRE II

LE DÉVELOPPEMENT ANCESTRAL DE L'ÈGOfSME ORIGINE DE LA LOGIQUE

§ 24. L'individu dans le milieu.

L'être vivant occupe une partie limitée de l'espace, partie limitée qui se déforme et se déplace à chaque instant par rapport aux objets environnants; il se passe sans cesse, dans cette portion particulière du monde, des phénomènes complexes et variés que l'on appelle couramment phénomènes de la vie de l'être considéré, quoique plusieurs d'entre eux n'aient en réalité aucun rapport avec l'entretien de ce qu'on doit appeler à proprement parler la vie, c'est-à-dire, le renouvellement du milieu intérieur et Tassimilalion au niveau des éléments histologiques ; mais l'individu étant limité dans le monde, l'espace qu'il occupe à un moment

donné est, à ce moment, un endroit privilégié à un certain point de vue.

Un grand nombre de mouvements matériels d'ordres divers, se produisant dans l'individu, sont, à l'exclusion de tous les autres mouvements du monde, l'objet d'une synthèse actuelle qui peut être considérée, à chaque instant, comme la description minutieuse, dans un certain langage, de tous ces mouvements matériels. Cette synthèse actuelle s'appelle la conscience; elle est limitée à des phénomènes qui se passent dans l'individu et sépare ainsi l'individu du reste du monde; elle constitue le moi.

Le vïoi varie à chaque instant avec les déformations et les déplacements de l'individu, mais, s'il est nettement limité dans l'espace, il n'est pas pour cela isole; les phénomènes qui se passent à son intérieur sont la continuation d'autres phénomènes qui lui sont extérieurs; de même, la flamme d'une bougie est en continuité avec le milieu dans lequel elle brûle et avec lequel elle entretient des échanges physiques (radiations) et chimiques (alimentation, produits de la combustion). Et de même que, à chaque instant, ce qui se passe dans la flamme d'une bougie dépend de ce qui, à l'instant immédiatejnent précédent, se passait en elle et autour d'elle, de même les événements qui s'accomplissent dans l'individu sont sous la dépendance immédiate de certains phénomènes extérieurs.

Si donc les consciences successives d'un indi-

vidu étaient enregistrées quelque part, quoique chacune d'elles soit exactement limitée à l'espace qu'occupe à chaque instant l'individu lui-même, cette série de descriptions minutieuses, contenant des éléments qui sont en rapport avec les états successifs du monde ambiant , permettrait de reconstituer partiellement certains événements qui ont eu leur siège en dehors de l'individu. Une certaine connaissance de l'histoire du monde extérieur résulterait de la considération de ces consciences successives. Or, précisément , chacun des états actuels, dont la synthèse constitue le moi, contient un certain nombre d'éléments des descriptions précédentes; cette particularité que Ton appelle mémoire et grâce à laquelle la description actuelle des phénomènes de l'individu se compose, non pas des éléments actuels et extemporanés, mais, si j'ose m'exprimer ainsi, de l'histoire plus ou moins étendue des variations de ces éléments, la mémoire, dis-je, fait que l'individu, connaissant une période de sa propre histoire, connaît secondairement une partie des événements qui lui sont extérieurs. On dit que, de ces événements extérieurs, il connaît ceux qui ont retenti sur son activité propre, mais cela n'empêche pas que sa connaissance soit limitée à son propre individu; l'individu est jjour Inimême tout V univers.

Les relations de l'individu avec l'ambiance se composent d'échanges chimiques et physiques ; quelques-uns des échanges chimiques ont pour résultat direct la conservation de la vie (alimen-

talion, excrétion); les autres échanges, s'ils ne sont pas tous immédiatement indispensables, le deviennent jusqu'à un certain point, en ce sens que la connaissance qu'ils donnent, à l'individu, du monde extérieur, permet à celui-ci de pourvoir aux échanges alimentaires dont il a besoin pour ne pas mourir.

On donne le nom de fonctions de relation à l'accomplissement des échanges qui, en dehors do toute valeur économique immédiate, renseignent l'individu sur son milieu.

On étend aussi cette expression, fonctions de relation, à l'accomplissement des mouvements dont résultent les déformations et les déplacements de lindividu ; ces déformations et ces déplacements sont indispensables, dans beaucoup de cas, à l'alimentation ; les déformations sont connues directement de l'être vivant avec plus ou moins de perfection (sens des attitudes); les déplacements ne sont connus qu'indirectement puisque leur connaissance implique la connaissance du milieu dans lequel ils se produisent; n'était cette connaissance indirecte du milieu, le mot dcplacement n'aurait aucun sens pour l'individu, qui n'a de connaissance directe que de ce qui se passe dans les limites de son être; on ne se déplace que par rapport à quelque chose.

Les fonctions de relation, avec ce sens étendu, enseignent donc à l'individu, d'une part le retentissement des phénomènes extérieurs sur lui, d'autre part la place qu'il occupe lui-même au milieu

des cléments qu'il connaît; l'individu reçoit ces renseignements à chaque instant ; il est au courant, à chaque instant, de particularités qui intéressent la conservation de sa vie et il en tire pari i. Nous voici amenés déjà à parler de l'être vivant dans le langage individualiste ; nous venons de dire que l'individu est quelque chose qui varie à chaque instant et cependant nous sommes amenés fatalement à en parler comme d'une entité invariable : nous disons que : « il tire parti de ce qu'il sait, » quoique sachant parfaitement que le pronom il représente à chaque instant des choses différentes. Mais du moment que nous parlons de la (( conservation de la vie « et de ce qui « intéresse la conservation de la vie « il faut bien que nous conservions la même dénomination à l'individu qui se conserve. Et à partir de ce moment, le langage analytique devient impossible. Les mots « intérêt », « conservation », etc., n'ont de sens que dans la langue synthétique qu'emploient les hommes pour parler d'eux-mêmes ; il faut cependant que nous essayions de montrer comment on a le droit, après avoir envisagé l'individu comme « une portion de l'espace dans laquelle il se passe quelque chose » d'en parler comme s'il était luimême, dans son ensemble, un agent unique prenant des déterminations elles accomplissant; (notre langage ne sera jamais d'ailleurs tout à fait correct, car nous serons obligés, pour nous exprimer, d'oublier volontairement que nous sommes nousmêmes des individus variables à chaque instant;

nous 110 pourrons nous exprimer analyliquement (luen parlant dï'lres autres que nous, sans nous demander comment nous les observons.)

Dans l'une quelconque des descriptions successives qui constituent à chaque instant la conscience, le moi d'un individu donné, entrent en ligne la plupart des éléments qui interviendront, l'instant d'après, dans la déterminai ion de l'activité totale de l'individu ; si aucun facteur inconnu n'est introduit, la conscience individuelle contient donc tous les éléments nécessaires à la prévision de ce ([ui va se passer; mais cette prévision elle-même devient un facteur d'action, grâce à l' expérience accumulée dans la mémoire, et la valeur de ce facteur d'action est plus ou moins grande suivant les individus. Romanes a appelé « intelligence » la faculté de tirer parti de son expérience ; il y a lieu de distinguer l'expérience individuelle et le résultat héréditaire de l'expérience ancestrale ; c'est ce dernier facteur que l'on appelle la logique.

§ 25. L'expérience.

Il est bon de s'arrêter un instant à l'étude de ce qu'on doit appeler l'expérience ; il faut comprendre sous cette appellation le souvenir des observations individuelles, des constatations de l'ordre de celle-ci : à tel état de mon moi, dans tel état du monde ambiant, a succédé tel phénomène.

• Le premier résultat acquis, le plus général de l'expérience tant individuelle qu'ancestrale, est la

108 LES INFLUENCE? AXCESTRALES

notion du déterminisme unixerse] qui s'exprime ainsi; si à tel état d'un ensemble complet de facteurs a succédé une fois tel phénomène, le même phénomène résultera à nouveau du même état du même ensemble complet de facteurs. Il est inutile de se perdre en considérations métaphysiques sur la nature du déterminisme : sa constatation est tout ce que nous pouvons faire, et sans sa constatation nous ne pourrions rien ; c'est elle qui donne de la valeur à l'expérience.

Lexpérience individuelle n'est pas quelconque ; elle est faite des notions qu'a pu recueillir l'individu, tant sur son état personnel que sur l'état actuel du monde ambiant. Les notions qu'il a recueillies sur son individu ne sont pas d'ordre anatomique ou histologique ; elles sont exprimées dans le langage spécial de la conscience individuelle et ont pour caractère particulier que l'individu peut s'en servir pour la prévision de ce qu'il fera; les notions qu'il a recueillies sur le monde extérieur résultent uniquement du retentissement qu'ont eu, sur ses actions, les phénomènes ambiants; tout ce qu'il connaît, il le connaît donc relativement à lui-même, à sa propre nature; l'expérience de chacun dépend de la nature de chacun ; il y a une expérience humaine, une expérience de hanneton, une expérience de ver de terre ; notre expérience est à notre taille, à notre échelle; nous ne connaissons du monde que ce qui, dans le monde, nous intéresse, retentit sur notre activité; l'égoïsme est fatal.

Les animaux supérieurs que nous connaissons aujourd'iiui accomplissent à cliaque . instant des choses merveilleuses de précision; ils se comportent, dans les conditions les plus variées, précisément comme cela est nécessaire pour la conservation de leur vie et cela a paru incompréhensible avant la théorie de l'évolution, au point qu'on a dû calquer sur le modèle des plus admirables de ces animaux et de l'homme en particulier, des entités supérieures sachant adapter les moyens à la fin et capables de communiquer aux divers êtres vivants une partie plus ou moins considérable de leurs prodigieuses quahtés.

La théorie de l'évolution a permis de renoncer à ces entités créatrices et directrices, et de comprendre l'adaptation progressive des mécanismes animaux ; cette adaptation progressive est le résultat de l'expérience ancestrale ; pour la raconter, il serait inutile et difficile d'employer le langage analytique ; il est plus facile à l'homme d'employer le langage synthétique ou individuel qui est le langage humain ; mais il ne faut pas oublier que c'est là un langage commode, uniquement à cause de notre nature animale ; il faut se souvenir sans cesse de la possibilité de raconter, péniblement, il est vrai, en langage analytique impersonnel, des opérations telles que celles-ci : Je conslalc que telle chose est, ou je sais que, dansées conditions, je dois agir de telle manière, j'exécute donc ceci dans tel but. La notion du but à atteindre est la plus complète expression de l'expérience ances-

110 LES INFLUENCES AXCESTRALES

traie; pour arriver au finalisme^, il a fallu que les êtres vivants soient pénétrés, pendant de longues générations, de la constatation d'un déterminisme universel dont le flnalisme actuel semble être justement la négation absolue. Nous emploierons désormais, quand il le faudra, le langage synthétique ou individuel.

1. Le déterminisme exclut naturellement la liberté absolue, mais on a tort de prétendre que la négation de la liberté absolue conduise an fatalisme : au contraire, seul de tous les corps de la nature, l'être vivant, par suite de la connaissance qu'il a de lui-même et de l'ambiance, peut exploiter le déterminisme; c'est cette exploitation du déterminisme, dans les limites où nous connaissons les éléments de la détermination de l'avenir prochain, qui constitue le finalisme humain. Le l'atalisme est l'erreur qui consiste à considérer l'individu vivant comme un facteur négligeable de la perpétration des événements auxquels il est mêlé et dont il connaît certains éléments importants. Voyez la discussion de cette question dans Le Conflit, pp. 188- 200. (Armand Colin, éditeur.'

Page 1