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CEIAPITRE VIII L'INSTINCT DE LA CONSERVATION

§ 26. Des bactéries à l'homme.

On appelle instinct delà conservation rensemble (les mécanismes qui collaborent à la continuation de l'état de vie individuelle ; le sens de cette expression varie donc étrangement suivant l'espèce que l'on étudie. S'il s'agit, par exemple, d'un protozoaire ou d'une bactérie, l'instinct de la conservation se résume à bien peu de chose ; pour une espèce immobile, on peut même déclarer que cet insti))ct se réduit à la propriété d'assimilation dans un milieu convenable ; car si l'individu est immobile, il ne peut rien faire pour choisir son milieu ; il reste où le hasard l'a placé ; si le milieu réalise pour lui la condition d'assimilation, il s'assimile et se multiplie ; si le milieu lui est nuisible, il se détruit, à moins que sa structure ne soit telle que, dans certains milieux nuisibles, une déshydratation ou tout autre phénomène analogue le protège contre la destruction, ainsi que cela se passe quelquefois pour les espèces que la sporulation met en état de repos chimique dans les circonstances diffi-

ciles. Il est cerlain que cette propriété de sporulation a dû être très utile à la conservation des espèces qui s'en sont trouvées douées, il est donc bien compréhensible que la sélection naturelle l'ait conservée et développée.

Mais, quand il s'agit uniquement d'assimilation ou de sporulation, il est vraiment exagéré déparier 'de mécanisme ; il ne s'agit là que de mécanisme chimique ; l'assimilation, propriété caractéristique de la vie, ne manque à aucun être vivant ; la cellule assimile parce qu'elle est vivante, comme le carbonate de chaux dégage du gaz carbonique quand on le mouille de vinaigre. On ne peut pas considérer l'assimilation comme une propriété avantageuse acquise au cours des générations ancestrales, car, tant qu'il n'y a pas eu assimilation, il n'y a pas eu génération. Et cependant, quoique nous ne puissions rien savoir de ce qui se passe dans la subjectivité d'une bactérie, nous avons l'habitude de parler de ces êtres minuscules comme s'ils étaient des hommes; nous disons volontiers que la cellule tire à elle les éléments utiles et les transforme en sa propre substance ; nous disons aussi qu'elle se défend contre les éléments nuisibles en s'entourant d'une paroi imperméable et protectrice ; en réalité, ce langage ne présente aucun danger, parce qu'on sait bien ce qu'il veut dire.

Il n'en est plus tout à fait de même quand on parle des espèces microbiennes mobiles qui vont d'un point à un autre dans un liquide hétérogène et dont on raconte l'histoire en disant qu'elles se diri-

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gent vers les endroits abondamment fournis en substances nutritives ou qu'elles fuient les substances dangereuses ; on voit dans ces opérations salutaires la manifestation de l'instinet de la conservation chez ces êtres microscopiques, et cette manière de parler peut n'être pas inofîensive, parce qu'elle entraîne une comparaison involontaire avec ce qui se passe chez l'homme fuyant un danger.

Chez l'homme, en effet, il y a d'abord apprécialion d'un état particulier du milieu, constituant un péril pour l'individu, puis, par l'entremise de mécanismes complexes, mise en train d'un ou de plusieurs appareils locomoteurs qui amènent le sujet à fuir le danger qui le menace. Le langage humain, appliqué aux êtres unicellulaires, fait croire à l'existence, chez ces derniers, d'une complexité de mécanisme que certains micrographes se sont, contre toute vraisemblance, efforcés d'apercevoir.

Je le répète, nous ne pouvons pas pénétrer dans la subjectivité d'un protozoaire ou d'une bactérie: nous ne saurons jamais si le fait, pour un de ces petits êtres, de se trouver baigné dans une région où se répand une substance chimique active, s'accompagne chez lui d'une sensation, agréable ou désagréable, analogue à nos sensations gustatives ou olfactives ; nous ne saurons jamais si la bactérie apprécie le danger ou l'utilité de telle ou telle substance chimique, mais nous comprenons sans peine que Vâclion directe des produits diffusés dans les infusions puisse donner à de petites masses de

protoplasma un mouvement, une chimiotaxie, centripète ou centrifuge dans la direction du centre de difïusion; j'ai expliqué ce fait ailleurs *.

Nous comprenons aussi que la sélection naturelle ait fixé les chimiofaxies utiles et fait disparaître les chimiotaxies nuisibles, ce qui fait que, aujourd'hui, nous sommes tentés de faire intervenir, dans l'interprétation de ces mouvements chimiotactiques, l'appréciation personnelle des bactéries qui en sont l'objet. Il faut d'ailleurs remarquer que l'adaptation des chimiotaxies à la conservation des microbes n'est réalisée que quand il s'agit de substances chimiques répandues dans les milieux où ont vécu les ancêtres de ces microbes; tel produit, fabriqué dans nos laboratoires, attire des espèces qu'il tue ; la sélection naturelle n'a pu s'exercer que relativement aux substances répandues dans la nature.

Ceux qui veulent, malgré tout, voir un homme dans chaque microbe déclareront (et avec raison) que la même chose se produit pour l'instinct de la conservation chez l'homme ; nous pouvons trouver un goût délicieux à une substance toxique ; notre expérience n'existe que relativement aux objets que nos ancêtres et nous-mêmes avons souvent rencontrés sur notre route, et notre appréciation peut être fautive quand il s'agit de produits nouveaux ; mais il ne s'ensuit pas que l'appréciation des bactéries ait à mettre en branle des mécanismes comparables aux nôtres.

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