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LES ENTITÉS MÉTAPHYSIQUES ANTHROPOÏDES

tourner une meule ; c'est là une narration éminemment simple ; celte forme individualisle du langage nous amène à dire que c'est Vacte du cheval qui est la cause de la rotation de la meule, et voilà déjà une déformation de notre notion de cause précédemment délînie ; en réalité le cheval, ses harnais, ses brancards, les rouages, la meule, le sol, l'air qui sert à la respiration, forment un ensemble complet dans lequel chaque état précédent amené naturellement chaque état suivant; en dehors du cheval même, l'analyse de cet ensemble de corps solides, faite au point de vue du mouvement de rotation, serait relativement simple ; au contraire, les phénomènes de locomotion du cheval et, encore plus, les phénomènes chimiques qui les entretiennent, défient toute analyse, et d'ailleurs, ce que nous appelons « le cheval » à deux moments différents de l'opération, ce n'est pas le même objet ; il y a eu des transformations dans le cheval ; il y en a en lui durant toute sa vie, ainsi que le prouvent d'ailleurs les difîérences qui se manifestent à chaque instant dans sa manière d'agir; mais cela nous est égal ; notre narration individualiste manque de précision puisqu'elle donne à chaque instant le même nom à un mécanisme dont les transformations seules produisent le mouvement; nous nous contentons de cette narration qui contredit le déterminisme universel, parce que cette narration est commode dans les relations entre hommes et qu'elle nous est familière.

Bien plus, quand nous disons que « le cheval

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fait tourner la meule », c'est là, pour nous, Vexplicaiion du mouvement de la meule 1 Si nous voulions, je le répète, analyser, à chaque instant, le mouvement de l'ensemble, nous trouverions d'une part un ensemble de rouages bruis dont la description faite au point de vue du mouvement^ serait très simple, d'autre part un ensemble de tissus formant le cheval vivant et dont les variations sont telles que leur analyse est impossible. Et c'est par l'intervention de ce second ensemble, désigné d'un seul mot dans le langage individualiste, que nous expliquons (//) le mouvement de rotation de la meule I

C'est là, évidemment, un langage commode pour les besoins journaliers, mais l'emploi de ce langage commode devrait être interdit quand on veut faire de la science, puisque l'on sait que ce langage cache une erreur volontaire, l'attribution constante d'un nom unique à un mécanisme sans cesse variable.

C'est de l'emploi de ce langage qu'est née la notion métaphysique de cause.

Qu'est-ce qui est la cause du mouvement de la meule? Le cheval.

Il y a donc des corps immuables (immuables, puisque le même mot cheval s'applique à l'animal à deux moments quelconques de l'opération) dans lesquels il existe des causes de mouvement; en

1. Il est lien entendu que c'est à ce seul point de vue que la simplicité existe; le même système serait susceptible par exemple de transformations chimiques très complexes.

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d'autres termes, il y a, dans le monde, des causes de mouvement.

Et voilà une entité créée; cllr est In hase de toule la iiiélaphi/sique. En réalité, nous savons bien que cela n'est pas vrai ; nous constatons, à chaque instant, qu'un étal d'un ensemble de corps succède à un autre état du même ensemble, et, si nous avons atîaire à un ensemble complet, qui porte son devenir en soi, nous avons le droit de dire, sans aucune hypothèse, que l'état suivant résulte de l'état précédent, en d'autres termes, que l'état précédent est la cause de l'état suivant; (j'ai dit plus haut comment il convenait de restreindre cette définition aux éléments du système qui sont essentiels dans la déformation considérée). Mais c'est là simplement l'affirmation de notre constatation quotidienne des tranformalions de mouvements; quand nous disons qu'un cheval produit du mouvement, nous oublions volontairement les mouvements qui se produisent dans le cheval, pour les remplacer par une cause statique, par une force'. Supprimez cette notion de force, tirée d'un langage fautif, vous ne songerez plus à rechercher les causes premières (/) et à discuter leur nature. L'homme n^a fait que qIqs constatations-, il n'a vu que des transformations de mouvement, il n'a jamais vu de forces ; la notion de force découle uniquement d'un langage qui n'a rien de précis, mais qui est commode pour les relations entre hommes.

1. V. Les Lois naturelles, op. cit., cliap. xv. La notion de force en mécanique.

11 est bien facile de voir que l'erreur individualiste ^ a été la mère des Dieux comme elle a été la mère des forces ou des causes anthropomorphiques ; si, en elTct, l'erreur individualiste était assez difficile à commeltre quand il s'agissait d'individus réels et dont les changements étaient évidents, la notion qui en découlait pouvait au contraire admirablement s'appliquer à des entités imaginaires dont l'observation directe était impossible; et c'est ainsi que les Dieux, acteurs du monde, furent immuables et immortels quoique leur modèle eût été calqué sur des animaux qui n'agissent qu'en se modifiant et qui sont condamnés à mourir: les Dieux, comme les forces, sont des entités statiques et actives, deux qualités qui, si l'on s'en tient à l'observation des choses observables, sont évidemment contradictoires.

Et puisque rhonime change et meurt, une fois que les divinités ont été créées définitivement avec leur caractère d'immutabilité, il a bien fallu se résigner à constater la différence entre le modèle variable, l'homme, et la copie imaginaire statique, le Dieu ; alors on s'est tiré d'affaire en imaginant dans le corps de l'homme, mécanisme changeant, une divinité active et immortelle, l'âme. L'âme avait bien l'homme primitif pour modèle, mais en passant par le modèle imaginaire Dieu, elle a acquis une immortalité que n'avait pas l'homme, et c'est ainsi que l'homme a un corps mortel et une âme immortelle.

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