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CHAPITRE XTII L'ALTRUISME REPRODUCTEUR

§ 42. Individu et multiplication.

L'égoïsme ayant joué un rôle si imporlant dans la formation des espèces, nous allons rechercher comment a pu se développer chez nous l'altruisme qui, au premier abord, lui paraît entièrement opposé; on peut en elîet définir l'altruisme, le sentiment qui nous porte à tenir compte, dans nos actes, de l'égoïsme d'aulrui, à respecter cet égoïsme au détriment du nôtre et à le prendre même pour mobile important de noire conduite.

Quelles que soient nos conclusions à cet égard, nous ne devons pas oul)lier que, si l'altruisme a sa place dans notre organisation, il ne s'y trouve qu'à côté d'un égoïsme indispensable à notre con-

servatioii, et même, soit dit pour ceux qui mesurent à l'ancienneté des institutions le respect que nous leur devons, l'égoïsme, primordial dans la vie. a certainement préexisté à l'altruisme, ce qui, pour les amis de la tradition, le rendrait particulièrement respectable.

Dès que nous observons avec soin une lignée continue quelconque, nous voyons immédiatement que l'égoïsme seul, au sens que nous avons précédemment défini, ne saurait en assurer la continuité; en effet, l'assimilation, phénomène égoïste, conduit, par suite de la limitation du volume' des êtres vivants, à une multiplication (fatale au moins chez certaines espèces inférieures), de sorte qu'à un individu unique ayant une subjectivité unique, un moi unique, se substituent un certain nombre d'individus séparés ayant chacun son moi et se trouvant en concurrence immédiate dans le milieu d'où ils tirent tous leur alimentation.

La limitation de l'individu dans le temps et dans Tespace, nécessite sa reproduction sous peine de mort, c'est-à-dire, en parlant le langage égoïste ou individualiste, que chaque individu consacre forcément à la préparation d'individus différeiits une partie de la substance qu'il fabrique pour son usage personnel-. Et les mdividus nouveaux qui résultent

1. J"ai donné ailleurs une explication mécanique de cette limitation du volume des individus. V. Traité de biologie, op. cit.. § 2 et § 90.

2. Nous verrons plus loin que, dans le cas de la génération sexuelle, ces éléments perdus par l'individu ne deviennent pas forcément le point de départ d'individus nouveaux.

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de celle reproduclion sont séparés du premier, n'ont plus rien de commun (^subjectivement parlant) avec l'individu qui leur a donné naissance et qu'on appelle leur parent.

Dans certains cas même (reproduclion par bipartition), l'individualité du parent disparait dans la reproduclion pour èlrc remplacée par deux individualités concurrentes, par deux frères ennemis. Ainsi l'égoïsme parfait est interdit à l'individu par les conditions mêmes de sa vie; il doit mourir au bout d'un certain temps et s'il a pu éviter de se reproduire effectivement, comme cela arrive dans les espèces sexuées que nous étudierons plus tard, sa lignée est interrompue et ne nous intéresse plus; nous ne connaissons aujourd'hui que des êtres vivants provenant d'une lignée qui n'a jamais été interrompue par la mort et dont, par conséquent, aucun des membres successifs ne s'est soustrait à la nécessité de la reproduction ; en d'autres termes, tous les êtres aujourd'hui vivants descendent d'égoïstes imparfaits.

Il est indiscuta.ble que la multiplication d'un individu dans un milieu limité est, à un certainpoint de vue, nuisible à cet individu : si un puceron produit, par parthénogenèse, un grand nombre de pucerons semblables à lui, ce seront autant de concurrents juxtaposés sur la feuille dont tous devront tirer leur nourriture, et il serait, du moins au point de vue économique, évidemment préférable pour le puceron parent de pouvoir, devenu adulte, conserver pour lui tout seul la feuille qui

lui assure une large hospitalité; si cela n'est pas possible, si sa nature n'est pas devenue telle au cours des générations successives, c'est que, nous l'avons vu, la sélection naturelle ne connaît pas les individus; ses effets améliorants n'ont pour cause que la continuité des lignées ; si dans certains cas les individus en profitent dans leur organisation, c'est en tant que chaînons d'une lignée que les perfectionnements individuels rendent plus apte à prospérer dans un milieu donné.

Il est certain aussi que si la multiplication était trop nuisible à chaque individu, parent ou rejeton, elle entraînerait la mort de tous et il y aurait suppression de la lignée, qui, par suite, ne nous intéresserait plus. Donc, quand nous observons aujourd'hui un être vivant, c'est-à-dire provenant d'une lignée ininterrompue, nous avons le droit d'affirmer, d'une part, que tous ses ancêtres se sont reproduits, d'autre part, que, à aucun moment de son histoire ancestrale, la reproduction n'a entraîné une multiplication incompatible avec la survie de quelques-uns des individus.

Enfin, si, dans certains cas, la multiplication a pu être ullle aux individus, il est certain que cela a été doublement favorable à la conservation de la lignée. Il est difficile, en se plaçant au point de vue strict de la quantité d'aliments disponibles dans un milieu, de concevoir que la multiplication des individus puisse devenir avantageuse à chacun ; et cependant nous constatons dans bien des circonstances que, là où un individu unique d'une

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espèce ne peut pas vivre, une petite colonie de ces individus réussit à. s'implanter; pour prendre un exemple dans les espèces les plus simples, ne constatons-nous pas qu'un microbe injecté seul à un mammifère disparait sans postérité, tandis qu'une quantité suffisante des mêmes microbes réussit pour quelque temps du moins à prospérer dans l'organisme et à le rendre malade.

C'est que, pour continuer de vivre, il ne faut pas seulement trouver des matières alimentaires ; il faut encore résister à certaines causes de destruction, et l'exemple des microbes nous prouve que, là où un individu succombe, une certaine troupe d'individus peut prospérer provisoirement.

Je spécifie que cette utilité du grand nombre est provisoire ; la multiplication peut arriver à annuler cette utilité et même à la transformer en nocuité, à cause de la limitation des aliments, si aucun phénomène n'intervient; mais, du moins, pendant cette période provisoire, la lignée a été ininterrompue, et l'hisloire de toutes les lignées est faite de périodes provisoires successives que les variations du milieu ont amenées à se succéder d'une façon continue.

Ainsi, même dans le cas d'individus tous semblables, comnie les microbes dont nous venons de parler, une action collective peut être utile à chacun des membres de la collectivité, parce que la simple addition des phénomènes spécifiques de résistance à une cause destructive, rend cette résistance plus efficace. Chez des êtres plus élevés en organisation,

nous constatons des phénomènes analogues; une bande de loups, introduite dans un pays, viendra à bout, plus vite qu'un loup isolé, des ennemis naturels de l'espèce loup; libre à eux, ensuite, de s'entre-dévorer si le pays leur fournit une alimentation insuffisante ; la communauté des besoins et des aptitudes créant à tous les loups les mêmes ennemis, il est naturel que leur action contre" ces ennemis soit de même nature et, même sans qu'intervienne aucun sentiment de fraternité, prenne provisoirement l'aspect d'une coopération.

La coopération est plus évidente et plus réelle dans le cas où, non contents de se défendre contre des ennemis communs, les individus d'une même espèce ont à soustraire, à des concurrents d'espèce différente, les matières alimentaires réparties dans leur canton ; car il ne faut pas oublier que la matière alimentaire, la matière susceptible de servir à la fabrication de substance vivante, n'est pas, en général, inoccupée ; elle fait ordinairement partie d"êtres vivants variés, dont chacun tire la couverture à soi et assimile, pour son compte, dans le milieu universel; sous certaines formes, elle est inutilisable pour les individus d'une espèce donnée, soit parce qu'elle est effectivement impropre à l'alimentation de cette espèce (l'herbe pour les loups, la chair des animaux pour les herbivores, etc.), soit parce qu'elle est inaccessible à ses individus (la chair des oiseaux pour les requins, celle des loups pour les renards, etc.).

Indépendamment donc de la défense d'une

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espèce contre d'autres espèces, l'activité d'un individu d'une famille peut être également profitable à tous ses congénères, quand cette activité, soit transformatrice, soit collectrice, a pour résultat d'augmenter la quantité de matières alimentaires utilisables ou de diminuer celle des matières inaccessibles.

C'est ainsi qu'entre en jeu la notion de {ravuil.

Les abeilles occiimulent dans leur ruche des matériaux alimentaires recueillis à de grandes distances et tratuforment d'autres matériaux de manière à en faire une nourriture excellente pour les jeunes. Tant qu'il n'y a pas trop d'abeilles dans un pays, chacune d'elles, recueillant plus de matériaux qu'elle n'en consomme, est un élément de prospérité pour la colonie; quand le nombre des ouvrières devient trop grand, il se forme un essaim qui va chercher fortune ailleurs.

Ainsi, dans certains cas, la fatalité qui pousse l'individu à se multiplier, porte en elle le correctif, au moins provisoire, de ce que cette multiplication a de contraire à l'égoïsme ; ce correctif consiste en ce que le travail de chacun peut être utile à tous les membres de la colonie qui résulte de la multiplication. Il devient particulièrement important quand le perfectionnement de l'espèce permet, entre les divers individus, la division du travail. Il était avantageux pour les hommes des cavernes d'avoir des enfants dont les uns chassaient, d'autres péchaient, d'autres recueillaient des fruits. Mais si plusieurs familles humaines se trouvaient dans le

voisinage l'une de l'autre, elles pouvaient se trouver en concurrence économique et par conséquent arriver à s'enlre-détruire ; il est probable que ce qui a créé entre les diverses familles d'hommes le premier lien de solidarité a été la lutte nécessaire contre des ennemis communs et redoutables; celui qui tuait un grand félin rendait service aussi bien aux clans voisins qu'à son propre clan.

Je n'ai pas à rechercher ici les origines — fort peu connues d'ailleurs, — des sociétés humaines i; il me suffit d'avoir montré comment on peut concevoir que l'égo'isme bien compris ait été le point de départ d'associations; je vais maintenant m'occuper de rechercher quelle a dû être la conséquence, pour la mentalité héréditaire des hommes et des animaux sociaux, du fait qu'ils ont vécu en société pendant un très grand nombre de générations.

1. J'ai exposé ailleurs quelques considérations sur les associations entre espèces différentes. V. Traité de biologie, op. cit., § 116.

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