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CHAPITRE XIV

§ 43. La fraternité.

Dans une lutte de chaque jour contre des ennemis redoutables, les hommes, surtout s'ils étaient en petit nombre dans un canton, ont dû se considérer les uns les autres comme des alliés utiles ; la vie de chacun des associés est devenue précieuse aux autres et, malgré des retours d'égoïsme féroce qui, en cas de contestation, ont pu amener des drames terribles, l'association quotidienne a dû créer, peu à peu, dans la mentalité héréditaire de l'espèce, une habitude qui est devenue indépendante des conditions économiques, la fraternité ou amour du prochain.

C'est là un des phénomènes les plus curieux de l'histoire des êtres vivants, la genèse, par une habitude prolongée et héréditaire, d'un sentiment qui fait partie intégrante du mécanisme des individus et qui existr. par suite, en eur, indépendamment des conditions mêmes dans lesquelles cette habitude est née.

J'ai déjà insisté précédemment sur le plus frappant de ces exemples, la genèse, par l'expérience prolongée de la pesanteur, de l'idée de chute, ou, si l'on préfère, du sentiment de chute, qui finit par exister dans la mentalité de l'homme indépendamment de ses rapports avec la Terre et qui constitue, par suite, dans notre mentalité innée, l'erreur de la croyance à la valeur absolue du mot tomber. M. Bergson prend de même, comme point de départ de sa métaphysique, l'idée de mouvement, qui est née en nous de notre expérience du mouvement relatif des corps par rapport à nous, mais qui a fini par exister en nous et qui nous donne ainsi la croyance erronée de notre connaissance du mouvement absolu.

Au fond, c'est là la définition même de ce qu'on appelle en Biologie un caractère acquis.

Que, sous l'influence de certaines conditions passagères, une certaine modification passagère se produise dans un organisme, modification passagère qui disparaîtra quand aura disparu l'ensemble des conditions dont elle est provenue, ce ne sera pas là, à proprement parler, un caractère acquis. Mais, que les mêmes conditions se trouvent réalisées pendant longtemps, pendant un grand nombre de générations de l'espèce étudiée, le caractère définitivement acquis, fixé dans l'hérédité de l'espèce, se manifeste ensuite chez les individus de cette espèce, indépendamment des conditions extérieures dans lesquelles il a été acquis; ce caractère, résultant des relatiOiNS pro-

longées d'un individu avec un milieu, cl ayant par suite une valeur relative, se transmettra aux individus iiltérieurs de l'espèce, avec l'aspect d'un caractère absolu. C'est Ihistoire de toute la métaphysique.

L'enlant, qui na pas encore eu le temps de corriger, par l'expérience personnelle de la relativité de sa connaissance du monde, l'illusion d'absolu que lui donnent ses idées innées, est donc forcément métaphysicien; bien des gens le restent toute leur vie, sauf peut-être pour quelques erreurs trop grossières, comme celle de la valeur absolue du mot tomber ; encore Chateaubriant a-t-il parlé, après Dante, de la pluie qui, observée du bord du monde, tombe goutte à goutte dans l'infini !

La transformation, en idées innées dont l'aspect absolu est fatal, de certaines conquêtes de l'expérience ancestrale (expérience veut dire relation), explique le désaccord qui se manifeste, de nos jours, entre ceux qui croient à la morale absolue et ceux qui prétendent baser la morale sur l'utilité.

Il s'agit de s'entendre sur les mots.

Si l'on définit la morale, l'ensemble des lois auxquelles doivent se soumettre les individus vivant en société, il est évident que la meilleure morale est celle qui rendra l'individu le plus heureux possible dans la société la plus prospère possible; il faudra que celte morale fasse le départ le plus avantageux entre les concessions que l'individu doit faire à la société et celles que la société doit faire

à l'individu. Cette morale sera donc basée sur l'utilité ; sans quoi elle serait mauvaise.

Mais quand on parle de morale, on pense généralement à la morale innée que chacun porte en lui et qui lui permet d'apprécier, dans chaque cas, le bien et le mal, indépendamment de leur utilité immédiate, qui lui dicte, en un mot, son devoir sans aucun souci d'utilité actuelle. Cette conscience morale qui existe en chacun de nous, tant par hérédité que par tradition, a l'aspect métaphysique des caractères acquis, fixés dans les espèces indépendamment des circonstances qui ont déterminé leur acquisition.

Chacun de nous croit donc qu'il y a un bien et un mal absolus, indépendants des contingences. L'idée de devoir est, dans notre conscience morale, souvent opposée à ce que les circonstances extérieures nous montrent être pour nous d'un intérêt immédiat, et c'est là précisément ce qu'objectent les métaphysiciens aux partisans de la morale de l'intérêt. Il n'y aurait aucune difficulté à résoudre si l'on distinguait la morale telle que nous l'avons définie, de la conscience morale, caractère ancestral acquis. Et puisque les conditions de la vie des hommes ont entièrement changé, il serait fort possible que, si des sages arrivaient à établir aujourd'hui la morale la plus avantageuse pour le bonheur des individus dans une société prospère, cette morale se trouvât en contradiction, sur un grand nombre de points, avec les enseignements de notre conscience morale héréditaire.

CARACTÈRES ACQUIS ET GENÈSE DE l' ABSOLU 195

Mais alors, elle ne sérail pas bonne ! Car l'homme acluel est un composé de mécanismes qui tous, utiles ou nuisibles, font, au même titre, partie de son individu. Si l'homme, pour être heureux, a besoin de se nourrir confortablement, de ne pas souffrir du froid, etc., il a besoin aussi d'avoir la conscience franguille, et, par conséquent, une morale qui, tout en lui assurant les conditions économiques les plus avantageuses, heurterait de front quelques-unes de ses idées innées les plus chcres, ne saurait assurer son bonheur.

L'homme est, a-t-on dit, un étrange animal ; peut-être d'autres animaux sociaux sont-ils, comme lui, un ramassis de contradictions ; cela se comprendrait aisément si, dans leur histoire ancesirale, il s'était produit de grands changements des conditions économiques. Dans tous les cas, le problème des législateurs est d'assurer à l'homme tel qu'il est les plus grandes chances possibles de bonheur. Cependant, s'il devenait évident que certains caractères de l'organisme humain sont franchement nuisibles aujourd'hui à la prospérité sociale, on pourrait se proposer d'essayer de les faire disparaître, et c'est là une œuvre révolutionnaire.

Chacun de nous peut se proposer de tenter sur lui-même celte opération ; le développement de la logique par l'éducation scientifique permet en effet à quelques-uns de raisonner leurs sentiments au lieu de leur attribuer une valeur absolue, et de n'en tenir compte que relativement aux circonstances;

mais malgré la force de la logique, il y a un conflit douloureux entre la tendance raisonnée et la tendance sentimentale. Le moyen d'éviter ce conflit dans Tavenir serait de ne pas développer par l'éducation, chez l'enfant, lès parties de la conscience morale qui nous paraissent aujourd'hui contraires à la saine raison ; car nous ne devons pas nous dissimuler que ces vieilles habitudes, qui sont devenues nos sentiments les plus tyranniques, si elles nous sont sans doute, pour une grande part, transmises héréditairement, nous sont en outre inculquées dans le jeune âge par nos anciens ; la tradition s'ajoute à l'hérédité de telle manière que nous ne pouvons pas savoir quelle est, dans la genèse de nos sentiments individuels, la part qui revient à l'un ou à l'autre de ces facteurs.

Mais pour obtenir que l'éducation des enfants fût faite de Cette manière logique, il faudrait d'abord convaincre tous les hommes de notre génération de l'absurdité de certains sentiments auxquels ils tiennent souvent surtout en raison de leur absurdité; et si le conflit se manifeste, douloureux, dans la mentalité de l'homme instruit qui arrive à raisonner ses sentiments, il se manifestera probablement, plus aigu encore, entre les ignorants amis de la tradition et les savants révolutionnaires.

Je n'ai d'ailleurs pas à rechercher, dans ce livre, des remèdes à l'état actuel des choses, mais bien à exposer comment, à mon avis, les influences ancestrales nous ont faits ce que nous sommes,

tant par rhôrc''(lit6 que par la tradition. Et si l'on veut bien admettre ce que j'ai essayé d'établir tout à l'heure au sujet de l'aspect métaphysique que, par définition même, prennent les caractères réellement acquis, je crois qu'il sera facile de ne pas être embarrassé par les discussions des partisans de la morale absolue et des champions de la morale de l'intérêt.

La morale absolue est le résultat de la fi.vation, dans notre organisme, d'une morale basée autrefois sur l'intérêt et qui peut être aujourd'hui en désaccord, à cause du changement des circonstances, avec l'intérêt individuel ou social ; voilà ce que je voudrais avoir montré dans ce chapitre.

§ 44. Le sentiment religieux.

L'invention des Dieux • a donné une forme particulière à la notion humaine du bien et du mal ;* ces entités dirigeantes ont été douées, par nous, hommes, d'une conscience morale calquée sur la nôtre et sont devenues, naturellement, les arbitres des mérites des hommes. En d'autres termes, une fois que, par fixation progressive dans notre hérédité, certaines nécessités utilitaires contingentes ont pris le caractère métaphysique d'entités absolues, une fois qu'elles sont devenues de la même nature que les Dieux, l'observance de leurs commandements a pris un caractère religieux; on a eu peur, en désobéissant aux ordres de sa cons-

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