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V. plus haut

cience morale, de déplaire aux Dieux arbitres du bien et du mal.

En fait, les commandements des Dieux ont compris, chez tous les peuples, les plus importantes des lois sociales; il est vrai qu'avec ces lois sociales, et même toujours avant elles, il y avait dans ces commandements des articles relatifs à la peur même qu'inspiraient les Dieux ; il fallait cVabord adorer les Dieux, les flatter et leur offrir des sacrifices, pour se les rendre favorables, propices, comme des juges vendus ; moyennant le bénéfice qu'ils retiraient de cette première partie du programme, les prêtres se chargeaient volontiers de surveiller les autres et considéraient comme un crime punissable une infraction aux lois de la société. Il va sans dire qu'entre un honnête homme impie et un pieux larron ils n'hésitaient pas souvent, à moins d'être, par hasard, eux-mêmes, des "modèles de probité.

Quoiqu'il en soit, le sentiment moral et le sentiment religieux se sont aisément confondus à cause de leur commune nature et c'est pour cela que tant de gens croient aujourd'hui à l'impossibilité d'une morale sans religion ^. Je le répète, il faut s'entendre sur les mots ; la morale est l'ensemble des lois de la société ; ces lois sont bonnes ou mauvaises, suivant qu'elles ont ou n'ont pas pour résultat le maximum de bonheur individuel

1. Les saints laïques comme Littrc sont, il est vrai, assez rares, mais leur existence devrait suffire à montrer que l'altruisme est indépendant de la foi.

avec le maximum de prospérilé sociale ; chacun peut les discuter et se proposer, s'il y trouve des améliorations, de les faire accepter par ses congénères ; mais tant que les lois sont en vigueur il s'expose, en ne s'y soumettant pas, à des représailles de la part de ceux qui les acceptent.

Il n'y a pas d'impératif qui ordonne l'obéissance aux lois; il y a seulement la loi du plus fort qui fait que certains individus, se trouvant bien du régime actuel, sont capables de l'imposer à ceux qui, s'en trouvant mal, essaient de le renverser. Or, il arrive que le sentiment religieux est forcément toujours d'accord avec lé régime qui a été longtemps en vigueur, car .si la conscience morale résulte de la fixation de l'habitude d'une certaine législation, c'est précisément dans cette législation que les hommes ont puisé les éléments avec lesquels ils ont défini la volonté des Dieux.

Dans une société quelconque, la religion se trouve donc gardienne de la tradition, et c'est pour cela que les révolutionnaires ont toujours besoin de lutter contre les religions; si, d'ailleurs, un révolutionnaire réussissait, ce serait en substituant une religion à une autre, comme l'a fait Jésus-Christ; car, pour les hommes ignorants, la forme de loi la plus facile à saisir et à appliquer est celle qui prend la forme religieuse et qui, par conséquent, exploite une peur irraisonnée plus puissante que la crainte du gendarme. L'histoire du christianisme est d'ailleurs très curieuse à cet égard, car, si son fondateur a été un révolutionnaire dans

toute la force du terme, on sait comment ses successeurs ont trouvé le moyen de se servir de la formule chrétienne pour conserver, (avec une apparence un peu difïérente peut-être,) les parties de i'ancienne législation qui étaient le plus opposées à la doctrine de Jésus-Christ. C'était d'ailleurs une condition de vie pour la nouvelle religion ; on ne renverse pas en quelques jours des habitudes séculaires ; et grâce à ces compromis qui ont assuré vingt siècles d'existence à la religion dite chrétienne, c'est surtout contre les commandements de cette religion que luttent aujourd'hui des révolutionnaires ayant, sur beaucoup de points, le même programme que le Christ.

§ 45. La justice.

Le rôle des conceptions métaphysiques dans les revendications sociales est évident.

C'est au nom d'un idéal de justice que s'agitent les révolutionnaires ; il est bon de se demander quel est, dans les phénomènes ancestraux, le point de départ de cette notion du juste et de l'injuste qui, dans la conscience de chacun, est aussi absolue que celle du bien et du mal.

La justice est le respect des droits de chacun ; mais d'où a pu provenir cette notion des droits individuels? Le seul droit que connaisse la Biologie est le droit du plus fort ou, plus précisément, du plus apte ; encore n'y a-t-il là qu'une définition a posteriori; quand nous constatons qu'un individu

a prospéré, là où d'autres individus sont morts, nous déclarons, sans avoir à craindre de nous tromper, qu'il était plus apte que les autres à prospérer dans les conditions considérées ; or, nous remarquons, à chaque instant, que des êtres meurent là où d'autres continuent à vivre, et que, par conséquent, les aptitudes des êtres sont différentes ; en d'autres termes, ce que nous trouvons de plus évident dans l'observation de la nature, c'est que les êtres sont inégaux.

Les loups mangent les moutons, les moutons mangent l'herbe ; l'inégalité est partout, et les phénomènes naturels sont des conflits d'égo'ismes ; nous n'avons aucune raison de dire que l'herbe a le droit de vivre, que le mouton a le droit de vivre ; ce sont là des mots qui ne correspondent à rien de réel, et dont cependant bien des littérateurs ont fait des phrases ronflantes ; car il est évident que si le loup a le droit de vivre, il ne peut exercer son droit qu'à la condition de ne pas respecter le même di'oit chez les moutons qui eux-mêmes ne le respectent pas chez l'herbe dont ils se nourrissent.

La lutte pour l'existence est la négation des droits égaux de chacun, ou, si l'on préfère, laffirmation du droit du plus fort. Et par conséquent, si nous trouvons une signification réelle à cette notion métaphysique de justice et de droit, nous ne pourrons pas l'étendre à l'ensemble des êtres vivants ; c'est en effet nous allons le voir, une notion purement humaine, mais, comme les notions

acquises et transmises héréditairement, elle prend, nous l'avons expliqué plus haut, un caractère absolu; nous nous éftnnions donc après coup, de constater que Injustice immanente dont nous avons doté l'univers, n'est pas respectée dans l'ensemble des êtres vivants.

Ce n'est évidemment pas de la vie individuelle ou égoïste qu'a pu provenir la notion de justice avec laquelle elle est en contradiclion patente ; c'est encore une résultante de la vie sociale prolongée pendant un nombre considérable de générations ; or, si nous nous imaginons les sociétés primitives sur le modèle de nos sociétés modernes, nous devons constater qu'il est bien difficile d'y trouver une égalité de droits individuels capables de servir de point de départ à l'établissement d'une notion de justice. Les individus sont différents, ont des aptitudes différentes et se trouvent, de plus, placés, par le hasard de la naissance, dans des conditions d'inégalité de lutte qui doivent faire saigner le cœur d'un observateur épris de justice sociale. Tout au plus sont-ils, dans quelques pays au moins, à peu près égaux devant la mort, c'està-dire que le meurtre d'un homme est interdit, si misérable qu'il soit.

Il est vraisemblable que les inégalités entre hommes ont toujours été fort accusées; mais nous concevons que, dans un clan formé d'un certain nombre d'individus, il y ait eu utilité, pour chacun, à ne pas entraver et même à favoriser le travail, utile au clan, de n'importe lequel de ses membres.

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Chacun profitant du travail de tous, l'égoïsme de chacun trouvait un avanlai^'e dans ce régime altruiste; de phis, les luttes intestines représeniatit autant de pertes pour la communauté, à cause du gaspillage d'énergies utilisahles, une convention tacite (peut-être môme maintenue au moyen de sanctions pénales instituées par les anciens du clan) a fait que chacun a respecté, à charge de revanche, l'égoïsme de son voisin. C'est de Yhabitude prolongée de ce respect de l'égoïsme de chacun qu'est née petit à petit, dans la mentalité des hommes (et probablement de tous les animaux sociaux), la notion métaphysique des droits des individus et de Injustice ou respect de ces droits.

Comme nous l'avons maintes fois vu précédemment, cette notion métaphysique, avec son caractère absolu, s'est trouvée indépendante des contingences ; elle a même, chose curieuse, pris dans sa forme héréditaire une rigueur qu'elle n'avait jamais eue au début de son histoire ; la notion de Vrgolité des hommes est née petit à petit, de l'habitude de respecter l'égoïsme de chacun dans une société dont tous les membres étaient forcément inégaux 1.

Au cours des siècles, cette notion métaphysique d'égalité, d'abord limitée aux membres d'un clan, a fini, dans le cerveau humain, par prendre un

1. Dans un autre ordre d'idées, j'ai montré ailleurs [Les Lois naturelles, op. cit.], que l'observation prolongée de cas approchés de déterminisme a fait naître chez l'homme la notion salutaire du déterminisme absolu.

caractère délinilivement absolu et par être appliquée à tous les hommes, quels qu'ils fussent. L'altruisme de certains d'entre nous va même plus loin et s'étend aux animaux dont l'exploitation est nécessaire à la vie de l'homme ; il y a des gens qui ne veulent pas manger de viande parce qu'ils ont le sentiment du respect absolu de la vie; si une telle sentimentalité se manifestait chez les loups, ce serait la fin de l'espèce ; si le respect de la vie s'étend, chez les végétariens, à la vie des végétaux, ils devront mourir de faim. Ainsi, la transformation, en sentiment métaphysique, d'une convention qui, primitivement, ne visait qu'à la protection de i'égoïsme, peut arriver finalement à menacer cet égoïsme même.

Nous ne devons pas trop regretter le développement progressif de cette sensihlerie chez certains individus, car il ne faut pas oublier que si des sentiments altruistes se manifestent forcément chez tous les animaux ayant longtemps vécu en société, ils coexistent avec des sentiments égoïstes aussi vigoureux pour le moins et plus anciens. Le proverbe : « Charité bien ordonnée commence par soi-même, » établit les droits imprescriptibles de I'égoïsme; et si, chez quelques individus, I'égoïsme est un peu exagéré, il n'est pas mauvais que, chez d'autres, l'altruisme le soit également.

« Pour obtenir des hommes le simple devoir, a dit Renan, il faut leur montrer l'exemple de ceux qui le dépassent; la morale se maintient par les héros. » Dans chacun de nous, il y a des tendances

antagonistes, plus ou moins fortes suivant les hasards de noire naissance, l'égoïsme et l'allruisnie, et nous agissons, dans chaque cas, après avoir tenu compte, suivant notre nature, dans la mesure qui nous convient, de chacune de ces deux tendances. Le résultat du conflit entre les deux tendances est variable suivant les individus ; chez quelques-uns l'égoïsme remj)orte, ceux-là sont les forts et les cruels; chez d'autres l'altruisme prédomine; ce sont les timides et les doux; ils sont les dupes des premiers, mais s'en consolent par la satisfaction de leur conscience.

Les hasards de l'amphimixie que nous étudierons un peu plus loin, et aussi les eiïels de l'éducation, déterminent, chez chacun de nous, ce qu'on appelle le caractère individuel, et qui est éminemment variable avec les individus ; une solide instruction, développant la raison, permet quelquefois à certains hommes de s'abstraire de leur caractère, de juger avec leur logique et non avec leur tempérament; ce sont les philosophes, les sages; mais leurs jugements doivent être souvent discutables, car il y a trop d'éléments en jeu et la raison ne peut les envisager tous; on raisonne incinnplt'temeiil ; c'est pour cela que tous les philosophes ne sont i)as d'accord.

D'ailleurs, les passions des hommes sont des éléments importants, dont chacun tient compte, dans ses raisonnements, suivant sa nalare ' de sorte que les raisonnements sociologiques n'ont pas, en général, le caractère d'impersonnalité qui seul donne

à une conclusion une valeur scientifique. Les anarchistes, par exemple, prétendent que les hommes sont assez altruistes pour qu'aucune répression ne soit utile; cela prouve simplement qu'ils le sont eux-mêmes particulièrement et voilà tout.

Celte question de la répression m'amène à parler d'une question connexe, celle de la responsabilité. Je vais d'abord essayer de le faire dans le langage de la logique pure, sans donner aux facteurs métaphysiques de nos jugements la valeur qu'ils méritent cependant, du moins quand, dans l'état actuel de l'humanité, on veut discuter les choses humaines et les relations des hommes entre eux.

§ 46. La responsabilité individuelle^.

On nous parle sans cesse de responsabilités atténuées ; la question est à l'ordre du jour et, tout récemment encore, une cause célèbre a été le point de départ de longues et savantes discussions sur le rôle de la suggestion dans le crime. Tout cela peut paraître fort clair à ceux qui croient que l'homme est libre ; il n'en est pas de même pour les déterministes, car enfin, avant de rechercher si la responsabilité d'un individu est susceptible de se trouver atténuée par certaines circonstances, peut-être convient-il de se demander ce que c'est que la responsabilité, et même s'il y a une responsabilité.

1. Tout ce paragraphe a paru dun s le'i A 7ina les de la jeunesse laïque, mai 1904.

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L'iiomine est le produit de riiércdilé et de l'éducation ; j'entends, par hérédité, l'ensemble des propriétés de l'œuf dont l'homme provient, et par éducation l'ensemble des circonstances qu'a traversées l'œuf depuis sa formation ; l'homme est le produit de ces deux facteurs et de ces deux facteurs seulement.

Qui est responsable de l'hérédité ? Personne ! Le hasard ! Quand deux êtres collaborent à une fécondation, chacun d'eux apporte à l'œufses propriétés personnelles héréditaires; mais ils ne savent pas pour cela quel sera le résultat de l'opération ; l'œuf aura des propriétés à lui, une hérédité à lui et qui dépendra non seulement des hérédités paternelle et maternelle, mais encore de la manière dont ces deux hérédités se sont mélangées, des proportions dans lesquelles les deux éléments sexuels se sont fondus. Tel autre élément génital venu du père (et il en fournit des millions à la fois) eût procuré à l'œuf des propriétés toutes différentes ! Si deux parents ont obtenu une première fois un beau rejeton, bien doué sous tous les rapports, demandez-leur donc de lui donner un frère qui lui ressemble ! Ils fabriqueront peut-être un avorton ou un idiot ! Et même si on les considérait a priori comme responsables de leurs actes, ils ne seraient pas responsables du résultat de leur collaboration, du moment que le hasard leur interdit de le prévoir ! Cela ne les empêchera pas d'ailleurs d'être iiers de leur fils aîné et honteux du cadet. De tels sentiments sont naturels à l'homme.

Qui est responsable de réducation ? J'ai posé intentionnellement la question sous cette forme, car elle montre bien le raisonnement vicieux de ceux qui parlent de responsabilité avant de s'être demandé s'il en existe. L'éducation, ensemble des circonstances qu'a traversées l'œuf depuis sa formation, est d'une complexité qui défie toute analyse. Dans l'éducation interviennent des hommes et des choses, ou, d'une manière plus précise, des êtres vivants et des objets inanimés ; et les derniers ne sont pas moins importants que les premiers. Une tuile qui vous tombe sur la tête est un sérieux facteur d'éducation, et personne évidemment n'en est responsable, quoique bien des gens soient prêts à vous dire : « Il ne fallait pas rester dessous ! »

A cause de la faculté d'imitation, si prodigieusement développée chez les individus de notre espèce, le rôle des êtres vivants est, dans notre éducation, d'autant plus important qu'ils nous ressemblent davantage et que, par conséquent, nous avons plus de facilité à les imiter; nos semblables, les autres hommes, tiennent incontestablement le premier rang à ce point de vue et le langage articulé décuple immédiatement leur influence sur nous. C'est pour cela qu'on restreint souvent le sens du mot « éducation » aux facteurs humains de l'éducation, et cela est souverainement regrettable, au point de vue de la précision scientifique.

« Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es! » Cette formule très usitée, et qui donne aux

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facteurs humains de l'éducation une importance devant laquelle disparaît celle de l'iu'réditc même, est entièrement opposée à cette autre : « Qualis paler talis fi lins », qui affirme avec aussi peu de raison la toute-puissance de l'hérédité ; cela n'em- ])èche pas qu'on emploie les deux successivement, suivant les besoins de la cause ; et ainsi l'on se tire toujours d'affaire.

Non seulement l'homme est uniquement le produit de son hérédité et de son éducation, mais encore, l'acte qu'il commet à un moment donné est entièrement déterminé par son état personnel à ce moment précis et par les circonstances ambiantes; or, il n'est pas responsable des circonstances ambiantes, il n'est pas responsable non plus de son état actuel qui provient de son hérédité et des circonstances qui ont entouré sa vie passée; il n'y a pas de responsabilité !

Et cependant, si je marche sur le pied de quelqu'un par mégarde, ce n'est certainement pas la même chose que si je le fais intentionnellement. Dans le premier cas, même si je lui fais beaucoup de mal, ma victime ne m'en gardera pas rancune; dans le second cas, même si la douleur a été insignifiante, je serai considéré comme coupable et traité comme tel; et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que je trouverai cela parfaitement légitime.

Or, dans les deux cas, j'aurai été également conduit par les circonstances, mais, dans le premier cas, cela aura été plus évident que dans le second.

Dans le premier cas, ce sera même la faute de l'offensé si, remarquant que j'avançais sans le voir, il n'a pas retiré son pied avant que je marche dessus ; si lui non plus ne m'a pas vu venir, ce ne sera la faute de personne et cependant le mal aura été fait.

. Dans le second cas, j'aurai aperçu d'avance mon partenaire, et l'état de mon individu, à ce moment donné, se sera trouvé tel que j'aurai été amené, précisément par sa vue, au désir de lui marcher sur le pied ; ce désir résulte chez moi de phénomènes de mon éducation passée. Il est possible que, dans mes souvenirs, il reste une certaine rancune contre le personnage que je vois actuellement, et alors sa vue suffira à éveiller en moi le désir de lui marcher sur le pied. Ou bien, sans que je le connaisse d'avance, son aspect me sera immédiatement assez antipathique pour déterminer le mécanisme que je suis au moment considéré à lui faire un affront en lui marchant sur le pied. Il est évident que si je raconte les choses de cette manière, qui est la bonne, l'offensé sera aussi responsable que moi de l'accident arrivé : ôtez l'un de nous deux, il n'y aura plus affront. Et cependant je recevrai peut-être un soufflet, et ce sera là une excellente chose pour l'avenir, car si je rencontre une seconde fois le même homme, le souvenir du

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soufflet sera un nouveau facteur d'action qui suffira peut-être à me décider à me retenir, en admettant que l'envie me prenne, cette fois encore, de lui faire du mal.

Ce serait là une excellente chose si l'intéressé agissait vraiment dans ce but philosophique d'introduire dans mon éducation un nouveau facteur profitable pour lui ; mais, le plus souvent, cela n'aura pas lieu; il ne raisonnera pas comme je viens de le faire dans les lignes précédentes; il concevra de la haine pour moi et tiendra à se venger de moi absolument comme si j'étais responsable; mais n'ai-je pas moi-même agi aussi peu philosophiquement en lui marchant sur le pied, comme s'il était responsable d'avoir une figure qui me déplaît !

La sociclc humaine agit le plus souvent sans aucune philosophie; ses lois sont destinées à punir le coupable et non à réparer des mécanismes dont le fonctionnement s'est montré dangereux dans certaines circonstances. Et, malgré cela, il y a un certain parallélisme entre la manière dont on juge l'individu considéré comme responsable et celle dont on le traiterait dans le seul but de le modifier favorablement en vue de la vie sociale.

Si, par exemple, un individu tombant d'un échafaudage a tué un passant sans se faire du mal, on l'acquittera du fait d'homicide, parce qu'on ne le considérera pas comme responsable de l'accident. On arriverait au même résultat en remarquant que le mécanisme cérébral du meurtrier n'est pas inter-

venu dans la perpétration du meurtre et que, par conséquent, il serait tout à fait illogique de corriger par une condamnation un mécanisme cérébral qui est peut-être excellent. La seule chose qui serait légitime, serait de le corriger de son poids, de le rendre impondérable pour que, dans une nouvelle occasion, sa chute fût inoffensive, mais il ne saurait y avoir là la moindre idée de punition...

Si un fou a tué un homme dans un accès, on l'acquittera comme irresponsable, et Ton se contentera de l'interner pour Tempêcher de nuire à luimême et aux autres. On arriverait exactement à la même conclusion en disant que le mécanisme cérébral du meurtrier n'est pas susceptible d'être amélioré par une condamnation 5 que son état de folie l'empêcherait précisément de tirer parti du souvenir d'une condamnation passée au point de reculer une seconde fois devant un nouveau meurtre, et on l'internerait comme incorrigible ; il serait également logique de le tuer, si on avait la conviction que c'est le seul moyen de le guérir. Dans tous les cas, il s'agirait de le guérir de sa folie et non de corriger la partie de son mécanisme qui est spécialement relative au meurtre commis.

Un véritable impulsif doit également être considéré comme irresponsable ; dans notre langage logique, nous dirons que, si cet individu a été amené à commettre un meurtre dans certaines circonstances, aucun raisonnement n'aurait pu, par définition même de l'impulsif, le détourner d'obéir à son impulsion. Il est donc inutile d'introduire,

pour l'avenir, dans son mécanisme, le souvenir d'une condamnalion qui ne saurait jouer dans aucun cas, chez lui, un rùlc inhibitif. J'ai connu un chien qui, très doux en général, avait pour un de ses congénères une horreur insurmontable; chaque fois qu'il le voyait, il sautait dessus et essayait de le dévorer; les raclées les plus consciencieuses ne purent le corriger. Son maître se décida enfin à corriger Vautre chien pour l'empêcher de revenir dans son voisinage et l'ordre fut rétabli.

Un homme qui agit sous l'infinence de la suggestion est absolument comparable à un impulsif; il obéit passivement à son maître, et aucune faculté inhibitrice n'existe plus chez lui.

Tous les cas que nous venons de passer en revue et qu'on appelle les cas d'irresponsabilité, sont donc traités par la justice comme il convient de le faire en bonne logique, quoique la forme du langage juridique soit toute difîérente, dans ses considérants, de celle des raisonnements que nous venons d'exposer. La loi parle toujours du coupable à punir, et, dans les cas précédents, admet simplement qu'il n'y a pas à punir, parce qu'il n'y apas culpabilité. Passons maintenant au cas des individus qui sont considérés comme responsables, c'està-dire à ceux dont le mécanisme cérébral est sain.

Un homme dont le mécanisme cérébral est sain est celui qui est capable de comprendre un raisonnement et d'en tenir compte dans ses actes. En d'autres termes, tous les raisonnements qu'on a

tenus devant lui pourront intervenir comme mobiles dans ses actes ultérieurs ; quelques-uns de ces raisonnements le pousseront à agir d'une certaine manière, d'autres l'en détourneront, et le résultat dépendra de la nature, de la structure actuelle de lindividu, structure dans laquelle tels ou tels mobiles l'emporteront sur tels ou tels autres. La structure de l'homme dépend de son hérédité et de son éducation; les mobiles qui l'influencent dépendent des conditions actuelles et aussi de son hérédité et de son éducation ; on ne saurait donc, en bonne logique, le considérer comme responsable.

Les lois ont pour but d'introduire dans le mécanisme cérébral des hommes sains un certain nombre de considérations destinées à peser sur leurs déterminations, dans chaque cas, de manière à les faire agir conformément aux conventions de la société dont ils font partie. Et s'il n'y avait, dans l'éducation de l'homme, d'autres mobiles que ceux qui proviennent du souci d'obéir aux lois, nous serions tous comparables aux impulsifs ou aux suggestionnés dont je parlais tout à l'heure; mais cependant, si les lois étaient bonnes, le résultat en serait tolérable; la connaissance des lois finirait même par devenir héréditaire, et la société humaine serait analogue à la cité des abeilles, dans laquelle chacun n'a jamais envie de faire que ce qu'il doit faire précisément.

Mais nous n'en sommes pas là ! Chacun de nous tient, de son hérédité et de son éducation (surtout

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de son hérédilé, puisque des êtres ayant subi même éducation diiïerent quelquefois considérablement à ce point de vue), une sorte de tribunal intérieur qu'il appelle sa conscience morale et avec lequel il apprécie ce qui est bon et ce qui est mal, ce qui est juste et ce qui est injuste.

« Ne juge pas si tu ne veux pas être jugé », a dit un sage ; et ce sage n'a pu s'empêcher cependant de juger et de juger sans cesse, en iiromettant des récompenses incalculables à ceux qui acceptaient sa manière de juger. Aussi a-t-il été jugé lui-même à son tour et mis en croix. Nous n'aurons pas la prétention d'être plus sages que lui et nous continuerons de juger puisque cela est dans la nature de l'homme.

La justice, dont nous avons l'idée innée, veut que chacun soit traité suivant ses mérites, et nous nous réservons d'apprécier les mérites de chacun au moyen de notre conscience morale, qui juge en dernier ressort ; « on ne peut contenter tout le monde », dit le proverbe, et cela prouve que les tribunaux individuels sont dilïérents ; cette constatation devrait suffire à nous empêcher d'attribuer à notre conscience morale une valeur absolue, mais nous ne nous y résignerons pas facilement.

Au contraire, ce sentiment que nous avons du juste et de l'injuste est ce que nous trouvons de meilleur en nous ; quand nous avons imaginé un Dieu, nous lui avons prêté une justice infinie et il a commencé par préférer Abel à Gain, ce qui était profondément injuste, puisqu'il les avait créés

tous deux avec leurs qualités et leurs défauts, mais ce qui était aussi profondément humain.

Notre logique nous apprend qu'il n'y a pas de responsabilité absolue, donc pas de mérite, et cependant nous aimons certains êtres et nous en délestons d'autres, et nos sentiments nous sont bien plus chers que nos raisonnements : « Si nous comprenions, dit Anatole France, la figure des âmes comme les figures de la géométrie, nous n'aurions pas plus d'animosité à l'endroit d'un esprit trop étroit qu'un mathématicien n'en montre contre un angle qui, faute de cinq ou six degrés d'ouverture, n'a pas les propriétés de l'angle droit. » Et cependant nous avons des affections et des haines ; le sentiment est l'ennemi de la raison.

Certains philosophes, remplis de bonnes intentions, ont essayé de lutter contre la sévérité de la justice et d'apitoyer les juges par la considération de l'irresponsabilité des criminels. « C'est, disent-ils, la société qui est coupable des crimes des malheureux. )) Ces sages ont raison, mais ils ne vont pas jusqu'au bout de leur thèse et ils n'accepteront pas de le faire. Même, ils n'ont pas toujours prêché d'exemple, et tel bon juge a accablé de son mépris le mauvais juge qui, cependant, n'est, lui aussi, qu'un criminel irresponsable ; peut-être arriverait-on cependant à les guérir de cette erreur de raisonnement s'il n'en résultait pas immédiatement ceci (et c'est là une conclusion de leur thèse, mais ils ne l'accepteront pas) c'est que eux, les bons

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juges, ne sont pas suiirrieurs aux mauvais jn^^cs. Il veuleut bien supprimci' la responsahililé du mal, et ils ont raison, mais ils veulent conserver la responsabilité du bien ; ils veulent avoir du mrrite! Oh I ceci est tellement humain (|u'on ne peut songer à le détruire sans détruire Ihumanité tout entière. Et, cependant, c'est illogique; la logique nous tromperait-elle donc? Le déterminisme ne serait-il qu'une approximation, qu'une illusion?

Non ! mais le langage déterministe est différent du langage humain, et voilà le nœud de la question. L'homme change à chaque instant ; l'homme est une succession de mécanismes (/i//'fc'/'e»/5 et le langage déterministe ne peut raconter l'activité d'un homme sans faire remarquer que, à chaque instant, ce n'est plus le même homme. En particulier, il sera impossible à un déterministe de complimenter un homme au sujet d'une action à laquelle un de ses prédécesseurs, dans le temps, a pris part ; un général est déclaré grand parce qu'il a rem[)orté une victoire; on ne dit pas un f/nind canon de celui qui a tué un chef ennemi, et cependant le canon a moins changé que le général.

Le langage humain, au contraire, en attribuant à un homme un nom invariable pendant toute si vie, établit une solidarité absolue entre tous ses actes passés, présents et futurs. Qui de nous n'a été peiné de voir s'asseoir, à quatre-vingts ans, sur les bancs de la cour d'assises, le grand Ferdinand de Lesseps ?

De même qu'un homme (jui a été déclaré grand

reste grand toute sa vie, de même un homme qui a volé une fois reste toute sa vie un voleur i; et cependant il peut arriver que l'ancien voleur soit devenu plus honnête que Tancien grand homme; cela devrait même arriver si les lois étaient bien faites, c'est-à-dire si, au lieu de songer à punir, elles se préoccupaient de corriger les mécanismes dans la mesure du possible; un voleur qui récidive fait le procès de la loi qui l'a condamné. La justice serait bonne (je ne dis pas qu'elle serait juste ; l'idée du juste et de l'injuste n'a, nous l'avons vu, aucun fondement logique), lajustice serait bonne, dis-je, si elle se proposait de guérir les malfaiteurs de leur déterminisme malfaisant; au lieu de cela, elle punit au nom d'un idéal qui ne rime cà rien de réel et elle introduit, dans les facteurs d'action du condamné, d'une part, le souvenir d'une punition qui le rend peutêtre plus mauvais, d'autre part une tare sociale qui dure autant que lui et l'empêche d'agir en honnête homme s'il l'est devenu.

Mais qui de nous acceptera de n'être pas une personne qui se perpétue dans le temps, d'être seulement un phénomène extemporané, sans cesse variable? Nous renoncerons bien à oublier ce qui nous abaisse, mais nous retiendrons ce qui nous élève; au contraire, nous retiendrons, de l'histoire individuelle de nos congénères, uniquement ce qui les dégrade, car l'abaissement de l'un fait l'éléva-

1. Nous sommes plus indulgents pour les chiens, une fois que nous les avons corrigés nous ne leur gardons pas rancune.

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tion (le l'autre par contraste; ce sont les voleurs qui font les honnêtes gens.

Le langage humain est le langage du sentiment et non celui de la logique ; c'est pour cela qu'il est humain de parler de responsabilité, quoiqu'il soit illogique de le faire ; il est humain de parler de mérite et de punition et de conserver à chacun un nom invariable à travers tous les avatars de son existence. Le langage humain sert surtout aux relations entre les hommes, et il est inutile que CCS relations soient logiques ; les erreurs y jouent un rôle égal et même supérieur à celui des vérités ; pour avoir le droit de nier la responsabilité des autres, il faudrait renoncer à la sienne propre et par conséquent à être un homme supérieur. Personne ne l'acceptera tant que les hommes n'auront pas changé, et ce que nous savons de l'évolution de notre espèce ne semble pas prouver que le règne de la raison soit proche ; les hommes ne seront jamais logiques, et peut-être devons-nous nous en réjouir, car ce serait bien ennuyeux !

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