‹ Les influences ancestralesChapitre 31 sur 50 · CHAPITRE XV LA VÉRITÉ HUMAINE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV LA VÉRITÉ HUMAINE

§ 47. De I importance qu'il faut accorder aux sentiments dans la législation.

J'ai reproduit intégralement, au paragraphe précédent, un article que j'avais publié avant d'entreprendre cette étude d'ensemble des intluences ancestrales. Je l'ai reproduit à dessein pour montrer comment, en voulant être logique, on est quelquefois incomplet. Lorsqu'on veut apprécier la valeur de règles qui établissent actuellement les relations d'homme à homme, il faut tenir compte de tout ce qui, acluellemenl, l'ait partie de la structure de l'homme. Et l'on ne saurait se refuser à admettre que, dans la conscience morale de l'homme, existent les notions métaphysiques de juste et d'injuste, de bien et de mal, de culpabilité et de punition.

Qu'il faille souvent se défier de ces notions et des mobiles que nous pouvons y puiser, je crois l'avoir suffisamment montré en exposant leur origine ; un homme qui sera forcé par les circonstances de commettre, dans un but que sa logique lui impose impérieusement, quelque chose que sa

LA VÉIUTÎ: HUMAIN!-: 221

conscience morale réj)rouvo, n'en sera ]ias aussi allrisié s'il se dil que sa conscience morale, héritage d'une époque passée, peut n'être plus adéquate aux circonstances actuelles. Il faut donc, tout en constatant que la nature humaine contient ces nolions, ol que, par conséquent, elles doivent jouer un rùlc dans les relations entre hommes, ne jamais oublier que leur caractère absolu est le résultat d'une illusion.

C'est à ce point de vue que toutes les considérations précédentes sur la genèse de nos sentiments métaphysiques sont d'une utilité incontestable ; elles nous empochent de voir dans ces sentiments des guides impeccables.

Qu'est-ce d'ailleurs que la vérité?

Ne nous laissons pas entraîner à la recherche illusoire d'une vérité métaphysique absolue. De même que la logique, résultat de rexpérience humaine, permet d'établir, entre les objets délinis à l'échelle humaine, des relations qui sont à l'usage (le l'homme, de même la vérité, dans les relations (les hommes entre eux, doit être à l'échelle de l'homme et formée d'éléments humains. Tout à l'heure, par exemple, je disais après bien d autres, que c'est la société qui est coupable des crimes des malheureux. Avant de rechercher si c'est la société ou le criminel qui est coupable, il faut se demander s'il y a une culpabilité absolue, autrement la question ne signifie rien; et si Ton connaît l'origine évolutive de cette notion de culpabilité, la seule question (ju'on puisse se poser en bonne logique est de rein.

chercher ce qui vaut le mieux pour l'ensemble des hommes, et d'établir des lois en ne tenant compte des idées métaphysiques qu'autant qu'elles interviennent comme facteurs dans les déterminations humaines.

Une loi doit être avantageuse pour les hommes, et non satisfaire un idéal discutable de justice. Nous tuons les chiens enragés et nous avons raison, quoiqu'il n'y ait là aucune justice, puisque ces amis de l'espèce humaine ne sont en aucune manière responsables de la maladie dangereuse qu'ils ont contractée à leur insu, et même quelquefois en défendant leur maître contre un ennemi redoutable. Il y a donc des lois dans lesquelles le souci de l'avantage à obtenir l'emporte sur les influences sentimentales.

La notion de responsabilité, courante parmi les hommes doit être prise en considération, mais à condition qu'elle serve seulement à établir le départ entre les actions conscientes et les actions involontaires et que, surtout, on n'hésite pas, si elle gène le législateur dans la recherche du mieux, à se rappeler qu'elle n'a aucune valeur absolue et à en faire bon marché. Tant que les conditions oi^i elles ont apparu n'auront pas été trop profondément modifiées, quelques unes de nos notions métaphysiques pourront être d'un bon emploi courant, pourvu que nous n'oubliions jamais que nous avons le droit de discuter leurs ordres. Or, c'est précisément ce que n'admettront jamais les fervents adeptes de la métaphysique, et cependant,

LA VÉRITl'; nUMAIXK 223

chacun d'eux aura été probablement maintes fois douloureusement ému en se trouvant dans la nécessite d'agir autrement que ne le lui ordonnait une conscience morale tyrannique. Un exemple malheureusement courant est celui des jeunes gens qui sont tiraillés entre le souci de respecter la volonté de leurs parents, d'une part, et un autre sentiment également puissant d'autre part; quoiqu'ils fassent, ils sont malheureux. L'afl'ection que nous avons pour nos parents (ou pour ceux qui nous en ont tenu lieu, car cette aireclion ne tient paa, comme on l'a souvent prétendu, aux liens du sang), est le résultat de l'habitude que nous avons prise de bonne heure, de les considérer comme les guides de nos actions et de leur obéir en tout, à une époque où notre raison n'était pas encore assez développée pour se suffire à elle-même. Plus tard, cette affection et cette soumission sont devenues des caractères acquis et persistent, quoique n'étant plus indispensables^, de môme que persistent tous les caractères vraiment acquis, indépendamment des condilions extérieures.

Comme les enfants diffèrent de leurs parents, il peut y avoir conllit entre les tendances du fils et les ordres du père, et ce confiit est d'autant plus violent que, si l'habitude a développé la soumis-

1. Au contraire, quand nous élevons un cliien, nous lui restons toujours indispensables et Tautorito que nous acquérons sur lui ne cesse jamais d'être légitime ; aussi devenons-nous un dieu pour lui; le sentiment religieux est, chez mon chien, le respect do mon autorité incontestée.

224 LES INFLUENCES ANCESTHALES

sion chez le premier, elle a également développé l'autorité chez le second. C'est surtout aux époques de transition, pomme celle que nous traversons actuellement, que les générations qui se suivent ne ne ressemblent pas ; aussi, bien rares sont les familles dans lesquelles il n'y a pas eu de lutte douloureuse; on peut trouver dans ces luttes une image fidèle de celles qui se produisent dans chaque individu entre la conscience morale et la raison.

§ 48. Le progrès.

Du moment que Fou s'est rendu compte de la manière dont s'est introduite, dans la conscience humaine, la notion de bien et de mal, de devoir, de justice, de perfection, on ne peut plus accorder au mot progrès une signification absolue ; il est évident que chacun appréciera, d'après ses tendances personnelles, les améliorations de la société dont il fait partie et que ce qui sera progrès pour l'un sera au contraire, pour l'autre, une transformation déplorable.

Tant que l'espèce humaine a été en lutte avec les autres espèces animales pour la suprématie dans le monde, les hommes ont dû considérer comme des progrès toutes les découvertes qui ont augmenté leurs moyens d'action contre des concurrents redoutables ; mais ce n'a jamais été là qu'une définition humai)ie du progrès. Aujourd'hui, l'homme est définitivement le roi du monde à cause de sa science et des instruments au moyen

LA VKIUTK lUMAINE 225

desquels il a su décupler sa vigueur native. Il ne saurait donc plus èlro question de progrès à accomplir par rapport aux autres animaux ; on doit désormais réserver celte dénomination de progrès aux modifications qui, augmentant le patrimoine humain, rendent les sociétés plus prospères. Encore Caut-il que la prospérité qui croît dans les sociétés ne s'accompagne pas d'un amoindrissement du bonheur des individus. Il y aura toujours là matière à appréciation personnelle et je ne veux pas m'attarder à discuter ces appréciations.

Une des conséquences du fait que l'homme est devenu le roi du monde, c'est que quelques unes des particularités acquises par notre espèce, au cours de ses premières luttes contre les animaux, n'ont plus aujourd'hui de raison logique d'exister ; cela ne les empêche pas d'ailleurs de faire partie intégrante de nos individus et d'être au premier rang des facteurs de nos déterminations. Plus elles ont pris la forme métaphysique, plus elles sont devenues indisciilnhlns ; ainsi la notion de fraternité, héritage d'une époque où il fallait s'unir contre un ennemi spécifique, est devenue une notion absolue qui n'a pourtant plus de raison d'être dans la lutte entre exploiteurs et exploités.

Suivant les remous de l'histoire, nous voyons naître, de temps en temps, entre certains groupes d'iiommes, une fraternité momentanée résultant d'une coalition contre des ennemis communs, mais, comme les ennemis communs sont également des hommes, et que la coalition ne dure pas un

grand nombre de générations, cette fraternité de groupe n"a pas le temps de devenir une notion métaphysique indiscutable.

C'est ainsi que l'idée de pairie, quoique fortement ancrée chez la plupart des hommes, n'est pas aussi indéracinable que l'idée de justice ou de de devoir; le même homme peut d'ailleurs faire partie de deux coalitions différentes, avoir deux patries, et l'attachement qu'il porte à l'une nuit forcément à l'attachement qu'il conserve pour l'autre.

Par exemple, le catholique français peut être tiraillé entre les obligations que lui dictent son patriotisme et son attachement à l'Eglise, lorsque les intérêts de l'Eglise se trouvent en conflit avec ceux de la France, et rien n'est plus, curieux que la prétention des prêtres affirmant que sans le catholicisme, il n'y a pas de patrie possible. Du moment que les adeptes d'une religion formeront une église, cette église sera ditïérentc de leur patrie et lui nuira ; à moins que l'on institue des religions d'Etat ; mais nous sommes trop individualistes pour les accepter, et nous ne devons pas oublier que l'égo'isme coexiste en nous avec l'altruisme...

§ 49. L'art.

Du moment que l'homme a graduellement conquis la prépondérance incontestée à la surface de la Terre, du moment qu'il n'a plus eu à lutter sans cesse contre des ennemis qui lui disputaient sa

LA VF.RITÉ lUMAINE 227

iiourrilure, il a pu avoir des loisirs ; c'esl-à-dire que le travail nécessaire à son alimentation et sa coopération à Tœuvre économique de la société lui ont laissé plus de temps qu'il ne lui en fallait pour se reposer de ses fatigues ; l'oisiveté a été une des conséquences du progrès et l'un des facteurs priuinpaux de l'évolution humaine, à cause de la sensation insupportable que nous appelons l'ennui, et qui vient de l'habitude séculaire du travail. N'ayant plus rien à faire, à certains moments, au point de vue économique, l'individu habitué à travailler depuis de longues générations a dû se créer une activité factice pour satisfaire son besoin d'occupation.

Dans beaucoup de cas, l'oisiveté a causé des guerres aussi terribles que les guerres économiques; on a attaqué ses voisins « pour rien, pour le plaisir », pour passer le temps ; les peuples guerriers ne connaissaient guère d'autre distraction, et il nous est resté, de nos ancêtres, la notion plus ou moins ancrée en nous, suivant les individus, de la noblesse du niétier des armes.

A certaines époques, au contraire, la paix prolongée a fait naître, de l'oisiveté des hommes, les arts que nous considérons comme les embellissements de la vie. La notion du beau a une origine ancestrale facile à concevoir comme celle du bie)i, mais, tandis que la notion deé/en a eu pour origine une obligation commune à tous les membres d'une société, le notion du beau, résultant de rapj)réciation personnelle des agréments et des désagré-

ments, a naturellement été plus individuelle. Il est vrai que les hommes étant de même espèce, leurs dissemblances individuelles n'empêchent pas qu'il y ait entre eux des ressemblances très profondes ; on peut donc penser qu'il y a eu, de tout temps, des points communs dans les goûts de tous les hommes.

Ce sont ces points communs qui constituent le beau spécifique, le beau humain*; et. naturellement, de ce beau spécifique indiscuté, l'homme a, comme toujours, fait petit à petit une notion métaphysique, celle du beau absolu. Or, à mesure que les siècles se sont écoulés, que les conditions d'existence ont varié, et que les races diverses se sont mélangées, les goûts des hommes sont devenus de plus en plus divers, mais chacun a toujours cru posséder en lui-même la notion absolue du beau. Les artistes sont ceux qui essaient de fixer dans des œuvres durables leur idéal de beauté; naturellement, comme nous venons de le voir, l'œuvre d'art est éminemment personnelle ; elle est le reflet de la nature propre de l'artiste, et c'est par là que l'art diffère essentiellement de la science qui est impersonnelle. J'ai consacré tout un volume à des considérations sur les sciences {Les Lois naturelles^ op. ci/.); je ne saurais, et pour cause, me livrer à

1. Dans ce beau Imiiiain, on trouve assez peu de cliose si Ton considère à la fois toute l'humanitc. mais si l'on recherche seulement restliétiquc commune aux membres d'une race, le résultat est di'jà plus considérable; c'est le mélange des races qui a préparé les plus grandes variations d'esthétique individuelle.

des réflexions aussi étendues sur les arts, mais je crois devoir signaler cependant quelques remarques de Béotien au sujet de l'antagonisme des tendances artistiques et des tendances scientifiques ; je reproduis donc ici un article précédemment publié à ce sujet.

§ 50. La magie des mots'.

Dans les cantons sauvages du centre de la Basse- Bretagne, là où l'absence de chemins de fer a conservé intactes l'ignorance et la naïveté des ancêtres, il existe des guérisseurs locaux bien plus estimés de leurs voisins que les pauvres médecins diplômés égarés au milieu de ces populations inculles. Quand un de ces guérisseurs visite un malade, il l'étudié à sa façon, de manière à poser un diagnostic qui n'a rien de commun avec ceux de la Faculté; il déclare par exemple que le patient est atteint du signe de saint Kadok [avouez zant Kadoli) ou du signo de sainte liadccjonde {avouez zantez Radngondn)-. Cela ne signifie pas, je pense, que Saint Kadok ou Sainte Radegonde sont les causes de la maladie, ont envoyé la maladie en punition d'un manque de ferveur, comme Apollon envoya la peslc aux Grecs en leur lançant des flèches parce qu'Agamemnon avait manqué d'égards à son prêtre Chrysès ; je crois plutôt que, dans

Page 1