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Annales de la jeunesse luïqiip, novoiiibrc

2. Le dictionnaire breton de Le Gonidec donne comme traduction du mot liydropisie : « di'onk sant itmp » c'est-à-dire le mal de saint Itrop. Voilà un saint bien imagino !

l'esprit de mes compatriotes, les saints en question ont seulement le pouvoir spécial de guérir ces maladies particulières, quelle que soit leur origine, comme les rois de France guérissaient les écrouelles. Une fois le diagnostic posé, le patient, s'il est transportable, ou, à son défaut, un de ses proches, part en pèlerinage pour un endroit, souvent très éloigné, consacré au saint chargé de la guérison de la maladie dont il est alteini. Alors, de deux choses l'une : ou il guérit, ou il ne guérit pas. S'il guérit, il est rempli de reconnaissance pour Saint Kadok ou tel autre saint à qui il a été adressé ; s'il ne guérit pas, sa ferveur pour les saints n'est pas diminuée ; il perd seulement un peu de sa confiance dans le guérisseur, qui a pris pour le signe de Saint Guirec ou de Saint Efflam ce qui était peut-être le signe de Saint Ildut ou de Saint Gwennolé.

Pour chaque maladie il y a un certain nombre de phrases consacrées qu'il faut dire au saint chargé de la guérison. Voici par exemple ce qu'il faut dire trois fois de suite sans resjtirer pour obtenir l'intercession de Saint Gildas {Sanl G/veltas) quand on rencontre un chien enragé :

Ki Klanv, Ké gant da hent, mé wel Doué hag ar Zent hag an aotrou Zant Weltas a roïo did a dreuz da vass.

(( Chien malade, va ton chemin, — je vois Dieu et les saints, — et Monsieur Saint-Gildas, — qui te donnera sur la figure. »

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Il en est de même pour certaines opérations de petite chirurgie. Dans le canton de Bégard, existe un rebouteur célèbre dans toute la Bretagne, et qui guérit les foulures, les entorses, par des massages ; mais ce qui importe bien plus que ces pratiques matérielles, ce sont les mots mystérieux qu'il prononce en les exécutante

Nous avons hérité de nos ancêtres le respect des formules ; ils croyaient au pouvoir des incantations, surtout lorsque ces incantations se composaient de phrases dépourvues de sens. Beaucoup de nos contemporains, même assez instruits, y croient encore sans trop se l'avouer, au moins dans certains cas, et nous ne devons pas nous étonner de trouver ces croyances très vivaces chez des ignorants auxquels on apprend de bonne heure à dire en latin des prières dont ils ne comprennent pas le premier mot. Un paysan breton a avalé récemment, soigneusement roulée en forme de pilule, une ordonnance de médecin; il alLribuail, sans doute, aux mots mystérieux écrits sur la feuille de papier, une vertu magique analogue à celle des paroles que prononce le prêtre en consacrant l'hostie.

Cet ignorant était logique ; nous nous moquons

1. J'ai constate récemment, chez mes voisins de campagne à Pleumeur-Bodou, une superstition vraiment intéressante au sujet de la valeur des mots. Dans une île de la côte, l'île Agaton ou « à Canton » a existé naguère un sanctuaire do saint André (en breton Andrée) dont il reste encore quelques vestiges; on y va en pèlerinage pour la guérison de la coqueluche parce que le mot coqueluche (fh'co'], précédé de l'article {ann , fait ann drèo qui se prononce comme le nom du saint.

de lui sans nous apercevoir que, bien souvent, nous commettons des sottises du même ordre. Nous expliquons la vie par des mots qui ne signifient rien ; il est donc tout naturel que l'on traite les maladies de la vie par d'autres mots. L'introduction des poisons dans la thérapeutique (et elle a eu lieu de très bonne heure, malgré l'influence prépondérante attribuée aux paroles cabalistiques) a été un premier pas dans la voie de l'explication chimique de la vie ; on ne peut agir par la chimie que sur ce qui est de nature chimique.

Aujourd'hui, personne ne révoque en doute l'influence des substances chimiques sur les manifestattons vitales ; il est certain que l'alcool grise et que l'opium fait dormir; mais, dira-t-on, si, évidemment, il y a de la chimie dans beaucoup de phénomènes vitaux, évidemment aussi il y a autre chose !

Autre chose? Quoi? Des mots?

Mais ce sont des mots auxquels on a cru jadis si fermement qu'on les répète et qu'on les répétera longtem])S encore comme s'ils avaient un sens.

Certainement, c'est par l'intermédiaire des mots que les hommes se transmettent leurs idées ; c'est par des mots qu'un chef commande à ses sujets; mais de ce que certains signes phonétiques conventionnels, transmis dans les familles par l'éducation, sont utilisés pour les communications entre des hommes d'un même pays, on est arrivé à attribuer, sans aucune logique, à ces mots, qui n'ont

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de valeur que (iliduime ù hommc^ une importance universelle; on a cru que les mois commandaient aux éléments; on a dcidé le verbe :

« Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu, et le Verl)e était Dieu. Il était dès le commencement en Dieu. Toutes choses ont été faites en lui et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes... Et le Verbe s'est fait chair. »

Pour un esprit non prévenu, le sens de toutes ces belles phrases (si elles ont un sens) serait simplement que Dieu est un mot, une manière de parler. Mais cette explication littérale et terre à terre fera sourire de mépris les théologiens qui, il ne faut pas se le dissimuler, sont bien plus des rhétoriciens que des philosophes. Le mot grec ^oyoç, le mot latin verbum, équivalant au terme français parole ou discuurs ou mot, cela eût été trop clair; on aurait bien vu que les phrases précédentes ne signifiaient pas grand'chose ; verbe a une allure i)lus mystérieuse; il fait bien dans le langage poétique.

Car le mot c'est le Verbe et le Verbe c'est Dieu

a dit Victor Hugo ; cela fait un vers magnifique, donc cela représente autre chose que la misérable explication à laquelle je m'arrêtais tout à l'heure. Le langage vraiment scientifique est trop précis et trop net; il fait disparaître toute trace de mystère, donc toute beauté. Un professeur de philosophie annotait récemment ainsi une copie d'un de

ses élèves : « Trop clair, se comprend à la lecture. » On ne peut être profond si l'on est clair; il faut laisser aux phrases un vague sous lequel on devine des abîmes de pensées!

Les mots sont les passants mystérieux de Fàme,

a dit le même Victor Hugo ; allez donc chercher de la profondeur dans les œuvres d'un Monsieur qui K appelle un chat un chall »

« Pourquoi vouloir discuter avec les mélaphysiciens? me disait récemment un des maîtres les plus écoutés de la psychologie contemporaine. Vous ne parlez pas la même langue. Tenez, je suppose que nous ayons à étudier un artichaut ; nous nous attacherons tout bonnement à connaître les feuilles de l'artichaut, le foin de l'artichaut, le cœur de l'artichaut; les métaphysiciens, au contraire, enlèveront d'abord les feuilles, puis le foin, puis le cœur, et alors il restera « l'artichaut en soi. » Et quand ces messieurs discuteront sur la nature de l'artichaut, il sera bien entendu qu'il s'agit uniquement de Vnrlichaut en soi, objet qui n'a évidemment aucun rapport avec les feuilles, le foin et le cœur, que nous aurons étudiés. Pourquoi donc discuter? Nous ne parlons pas des mêmes choses, et l'on ne manquera pas de mépriser un piètre philosophe qui, pour étudier un artichaut, s'attache à des détails aussi vulgaires, aussi matériels que le foin, les feuilles et le cœur. »

Et je pensais malgré moi au paysan breton qui

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avait avalé rordoniumco du médecin. Sans doule, ces messieurs ne l'auraient pas avalée : cela est trop grossier et trop matériel; ils se seraient seulement pénétrés do son esprit ; ils auraient absorbé, par la pensée, de la « quinine en soi » pour couper leur fièvre.

Nous ne sommes pas si loin, d'ailleurs, de l'époque où l'on attribuait aux médicaments une vertu de même ordre que le principe vital, et il y a encore aujourd'hui bien des gens qui pensent qu'un produit i)harmaceulique n'est pas seulement actif par sa nature chimique. L'homme aime le mystère; la poésie qui nous berce si délicieusement ou qui développe en nous les aspirations les plus nobles, est, le plus souvent, un ramassis de fictions que nous savons absurdes et qui nous émeuvent cependant, quand elles sont bien dites, plus que les grandes vérités d'ordre scientifique. Le positiviste le plus convaincu n'est jamais insensible à la magie d'un beau vers qui ne signifie rien. Un habile manieur de mots est dangereux; il peut faire accepter des idées mauvaises ou fausses. L'art est le contraire de la science.

Dans les forces tumultueuses, Verhaercn a tenté un grand effort vers ce qu'on pourrait appeler u la poésie de la vérité. » Il y a tant de choses admirables dans la nature qu'il est inutile de chercher dans le mensonge la source d'émotions violentes et profondes. Sans doute, mais les beautés d'ordre scientifique ne seront jamais un sujet bien digne d'inspirer les poètes, elles sont belles par leur

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vérité; l'art, la grandiloquence ne leur ajoutent rien. Au contraire, peut-cire; je ne sais pas si un théorème ne perdrait pas de sa puissance en passant par la plume de Flaubert. Je ne vois pas ce que gagnerait le téléphone à être chanté par Hugo.

Les poètes, habitués à personnifier, dans leur langage imagé, toutes les causes naturelles des faits, font exactement le contraire de ce que cherchent les savants. Ils sont, de gaieté de cœur, éminemment anlhropomorphistes. La science et l'art parlent * à deux parties distinctes de notre individu ; les joies que nous trouvons dans la science ne sont sans doute pas moindres que celles dont nous sommes redevables à l'art; elles sont aulrrs, et c'est une erreur de chercher à les confondre et à les mêler. Le côté de nous qui est sensible aux manifestations de l'art, c'est le côté métaphysique héréditaire ; il est bien plus considérable chez quelques hommes que le coté scientifique, développé uniquement par l'éducation. Et il faudra sans doute bien des siècles pour que notre aptitude à goûter la vérité toute nue prenne dans notre structure congénitale une importance aussi grande que celle qu'occupe aujourd'hui notre tendance mystique vers l'art ; mais nous ne devons pas nous le dissimuler : ceci tuera cela.

II existe, à notre époque, des hommes tout à

1. Je m'aperçois que je personnifie nioi-mcme la science et l'art au moment précis où je déclare nuisibles toutes les personnifications. Il est peu probable que le langage humain arrive jamais à n'en plus faire.

fait difTérents les uns des autres ; les uns, purs artistes, hommes de tradition, sont fermés à la science ; d'autres, ayant subi une éducation uniquement scientifique, ont une culture artistique presque nulle, mais ne peuvent cependant être insensibles à certaines manifestations de l'art : d'autres enfin, et ceux-là sont les plus heureux, ont pu, par une éducation mixte, grâce surtout à de rares dons naturels, être capables à la fois des jouissances artistiques et des jouissances scientifiques.

Ils ont le grand bonheur de comprendre et d'aj)précier les hommes des deux premières catégories, lesquels, il faut bien l'avouer, ont souvent, les uns pour les autres, peu de considération et de sympathie. C'est l'existence de ces types de transition qui a fait croire à la possibilité d'un art scientifique, et je pense qu'il y a là une grande erreur. Entre les émotions d'origine artistique et les émotions d'origine scionlifique, il y a autant de différence qu'entre la vue et l'ouïe: je ne vois pas l'avantage que nous aurions à percevoir par les yeux les mouvements qui causent le son; l'exécution d'un chef-d'œuvre de Gluck ne donnerait pas sur le cylindre du phonographe une ligne d'une merveilleuse beauté.

Cette comparaison avec la vue et l'ouïe n'est pas fameuse, car, entre ces deux sens de l'homme, il n'y a pas antagonisme ; ils peuvent se développer parallèlement, sans se nuire. Je ne crois pas, au contraire, qu'il soit possible de cultiver en même

temps chez un homme, sans préjudice pour Tune des cultures, le goût de la vérité et celui de la fiction.

Maeterlinck, me direz-vous. est un puissant poète, et il a cependant étudié les abeilles avec un esprit scienlique indéniable ; il a écrit, au sujet de ces admirables insectes, une véritable épopée qu'il est difficile de lire sans émotion. Je connais, cependant, plusieurs hommes, de la seconde catégorie de tout à l'heure, qui aiment beaucoup mieux lire l'histoire des hyménoptères dans un manuel rigoureux et précis et qui n'ont pas joui de l'œuvre du chantre des abeilles. D'autre part, s'il est indéniable que le poète belge a fait preuve d'un grand esprit scientifique dans ses études d'apiculteur, il n'en est pas moins vrai qu'il s'est laissé, lui aussi prendre à la magie des mots, à la magie de sa belle langue imagée dans un ouvrage plus récent : Le Temple enseveli.

La langue scientifique doit être claire et dépourvue d'images; la langue des poètes est d'autant plus belle qu'elle est, au contraire, plus pleine d'évocations mystiques et de personnifications; il n'y a aucun avantage à appliquer la poésie à la science ; il semble plutôt que les deux langues vont se séparer de plus en plus; elles ne gagnent pas à être confondues. Mallarmé a été très logique quand il a créé pour sa poésie un vocabulaire dans lequel chaque mot prenait un sens en rapport avec sa sonorité, mais il est bien certain (jue la langue de Mallarmé se prêterait difficilement à la géomé-

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trie. Un théorème doit être écrit dans une langue commune à tous les hommes, et dans laquelle la signilication des mots soit indépendante de l'impression personnelle que leur audition procure à chacun. L'éducation scientifique apprendra aux hommes à goûter vraiment les idées et non la forme des idées. Or,réducation scientifique devient de plus en plus indispensable à tous ; il n'y aura plus, dans deux ou trois générations, un homme civilisé qui en soit dépourvu.

Est-ce à dire que, l'évolution continuant, il apparaîtra des hommes qui ne porteront plus de trace héréditaire des croyances ancestrales? Arrivera-t-il un jour où l'on vivra d'une manière exclusivement scientifique? Je ne crois pas que l'évolutionniste le plus hardi ose le prévoir. Ce que nous appelons aujourd'hui un homme est un mécanisme coordonné dont certaines parties sont des résidus ataviques, des survivances d'anciennes lois ou d'anciennes théologies, tandis que d'autres parties du même mécanisme résultent uniquement de l'adaptation de plus en plus étroite de l'individu aux frottemeiits extérieurs et constituent notre appareil logique. Avons-nous le droit de supposer que le mécanisme, débarrassé des premières parties, pourrait rester (loordonné avec les secondes seules? Rien ne nous le permet et il est plus vraisemblable de penser que l'homme conservera toujours des traces cérébrales de son ancestralité ; le progrès consistera à savoir distinguer ce qui, dans notre cérébration, est un souvenir de nos ancêtres

ignorants, et à soumettre nos sentiments dits spontanés au jugement de la raison.

Sans vouloir nous étendre sur des considérations aussi peu vérifiables, bornons-nous à constater l'antagonisme indéniable qui se manifeste actuellement entre la tendance mystique ou religieuse et la tendance scientifique.

De cet antagonisme, je trouve une image très intéressante dans la lutte actuellement engagée entre l'enseignement classique et l'enseignement moderne.

Devant la quantité énorme des faits scientifiques acquis, et qui doivent être enseignés, il a fallu songer à déblayer les programmes, et nous, qui avons passé les meilleures années de notre jeunesse en compagnie des classiques latins et grecs, nous déplorons la nécessité qui privera les prochaines générations de cet aliment si agréable. Nous terminons une période pendant laquelle on n'était considéré comme « un homme bien élevé » qu'à condition d'avoir fait « ses humanités». Mais dès que nous aurons disparu, la connaissance des auteurs anciens ne sera plus considérée que comme un complément de luxe à une instruction plus solide. Aujourd'hui on serait honteux d'ignorer Virgile et Homère, et l'on n'éprouve aucun ennui à avouer qu'on ne connaît pas la machine Gramme; dans quelque temps les choses seront renversées; on redoutera beaucoup plus d'être mal renseigné

sur le fonctionnement du téléphone que d'être pris en flagrant délit d'ignorance au sujet de VOdijssée.

Cela abaissera le niveau de l'espèce humaine, dira-t-on. Il est tout à fait curieux que. a priori et sans s'être donné le mot, la plupart des hommes considèrent comme supérieure, comme plus noble, la partie mystique et nuageuse de leur cerveau, celle où revivent leurs ancêtres les plus barbares ; au contraire, ce qui constitue l'affranchissement réel de notre nature, ce qui nous met au-dessus de tous les autres animaux par la recherche de la vérité, beaucoup en parlent avec dédain.

Les hommes seront, en tous cas, moins heureux, diront les amis de l'art. Je ne le crois pas. Tant que notre sens mystique se transmettra héréditairement à nos descendants, il y aura des poètes et des artistes, et des «euvres qui satisferont cette partie ancestrale de notre cerveau ; et si elle disparait un jour devant les progrès de notre développement scienlilique, le besoin d'art n'existant plus, nous n'aurons pas à déplorer l'absence des artistes. Mais nous n'en éprouverons pas pour cela moins de joies ; seuls, ceux qui n'ont pas goûté les jouissances d-'ordre scientifique peuvent supposer qu'elles sont inférieures à celles dont nous sommes redevables à la poésie. Elles sont en tout cas plus sûres, moins contingentes ! Il faut bien avouer que les œuvres d'art, même les plus belles, sont discutées ; les connaisseurs sont heureux de se dire qu'ils jouissent de choses inaccessibles au vulgaire, et l'on a honni Tolslo'i voulant l'art à la

portée de tous; mais parmi les connaisseurs même, que de groupes, que d'églises hors desquelles il n'y a point de salut !

La vérité scientifique impersonnelle se dresse devant l'individualisme artistique comme un phare qui éclaire l'avenir. Elle promet de débarrasser l'homme de toutes les terreurs mystérieuses, de toutes les superstitions absurdes qui font le malheur de la vie, mais elle n'y arrivera qu'aux dépens du mysticisme, survivance des époques barbares. De nos jours encore, beaucoup de natures sont ouvertes aux émotions artistiques et aux joies de la science positive, mais ceci n'existe qu'aux dépens de cela : ceci tuera cela.

Bien peu de gens accepteront cette manière de voir; l'esprit conservateur lutte sans cesse contre l'esprit scientifique révolutionnaire; on traite couramment de brute un homme de science qui ignore les choses artistiques; je pense donc que l'on n'adoptera guère cette idée de l'antagonisme de l'art et de la science ; du moins ne pourra-t-on pas nier qu'il est nuisible d'employer, pour la recherche de la vérité, le langage de la fiction.

Ce qui entretient les discussions entre les philosophes, ce qui les empêche d'aboutir, c'est qu'il y a des philosophes de deux natures opposées ; il y a des philosophes poètes et des philosophes savants ; c'est la lutte du vieil homme contre l'homme nouveau. Les deux peuvent coexister dans le même individu, mais ils y sont antagonistes; ils ne peuvent s'entendre.

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Les philosophes poètes, les philosophes rhéloriciens, si j'ose m'exprimer ainsi, se grisent de mots mal définis ; c'est pour eux que le verbe est Dieu ! Ce sont des artistes ! Au premier rang, parmi eux, sont les théologiens. Avez-vous quelquefois assisté à un sermon d'un des grands prédicateurs actuels? Et, si vous avez clé enlrahié par l'éloquence et l'abondance du discours, si vous avez éprouvé en l'écoutant une véritable joie d'ordre artistique, avez-vous essayé ensuite de résumer^ en langage clair, ce que vous avez entendu? C'est là une expérience fort intéressante. Il ne faut pas entamer de discussion avec des théologiens; on aboutirait à une vaine logomachie ; il suffit de résumer leur rhétorique en langage clair; immédiatement leurs arguments s'effondrent; ils ne tiennent que par les mots. Et des mots n'ont pas besoin d'avoir un sens pour donner une émotion profonde quand ils sont arrangés avec art...

On nous répète sur tous les tons que la science n'a rien à voir avec la foi. La foi étant un ramassis de mots qui ne représentent rien (écoutez Rabelais : « foy est argument des choses de nulle apparence »), il est certain que l'on ne peut pas étudier dans les laboratoires ce que représentent les articles de foi ; mais on peut montrer que ces mots ne rei>réscnlenl rien et cela a son importance si ces mois ont précisément pour résultat de terroriser l'humanité.

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