CHAPITRE XVI L'ÉVOLUTION DU LANGAGE ARTICULÉ
§ 51. Tradition orale et hérédité.
Si l'on peut mettre au compte du langage un très grand nombre d'erreurs philosophiques, il ne faut pas pour cela essayer d'amoindrir l'utilité de ce merveilleux outil. Ce n'est pas d'hier qu'Esope a montré que les langues sont à la fois ce qu'il y a de meilleur et de plus mauvais.
A l'époque où, chez les ancêtres communs aux hommes et aux singes, un groupe d'individus s'est trouvé, sous l'influence de conditions que nous ignorons, doué d'un appareil phonateur à flexions plus variées, ce groupe a constitué une variété infiniment favorisée sous le rapport de la facilité des relations sociales; et Ton peut affirmer hardiment que si les descendants de ces singes parleurs ont progressivement conquis la supériorité du règne animal, c'est au langage articulé qu'ils l'ont dû. C'est à cause du langage articulé et de toutes les fonctions qui en résultent, que le cerveau de l'homme est aujourd'hui le double de celui des singes les mieux doués; le langage articulé a suffi pour creuser legmi/fre dont Huxley constate actuel-
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lemeiit rexistcncc ciilrc mous et nos cousins les anlliropoïdes.
Et ce résultat extraordinaire ne lient pas seulement aux facilités que crée le langage pour les relations sociales ; il provient surtout de la possibilité, pour l'homme, de transmettre à ses enfants les résultats de son expérience.
Tout ce que l'homme sait, il le sait par expérience, mais il y a l'expérience individuelle et l'expérience ancestrale. De l'expérience anceslrale, une partie, acquise successivement par des milliers de générations, a fini par se fixer, sous forme de mécanisme individuel, dans le patrimoine héréditaire des espèces ; cette partie de l'expérience anceslrale, de laquelle résulte notre logique, a donc pu s'accumuler aussi bien chez les animaux muets que chez les hommes, et, en effet, nous constatons que les chiens, les renards, les castors, ont leur logique spécifique ; c'est grâce à cette logique spécifique que les divers animaux peuvent tirer parti (le leur expérience individuelle, c'est-à-dire agir intelligemment.
Mais, au cours de la vie des nombreux ancêtres d'un animal actuel, oulrc les faits d'expérience quotidienne et susceptibles par conséquent de fixer leur empreinte dans le patrimoine héréditaire, il y a eu tous les autres faits d'observation fortuite, qui, utilisables par ceux-là même qui les avaient observés, restaient lettre morte pour leurs descendants. Dans les espèces douces de la parole articulée (et il est possible que cela se soit produit
ailleurs que dans l'espèce humaine; les perroquets ont un cerveau bien plus volumineux que les autres oiseaux), les parents ont pu enseigner à leurs enfants ce qu'ils avaient eux-mêmes appris; la tradition orale a permis l'accumulation des documents recueillis au cours des générations successives ; c'est elle qui a constitué la science, résumé des parties non héréditaires de l'expérience ancestrale et dont l'intelligence tire parti aussi bien que de l'expérience individuelle.
Il est certain que la tradition orale (ou écrite) a conservé, en même temps que les faits bien observés, les explications erronées résultant d'une connaissance incomplète des choses et que, par conséquent, en même temps qu'un instrument de développement scientifique, elle a été aussi le plus puissant obstacle à ce développement.
Ceux ({u'on appelle aujourd'hui les partisans de la tradition, les conservateurs, sont ceux qui s'attachent de préférence aux explications et aux règles de conduite que nos prédécesseurs ont tirées de leur science incomplète. Or, depuis un siècle, les documents scientifiques accumulés sont infiniment supérieurs, tant par la quantité que par la qualité, <à ceux qu'avaient recueillis les hommes pendant tous les siècles antérieurs de leur histoire ; et ce sont précisément l'état social et les doctrines philosophiques antérieures à ce grand mouvement de l'esprit humain que l'on veut conserver au nom du respect de la tradition ; cela n'a pas le sens commun.
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A travers les modifications qui, d'âge en âge, se sont manifestées dans les conditions de la vie humaine, les mots ont évolué dans leur signification et sont devenus méconnaissables; l'élude de ces modifications successives des valeurs des mots constitue Thisloire de la philosophie; c'est surtout lo dernier siècle qui a nécessité les plus grandes variations ; il en a nécessite de telles que nous aurions dû oublier les anciens mots et en créer d'autres ; mais l'amour de la tradition est là; on a gardé les mots et beaucoup veulent conserver aussi le sens suranné des mots.
§ 52. Les déformations du langage et la règle celtique des « mutes ».
Si le langage articulé a été l'outil de la tradition, il a été aussi lui-même Iranwiis de génération en génération et, surtout dans les pays où l'écriture existait peu, il s'est modilié plus ou moins vite; il a évolué. Non seulement les invasions et les vicissitudes des em[)ires, ont créé des mélanges de langues; même des idiomes, qui se sont transmis sans mélange, se sont néanmoins altérés à la longue, quoique chaque génération ait cru, en toute sincérité; transmettre intact à la génération suivante l'héritage linguistique qu'elle tenait de la génération précédente. Et c'est ainsi que, modifiées de diverses manières par des peuples de physiologie dilTérente, des langue-^, primitivement identiques, sont devenues distinctes.
L'étude (les diiTérents dialectes germaniques est à ce sujet fort instructive; on reconnaît aisément encore l'origine commune de mots équivalents du saxon, du danois et du haut allemand ; là où il y a une dentale dans le premier de ces idiomes, il y a aussi une dentale dans les deux autres, mais celte dentale peut être aspirée ici, alors que là elle est ténue ou moyenne ; de même pour les labiales et les gutturales ; pourquoi ?
Je crois que c'est là un phénomène biologique qui ressortit encore à la question de Thérédité des caractères acquis.
On a souvent agité la question de savoir si le langage employé pendant de nombreuses générations pouvait finalement devenir héréditaire ; l'expérience que prête Hérodote au roi Psammit'ique* prouve que, déjà à cette époque reculée, on avait cru à l'hérédité possible du langage ; elle prouve
1. Les Égyptiens, avant que Psammitique régnât sur eux, se crojaient les plus anciens de tous les hommes. Depuis que Psammitique voulut savoir quels hommes avaient vécu les premiers, ils pensent que les Phrygiens les ont précédés, puis, que eux-mêmes sont venus avant tous les autres. Psammitique fit donc cette enquête, et d'abord, il ne put rien découvrir; enfin, il imagina ce (jui suit. Il prit chez les premiers venus, deux enfants nouveau-nés et les donna à un pâtre pour qu'il les élevât parmi ses troupeaux en se conformante à ces prescriptions : qu'on ne dît jamais devant eux le moindre mot; qu'on les couchât à part dans une cabane solitaire; qu'on leur conduisit au moment opportun des chèvres; ensuite, quand ils seraient rassasiés de lait, qu'on ne s'occupât plus d'eux. Le roi prit ces mesures et donna ces ordres, afin de saisir les petits cris confus de ces enfants et d'entendre quel mot d'abord
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aussi que Ton avait une idée vague de ce fait, fort discutable en l'espèce, que ce qui est le plus ancien est le plus naturel à l'homme. Aujourd'hui nous sommes bien convaincus que le langage articulé n'est pas héréditaire, et qu'un jeune Anglais élevé dans une île déserte ne saurait pas l'anglais sans l'avoir appris; mais nous sommes convaincus aussi qu'à force de parler une langue ayant certains éléments phonétiques bien spéciaux, on accoutume progressivement son organe phonateur à ces éléments phonétiques et que, si cela dure plusieurs générations, cette accoutumance devient héréditaire, c'est-à-dire qu'il y a, dans l'organe phonateur des nouvelles générations, des modifications en rapport avec l'habitude d'émettre certains éléments phonétiques.
Par conséquent lorsque, en toute bonne foi, les générations nouvelles croient reproduire l'idiome paternel avec sa pureté originelle, elles le modi-
ils articuleraient. Tout cela fut exécuté ; deux ans s'étaient écoulés depuis que le pâtre s'acquittait de sa tâche, quand, à l'instant oii il ouvrait la porte et entrait dans la cabane, les deux enfants s'attachèrent à lui en étendant les mains et en prononçant : Becos. La première fois que le pâtre ouït ce mot, il ne dit rien; mais il revint souvent; il prêta la plus grande attention, et ce Becos fut à chaque fois répété. Alors il en parla à son maître et, sur son ordre, il lui conduisit les enfants. . Psammitique, après les avoir lui-même entendus, demanda quels hommes se servaient de ce mot Becos et ce qu'il signifiait. 11 apprit, en s'infurmant, que les Phrygiens nomment ainsi le pain. Les Égyptiens conclurent de cette expérience et tombèrent d'accord que les Phrygiens étaient plus anciens qu'eux. {Uérodote, liv. II, .^ 2.)
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fient en réalité puisqu'elles se servent d'un appareil phonateur différent. Et les modifications sont toujours dans le sens d'une plus grande facilité à prononcer; on conçoit donc que ces modifications soient difîérentes chez des peuples qui, issus de mêmes ancêtres ont, dans des milieux différents, des physiologies différentes.
On peut désormais parler de l'évolution des langues, comme d'un phénomène biologique analogue à l'évolution des autres parties des animaux. Chose extrêmement curieuse, on trouve, dans l'histoire des idiomes celtiques, une particularité du même ordre que celle que Fritz Mûller a mise en évidence dans l'histoire du transformisme animal ; le savant allemand a montré que l'on peut retrouver dans le développement individuel de chaque être, une répétition plus ou moins fidèle de son évolution ancestrale. Eh bien, dans le breton actuel, on trouve des transformations actuelles identiques à celles que cet idiome a éprouvées depuis l'époque la plus ancienne dont nous ayons conservé des documents. Tel mot qui, au viii^ siècle, possédait, entre deux voyelles, un P, un K ou un T, avait quelques siècles plus tard remplacé ces lettres par un B, un G ou un D, et quelquefois, plus tard •encore par un V, un C'H ou un Z. Or, aujourd'hui, quand un mot commence par Tune des six premières lettres que je viens de citer i, sa pronon-
1. Et aussi par quelques autres, jM par exemple, qui devient V, tant historiquement que dans le langage actuel; Adam est devenu Azav en çnallois.
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cialion change d'après la facilité plus ou moins ij::rande qu'on éprouve à l'articuler après le mot qui le précède.
Soit, par exemple, le mot Tad (père); on dit : va 3ad (mon père), da rfad (ton père), ho /ad (votre père). C'est ce qu'on appelle la règle des mutes\ elle n'a plus, en réalité, aujourd'hui, de valeur utilitaire; elle n'est plus qu'un souvenir d'une époque où les pronoms qui sont aujourd'hui va et c/a, par exemple, se terminaient par des consonnes différentes et modifiaient par suite les conditions de prononciation de la première consonne du mot suivant. Elle a été néanmoins conservée par la tradition, (nouvel exemple à' xxn. caractère acr/uis devenu indépendant des conditions qui l'ont fait naître), et fait partie aujourd'hui du génie de la langue bretonne. Elle finira même par en être le dernier vestige quand l'invasion du français aura fait, petit à petit, disparaître tous les radicaux celtiques; on parle quelquefois, dans mon voisinage, un breton si corrompu que, seule, l'observance de la règle des mutes prouve que ce n'est pas du français; et rien n'est plus bizarre que l'aisance avec laquelle mes compatriotes accommodent les mots français à la sauce bretonne : va ::uteur (mon tuteur), da uontr (ta montre), etc..