CHAPITRE XVIII
§ 55. Elle est la négation de l'évolution.
Le souci de donner une explication simple ^ des faits d'hérédité cl d'amphimixie a amené plusieurs auteurs à construire la théorie dite des particules représentatives et qui, quoi qu'elle ait été signée Darwin avant d'élrc transformée par Weismann, est évidemment la négation philosophique de l'évolution. J'ai déjà montré souvent'- l'erreur de méthode qui a présidé à la genèse de cette théorie, mais je dois y revenir, à cause d'expériences récentes, dans lesquelles leurs auteurs ont voulu trouver la démonstration du hien fonde de la théorie des particules représentatives.
La base de ce système antiscicntilîque est la croyance à toutes les entités morphologiques ou
1. Nous avons vu précédemment ce quil faut entendre par cxpliciition simple. V. aussi Les Lois naturelles, op. cit., cliap. xwii.
2. Laviarkiens et Darwiniens 'Paris, Alcan, 2'' cdit.), et Ti-aité de biologie, op. cit., cliap. \i.
métaphysiques dont notre langage a peuplé le monde ; non seulement il faut croire à ces entités, mais encore il faut admettre l'existence de particules extrêmement petites et d'ailleurs invisibles, qui représentent chacune d'elles et l'introduisent dans les protoplasmas où elles se trouvent; ces particules ont, comme les cellules sur lesquelles elles sont calquées, la propriété de se multiplier par bipartition ; et, d'après Weismann, non seulement elles existent aujourd'hui, mais elles ont existé de tout temps ou au moins depuis l'apparition de la vie (théorie des plasmas ancestraux) et n'ont fait, depuis, que se multiplier sans se modifier.
C'est, on le voit clairement, la négation même de l'évolution.
Tous les caractères actuels des êtres, c'est-à-dire tous les éléments conventionnels dans lesquels la fantaisie la plus illimitée peut décomposer, pour la décrire jilus aisément, l'activité physiologique ou psychologique d'un être, tous ces caractères, dis-je, ont existé de tout temps, représentés par des particules immortelles; il n'y a donc plus à expliquer historiquement la genèse des particularités les plus merveilleuses de l'organisme humain ; il a existe toujours de la vertu, de la justice, de la morale, de la logique, en bouteille (en particule représentative), et le plus qu'ait pu faire révolution a été de réaliser des groupements variables de ces diverses entités ; l'évolution ainsi comprise ne ferait donc que nous montrer la genèse historique
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des différences entre individus, mais ne nous montrerait pas l'apparition progressive de ce qui, dans les mécanismes actuels, nous paraît précisément le plus admirable. Darwin, avec ses gemmules, a donc, me semble-t-il, ouvert à Weismann la voie la plus franchement opposée à celle qu'il avait lui-même tracée dans « l'origine des espèces par sélection naturelle ».
Mais la aiinjtUcilé verl)alc de ce système des caractères entités lui a assuré un succès contre lequel il est difficile de lutter; voici ce que m'écrivait, il y a quelques jours, un de mes amis, professeur dans une de nos universités françaises, à propos des particules rcprésrntalives : « En tant que philosophe, vous avez raison de dire qu'elles n'ont guère de valeur. Par contre, au point de vue pédagogique, elles sont à même de l'endre des services appréciables; je ne rougis [)oint d'avouer que je m'en sers dans mes leçons, quitte à ne pas celer à mes auditeurs ce que la conception a de fictif, une fois qu'ils ont l'air d'avoir compris. Comment exposer à des débutants ce que peut être la pathologie de la dilTérenciation sans avoir recours à des moyens plus ou moins artificiels? » Je ne partage pas l'opinion de mon ami, et si je consacre tous les ans une leçon à la théorie de Weismann, c'est pour mettre le public en garde contre l'engouement qu'a provoqué cet « édifice verbal ». J'obtiens, je dois l'avouer, un résultat assez inattendu, car. aux examens de lin d'année, je constate ordinairement ([ue les élèves connaissent,
mieux que toute autre théorie, la théorie contre laquelle j'ai essayé de les prémunir: et c'est |là une preuve de plus de la facilité qu'ont les hommes à accepter les systèmes anthropomorphistes ; le succès persistant des particules représentatives est dû aux mêmes causes que celui du spiritualisme et de la métaphysique qui sont d'ailleurs aussi des théories « simples » dans le langage humain.
Une observation très courante donne une illustration fort claire de la nature du système Weismannien ; quand un insecte pond dans l'épaisseur des tissus d'un végétal, les larves qui s'y développent déterminent la production d'une tumeur appelée galle, dont l'aspect dépend de l'espèce infestée et de l'espèce infestante. Là donc, la narration humaine est facile ; on peut dire que la larve parasite est la couse de la tumeur (encore faut-il remarquer que l'ensemble des facteurs contenus dans le mot larre n'est pas suflisant pour déterminer la galle puisque l'espèce de la plante infestée y intervient également). Dans le système dont je m'occupe, un caractère est donné de même à un iu'oto{)lasma, par la particule représentative correspondante ; il est vrai qu'on suppose le proloplasma tout à fait neutre dans le phénomène, ce qui est d'ailleurs difficile à comprendre, mais à part cela le rôle de la particule représentative est calqué sur celui du parasite cécidogène et cela fait comprendre que l'on ait pu voir dans certains faits «l'un ordre particulier une démonstration du système Weismannien. Je reproduis intégrale-
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ment l'arlicle que j'ai publié à ce sujet il y a quelques mois.
§ 56. L'hérédité des diathèses ou hérédité mendéllenne*.
On aurait pu croire que la théorie des particules représentatives avait vécu, du mument que tout le monde avait compris que celte théorie est l)aséc sur une erreur de niélhode, mais, comme cela arrive chaque fois qu'un système a été longtemps adopté par les savants, il en reste des traces dans le langage scientifique, et le simple emploi de ce langage suffit à conserver à la théorie défunte des adeptes plus ou moins avoués. Tant que l'on a cru, par exemple, aux gemmules de Darwin ou aux déterminants de Weismann, particules représentatives des caractères des individus, on a parlé de ces caractères comme d'entités parfaitement définies, puisque chacun d'eux était représente par une particule distincte et l'on disait, couramment, « que tel individu dilTcre de tel autre par n caractères §.péciaux », comme s'il n'était pas évident que la décomposition en caractères de la description d'un être est susceptible d'être faite d'une infinité de' manières, d'après le caprice du descripteur. Je n'insiste pas ici sur les vices fondamentaux des théories particiclaircs ; je l'ai suffisamment fait ailleurs (voyez, par exemple. Traité de /iiuloijie, chapitre Vli, mais je liens à dire