Traité de biologie. Paris, Alcan
nante et qui nous donne cerlaincment, au sujet de la substance vivante, la notion la plus féconde : supposons supprimée d un niomoit quelconque toute cause destructive, dans une lignée à laquelle nous fournissons les éléments de l'assimilation, il se construit de la substance identique à ce qu'était, au moment considéré, la substance de la lignée ; autrement dit, tant que n'intervient pas une nouvelle cause destructive, In substance vivante se mulliplie avec toutes les propriétés qu'elle a ACQUISES au cours des variations précédentes ' le phénomène de l'assimilation devient encore plus merveilleux de ce fait que, au lieu d'être limité à un certain nombre de substances une fois choisies, il peut se manifester dans l'une quelconque des modifications en nombre infini qui résultent de destructions partielles extrêmement variées de ces substances.
Voici, par exemple, une bactéridie charbonneuse; je la soumets à des réactions destructives qui en font une bactéridie atténuée, puis je la transporte dans un bouillon de culture et elle se multiplie sous cette forme atténuée!
Considérons une lignée vivante qui dure depuis Torigine ; cette lignée présente une série ininterrompue de, réactions assimilatrices; mais, à chaque instant de son histoire, Tassimilation est relative à l'état momentané de la substance considérée, et, par conséquent, si l'histoire généalogique du corps considéré présente une série de variations très nombreuses, elle présente aussi une série d'autant
de phénomènes d'assimilation dont chacun correspond à Tnne des variations et la conserve jusqu'à la variation suivante. Cela tient du merveilleux étant donnée la précision absolue qu'entraîne la définition même de l'assimilation.
Il est vrai que, s'il en avait été autrement, nous n'aurions pas constaté aujourd'hui l'assimilation chez un seul des êtres actuellement vivants et qui dérivent tous d'êtres difîérents; nous constatons, au moment présent, une assimilation relative à l'état présent de chaque corps vivant. Et puisque nous avons été amenés à définir la vie par l'assimilation, les remarques précédentes se ramènent à celte constatation qui semble renfermer deux propositions contradictoires : « Les corps vivants peuvent varier sans mourir. » Du moment qu'ils sont restés vivants, ils sont susceptibles d'assimilation dans leur état nouveau, c'est-à-dire que la variation acquise est transmise à la progéniture chimique du corps considéré, toujours sous réserve d'une nouvelle variation qui sera également acquise pour les assimilations ultérieures, et ainsi de suite. Si donc l'on veut une précision absolue on ne peut parler de Vassimitation que pendant un intervalle de temps très court, suivant les habitudes du calcul difTérentiel.
Mais si cela est, comment se fait-il que l'observation du monde vivant, pendant une période assez longue pour nous, observateurs, nous permette toujours de conclure à la loi d'assimilation ou d'hérédité? C'est que, le plus souvent, cette loi d'assi-
inilalion ou d'hérédilc est Iris approchée, qiic, en d'autres termes, la variation possible au cours des assimilations successives est très limitée sons peine de morl.
Cette restriction, soris peine de morl, domine toute la biologie; une fois qu'un corps a perdu la propriété d'assimilation, il ne nous intéresse plus ; nous n'avons à envisager dans notre étude que des corps qui font partie d'une lignée et non ceux qui la terminent à tout jamais. Et quand nous observons un corps qui vit aujourd'hui, nous pouvons affirmer qu'il fait partie d'une lignée que l'on peut remonter sans interruption jusqu'à son premier ancêtre ; en d'autres ternies, que, parmi toutes les variations qui se sont manifestées dans cette lignée ascendante, aucune na entraîné la morl.
Cette remarque parait banale et contient cepenilant tout le principe de Darwin, exprimé sous une autre forme. Si l'on appelle hasard l'ensemble des circonstances qui se réalisent à chaque instant en chaque point du monde, tous les êtres actuellement vivants sont le produit du hasard qui a occasionné toutes les variations passées ; mais, le hasard étant quelque chose d'essentiellement indéterminé, on doit penser que toutes les possibilités peuvent se rencontrer parmi les êtres actuellement vivants qui sont fils du hasard ; et par conséquent, quoique les formes elles propriétés de ces êtres soient en effet extrêmement nombreuses (on ne connaît pas encore le nombre formidable des espèces actuelles et il n'y a peut-être pas deux individus identiques dans
chacune d'elles) on peut s'étonner qu'elles ne le soient pas davantage, étant donné le temps pendant lequel le hasard s'est exercé sur leurs ascendants ; on peut s'étonner aussi, si l'on reconnaît dans le hasard l'unique ouvrier de la fabrication de ces espèces, que chacune d'elles présente des propriétés si merveilleuses, une précision de mécanisme si admirable.
Cet étonnement cesse si l'on se reporte aux considérations précédentes sur la continuité des lignées ; à chaque instant de l'histoire du monde, c'est bien le hasard seul qui détermine les variations dans toute la " substance vivante d'un modèle actuel donné, et il se produit en etîet des variations absolument quelconques -^ mais la plupart de ces variations absolument quelconques causent la mort des quantités de substances qui en sont l'objet. Si toute la substance meurt, la lignée est finie, 7ious n'avons plus à nous en occuper. Si, parmi ces variations absolument quelconques, il en est quelques unes qui n'entraînent pas la mort, la lignée se continue dans les résultats de ces variations, et il devient évident alors que ce n'est pas le hasard pur et simple qui peut être invoqué pour les expliquer, puisque les facteurs quelconques du hasard sont précisés, dans ce cas particulier, par la clause restrictive « sous peine de mort ».
Darwin a donné le nom de sélection naturelle à ce choix que nous devons faire, à chaque instant de l'histoire du monde, de ceux des facteurs du hasard qui n'entraînent pas la mort de la substance
vivante i\o la lignc''C 0111(11(^6 au moment considf^ré. Et piiisqnc'. pour chacun des corps actuellement vivants, il est certain que la lignée a été ininterrompue, nous pouvons, dans un langage imagé, dire que la séleeliun naturelle a guidé la variation de manière à produire tous les êtres actuellement vivants; cette sélection naturelle joue ainsi, dans une narration historique des faits passés, le rôle d'une providence qui, dans le but d'obtenir les êtres avec leurs formes actuelles, aurait dirigé intentionnellement les variations de leurs ancêtres.
En résumé, un être vivant aujourd'hui fait parlie d'une élite et descend d'êtres qui ont fait partie d'une élite à chaque moment de l'histoire du monde.
Etant donnés tous les hasards de destru'ction à chaque instant, on peut s'étonner que les phénomènes destructifs ne l'emportent pas bientôt sur les phénomènes constructifs qui doivent être beaucoup plus rares à cause de la précision des conditions qu'ils exigent, mais le phénomène d'assimilation a précisément pour résultat de multiplier très vile les substances qui ont été l'objet de variations heureuses^ de sorte que, à chaque instant, se réparent et au delà les pertes causées par la destruction.
En prenant les choses à un point de vue un peu dilîérenl, on peut dire avec Malthus qu'il naît à chaque instant bien plus d'êtres qu'il n'en peut vivre; et comme tous les êtres, vivant conjointement, contribuent pour leur part à la détermina-
tion de cet ensemble de circonstances que nous avons appelé le hasard, on peut dire encore, d'une façon imagée, avec Darwin, qu'il y a concurrence vitale ou lutle pour Vexislence entre les êtres vivant à chaque instant; on peut dire aussi que ceux qui ont survécu Tout em))Orté sur ceux qui sont morts et c'est là la formule préconisée par H. Spencer, la persistance du plus apte.
Au fond, toutes ces formules suggestives et imagées n'ont d'autre but que d'illustrer, dans quelques unes de ses conséquences les plus frappantes, la clause restrictive « sous peine de mort » et la continuité des lignées qui ont conduit aux êtres actuellement vivants.
§ 10. La variation est lente.
La loi d'hérédité est, avons nous dit, une loi très approchée ; dans la plupart des cas on constate en effet une suite de phénoniènes d'assimilation entraînant une multiplication considérable des corps vivants sans variation sensible ; la clause restrictive « sous peine de moi"t » limile à des barrières très étroites les modifications possibles dans un corps en voie de multiplication. C'est pour le besoin de la cause, pour établir les influences ancestrales, que nous avons dû mêler aux faits actuels d'assimilation les faits beaucoup moins sensibles de variation
Nous avons employé là un artifice analogue à celui des physiciens qui veulent représenter un phénomène
par une courbe, alors qu'une (luanlilé varie très lentement en fonction d'une autre ; ils choisissent pour mesurer ces quantités des unités d ordres de grandeur très dillercnts ; de même, les géographes, pour donner une idée du reliefd'un grand pays, comptent les hauteurs en mètres et les distances horizontales en kilomètres. S'il était possible de représenter par un point^ dans Tespace l'état d'une lignée à chaque instant, il faudrait, pour que la courbe tracée par les points qui en représentent les états- successifs en fonctiondu temps fût sensiblement sinueuse, prendre une unité de temps extrêmement considérable et représenter des siècles por des millimètres ; la substance humaine, par exemple, ne semble pas avoir énormément changé depuis l'époque où les Chaldéens faisaient de l'astronomie, parce que, dans l'espèce humaine, la clause restrictive « sous peine de mort » diminue énormément les possibilités de variation.
Il n'en est pas de même pour certaines espèces vivantes plus simples, la bactéridie charbonneuse, par exemple, qui est susceptible de variations très
1. Cela est sûrement impossible à cause de la complexité des substances vivantes; il faut donc ne voir qu'un symbole commode dans tout ce qui suit.
2. Les états, bien entendu, indépendamment des quantités de substance. Supposons, par exemple, que pour la substance figurée en A, dans le plan XoY, la condition de vie soit représentée par la nécessité d'être compris à l'intérieur du cylindre alîyo, parallèle à l'axe des temps oT. La ligne sinueuse de la figure conduira à deux états vivants B et C, et à un grand nombre d'états morts tn, dont nous n'avons pas à tenir compte. Le tube ajîyô
notables en très peu de temps; en quelques jour?, il est possiljle de fabriquer, avec une bactéridie de virulence donnée, des bacléridics de virulence toute différente; la virulence est une propriété de laquelle nous possédons des réactifs très sensibles, et c'est là nne raison, pour nous, de pouvoir observer chez les microbes des variations rapides ; mais ce n'est pas la seule, ainsi que nous allons le voir au chapitre suivant.
figurera donc la sélection natnrello; il réalisera In cannlisalion du hasard. Remarquons immédiatement que, dans cette canalisation faite par un cylindre parallèle à l'axe de temps oT correspond à des '■ conditions de vie constantes f pour la lignée considérée ; tout cliangement de condition à ■^ un moment donné se traduira par un changement de cyliny dre; en général la canalisation du hasard sera représentée par une surl'ace de forme quelconque se composant d'éléments cylindriques très courts, de génératrices parallèles à l'axe oT. Cette question do la canalisation du Iiasard étant extrêmement importante, je l'expose dans un langage moins algébrique an début dj second livre.
la figure ci-contre.
§ 11. Le mécanisme individuel.
Pour parler de la continuité de la vie avec une généralité suffisante, nous nous sommes placés au point de vue purement chimique, et cela était indispensable, puisque la seule particularité qui nous ait semblé caractéristique de tous les êtres vivants est d'ordre chimique ; et, en réalité, si nous nous en tenions à la considération des êtres unicellulaires, nous n'aurions pas besoin de nous placer à un autre point de vue ; la substance vivante qui est visqueuse crée, autour d'elle-même, en réagissant dans un milieu liquide, un mouvement d'échanges nutritifs et excrémentitiels dont un résultat est de donner une forme et des dimensions limitées aux masses actives de cette substance *, de sorte que quand on parle d'une masse déterminée de substance bactéridienne, par exemple, il s'agit, non d'une masse continue de matière, mais d'un certain nombre de petites masses isolées; cela n'a pas d'importance, car, si j'ose m'exprimer ainsi, la forme de ces masses isolées est uniquement une