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V. Traité de bioloyiL', op. cit.. cliap. xi

lié à la conservation de l'individu total. Si, dans des conditions données, Tindividu se trouve soumis à des modifications, il en résulte un nouvel équilibre ; et cet équilibre obtenu au bout d'un certain temps se traduit par une es/am/j///e nouvelle de tous les éléments qui, à cbaque instant, sont les ouvriers de la construction du corps ^.

Le nouveau patrimoine héréditaire ainsi réalisé sera transmis par les éléments reproducteurs aux individus de la génération suivante; c'est ce qu'on appelle l'hérédité des caractères acquis.

Une fois que l'on a compris le rôle des fonctionnements individuels dans la canalisation des variations des lignées qui traversent les divers individus successifs ou s'épanouissent à leur intérieur, il devient évident que l'on doit remplacer l'étude de la continuité des substances vivantes par celle de la série des individus ; et, à cause des variations qui séparent les diverses lignées épanouies à l'intérieur de chaque individu, la seule chose dont on puisse se proposer de suivre l'histoire chimique, c'est la particularité commune à toutes les parties d'un môme individu, le patrimoine héréditaire.

Chercher l'origine d'une espèce actuelle, cela revient à établir l'histoire de son patrimoine héréditaire; c'est cette histoire qui constitue reyo/w/ion spécifique ; elle est parallèle, évidemment, à l'histoire de la série des structures individuelles.

1. Cependant un résidu de loin- ouvrage passé joue toujours un rôle actuel; voyez plus loin l'importance du squelette.

§ 14. Lamarckiens et Darwiniens.

Une fois établie riiérédité des caractères acquis, il devient possible, nous l'avons vu, de parler des individus inécanismes^ comme l'on parlait primitivement des substances vivantes elles-mêmes ; on peut appliquer à la narration de leur histoire le langage Darwinien. Mais il ne faut pas oublier pour cela que ce langage semblable s'applique, dans ce second cas, à des unités d'un ordre plus élevé.

Dans le cas des substances vivantes qui se propageaient sans construire à proprement parler de mécanisme, la canalisation des hasards qui conservaient les lignées se faisait uniquement par l'intervention de conditions ambiantes, exlérieures à l'être. Dans le cas des individus mécanismes, ces conditions exlérieures retentissent bien encore sur la vie des êtres, mais elles ne modifient la chimie des substances vivantes que par Tintermédiaire du mécanisme individuel, et il y a une première nécessité dont il faut toujours tenir compte, la conservation de la vie de l'individu ; des particularités intérieures à l'individu dominent donc dans ce cas l'histoire de la variation.

On peut appeler variations Lamarckiennes ces variations soumises à la condition de la conservation de la vie d'un mécanisme, et variations Darwiniennes, les variations réellement fortuites et dans lesquelles n'intervient pas la conservation d'un mécanisme.

Dans le premier cas, la variation chimique est immédiatement adaptée, puisqu'elle résulte d'une transformation du mécanisme en rapport avec les exigences extérieures ; dans le second cas, elle est au contraire absolument fortuite et l'adaptation résulte ultérieurement de la destruction des êtres non adaptés; si l'on donne le même nom d'individu à une masse vivante, qu'elle appartienne à la première ou à la deuxième catégorie, on peut dire que, dans le cas lamarckien, l'adaptation se fait directement dans un individu unique, tandis que, dans le cas darwinien, elle n'est possible que par la production fortuite d'un grand nombre d'individus différents entre lesquels la sélection choisit ensuite ceux qui, par hasard, se trouvent adaptés.

Il est bien évident que, même chez un individu mécanisme, il peut y avoir des particularités darwiniennes ou indépendantes du mécanisme; le fonctionnement d'un piège à rats ne dépend pas de la couleur dont on a enduit les diverses pièces de cet instrument; on a de même constaté que des mécanismes individuels peuvent différer fortuitement au point de vue de la couleur, par exemple, et que la sélection naturelle intervient quelquefois pour conserver ou détruire des individus doués de telle ou telle couleur, indépendamment du perfectionnement de leur mécanisme (mimétisme homochromique protecteur).

Mais ce qui nous intéresse le plus profondément dans la biologie, c'est l'admirable organisation des êtres qui nous entourent; la genèse historique

de celte organisation est évidemment lamarckicnne; ce ne sont pas les variations forluiles de la matière vivante qui, canalisées par les circonstances ambiantes, ont conduit à la formation de ce produit merveilleux qu'est aujourd'hui la substance d'homme; il a fallu une série d'adaptations personnelles de mécanismes de plus en plus complexes, pour que notre patrimoine héréditaire devienne petit à petit ce qu'il est aujourd'hui.

Ce que nous avons à étudier sous le titre d' « influences ancestrales », c'est précisément l'histoire de ces adaptations successives de nos ascendants, adaptations successives grâce auxquelles la substance d'homme a aujourd'hui, pour forme d'équilibre, dans des conditions convenables, ce mécanisme merveilleux que nous tenons de nos parents et que nous transmettons à nos enfants.

§ 15. Hérédité et éducation.

L'histoire d'un individu qui provient d'un élément reproducteur, n'est pas quelque chose de simple; c'est l'activité assimilatrice de l'œuf qui construit petit à petit l'individu^, et, à chaque instant, dans les conditions réalisées autour d'elle, l'agglomération provenant de l'œuf prend une

1. Cette construction progressive accompagne le fonctionnement de l'organisme qui doit sans cesse renouveler son milieu intérieur; j'ai établi ailleurs (V. Traité de biologie, chap. x, § 85), que c'est précisément l'activité fonctionnelle qui est constructive (loi de l'assimikition fonctionnelle) alors que la

forme qui dépend de son patrimoine héréditaire et des conditions ambiantes.

On exprime ordinairement ce fait en disant que la formation de l'individu, l'évolution individuelle, est la conséquence de deux facteurs, l'hérédité et l'éducation; car on a l'habitude d'employer indifféremment le mot hérédité pour représenter, soit le lait que l'enfant ressemble à ses parents, soit l'héritage même qu'il lient d'eux, le patrimoine héréditaire qui est la cause de ces ressemblances.

Lorsqu'il s'agit de révolution d'un seul individu, les variations sont si faibles que l'on peut généralement négliger à peu près les variations que subit au cours de cette évolution le patrimoine héréditaire de l'œuf, et parler indifféremment du patrimoine héréditaire de l'œuf ou du patrimoine héréditaire de l'individu qui en provient, à un moment donné de son évolution ; on dit alors que deux individus qui ont même patrimoine héréditaire, deux jumeaux, par exemple, diffèrent uniquement par leur éducation; cependant il peut arriver que, après des existences très différentes, ces deux jumeaux transmettent à leur postérité des patrimoines héréditaires qui ne soient plus tout à fait identiques, mais diffèrent par ces légères variations dont la clause restrictive « sous peine

théorie courante veut que cette activité fonctionnelle soit destructive. Il faudrait, dans ce dernier cas. pour comprendre le principe de Lamarck du développement des organes par le fonctionnement habituel, faire intervenir sans cesse une providence directrice et réparatrice des mécanismes.

de mort » laisse la possibilité aux individus. Ce sont justement ces dernières variations qui, accumulées au cours de milliers de siècles, constituent les dilTérenccs entre les patrimoines héréditaires des races et des espèces ; ces différences sont le produit des différences d'éducation individuelle; on peut dire que leur accumulation au cours des siècles représente l'éducation spécifique, et la formule de tout à l'heure revient à dire ceci, qu'un individu donné dépend de deux facteurs, son ('•ducalxon spécifique et son rducation individuelle ; l'expression éducaliou spécifique équivaut, on le voit aisément, à cette autre expression, influences anresirales ; et ce que nous venons de dire montre qu'il n'y a là rien de mystérieux ; ce ne sont pas les faits passés qui interviennent dans les faits présents, mais une substance chimique donnée, dont la structure résume, il est vrai, toute l'histoire des ascendants de l'individu qu'elle construit, et qui se comporte dans chaque circonstance d'après sa nature chimique.

§ 16. Le squelette.

A chaque instant de l'évolution individuelle, c'est le corps vivant, lel qu'il est en cet instant^ qui détermine, par ses réactions dans les circonstances réalisées à cet instant, l'état obtenu par l'individu un instant après ; or, à chaque instant de l'évolution individuelle, le mécanisme est plus ou moins figé dans sa structure par la présence de parties

brutes résistantes qui encroûtent les tissus et qu'on appelle le squelette ; la présence de ce squelette intervient ultérieurement dans toutes les modiPications de l'individu et s'oppose puissamment à l'acquisition de variations morphologiques étendues ; chacune des réactions ultérieures ajoute d'ailleurs au squelette, qui finit par occuper dans l'organisme une place très importante et lui enlève toute plasticité; on dit alors que l'organisme est vieux.

Cependant, chez certaines espèces, dans le groupe des arthropodes, par exemple, des mues qui se produisent de temps en temps éliminent une grande partie du squelette et, enlevant ainsi un des facteurs imporlanls de l'équilibre, permettent à cet équilibre des modifications brusques que l'on appelle quelquefois les métamorphoses ; mais il ne faudrait pas croire que ces transformations brusques correspondent à des variations dans le patrimoine héréditaire ; au contraire, on pourrait dire que les mues, débarrassant l'organisme d'un squelette conforme à un état précédent, permettent au patrimoine héréditaire de se manifester libre de toute entrave, dans les formes successives d'équilibre qui correspondent à des volumes croissants de l'individu.

§ 17. Les caractères individuels.

Dans chaque réaction, au cours de la construction de l'être, interviennent forcément les circons-

tances ambiantes. Il est vrai (jiic, sous peine de mort, CCS circonstances amljianles ne peuvent pas varier d'une manière trop complète, mais néanmoins les éducations dilVèrent d'individu à individu, et tout caractère, une fois construit, porte, plus ou moins j)rofonde, la trace des incidents de son éducation.

On doit donc dire que, rigoureusement, tous les caractères des individus sont des caractères acquis sous l'influence des circonstances qui ont entouré leur vie. L'un des problèmes les plus importants de la biologie est précisément de déterminer quelle est l'étendue des variations possibles, sans entraîner la mort, chez un individu de patrimoine héréditaire donné ; dans quelle mesure, en d'autres termes il sera possible de prévoir, d'après l'œuf, ce (jue sera l'homme qui en proviendra.

Le caractère de fatalité qui résulte de cette possibilité de prévoir, à plus ou moins de chose près, ce que sera un individu doué d'un certain patrimoine héréditaire est une des tristesses les i)lus grandes de ceux qui veulent croire à la liberté humaine ; aussi discute-t-on, beaucoup plus avec le sentiment qu'avec la raison, la question de savoir jusqu'à quel point il est possible de corriger, par une éducation convenable, la fâcheuse influence d'une mauvaise hérédité. Il faut avouer, d'ailleurs, que le problème est généralement très mal posé.

Voici, par exemple, un parent qui a une tare donnée ; il s'agit d'abord de savoir si cette tare était obligatoire, si elle était inscrite sous peine de mort

dans le patrimoine héréditaire du parent, ou bien si elle a été chez le parent le résultat d'une particularité d'éducation.

Dans le premier cas, étant données les faibles variations que subit le patrimoine héréditaire au cours d'une seule vie individuelle, il est tout à fait vraisemblable que le parent transmettra la tare à son enfant (je suppose pour le moment que l'enfant soit le produit d'un seul parent comme dans les cas de parthénogenèse; nous verrons tout à l'heure la complication due à la génération sexuelle ou amphimixie).

Dans le second cas, si cette tare a été introduite par l'éducation du parent, la même raison, c'està-dire la faiblesse des variations que subit le patrimoine héréditaire au cours d'une seule vie individuelle, rendra vraisemblable la non inscription de cette tare dans l'hérédité de l'enfant, mais il n'y aura pas certitude; en tout cas, avant de se demander si l'éducation de l'enfant pourra corriger son hérédité, il faudrait se demander si cette hérédité a besoin d'être corrigée, ce qui est loin d'être certain.

Je suppose que de deux jumeaux l'un devienne un voleur et l'autre un honnête homme; le fait seul que le même patrimoine héréditaire a permis l'évolution dans ces deux sens, tendrait à prouver que ni l'honnctelé ni la fourberie ne sont inscrites dans l'hérédité (du moins dans le cas présent, car il peut y avoir des races ayant l'habitude héréditaire du vol) et cependant on ne man-

quora pas de se demander si le fils du voleur sera condamné à devenir un voleur.

One Inn des deux jumeaux se casse la jambe, son squelette étant modifié pourra lui donner toute sa vie le caractère de boileux, sans que pour cela le patrimoine héréditaire des parties vivantes qui habillent ce squelette en soit forcément modifié; mais de ceci nous ne sommes pas certains non plus; quoi qu'il en soit, avant de se demander, je le répète, si une tare d'un parent peut être corrigée dans l'enfant par une éducation appropriée, il faut d'abord se demander si cette tare était inscrite dans le patrimoine héréditaire transmis à l'enfant; et l'on peut penser que, si une tare a pu être imposée en une génération au patrimoine héréditaire d'un individu, il doit suffire également d'une génération pour la corriger.

Le cas est différent quand il s'agit d'un caractère acquis pendant un grand nombre de générations et fixé petit à petit dans le patrimoine héréditaire d'une lignée; mais alors on ne peut pas dire rigoureusement que ce caractère a été acquis par le parent, puisqu'il était déjà à peu près fatal quand le parent lui-même est né. Ce qui rend plus difficiles les investigations dans ce sens, c'est la particularité commune à toutes les espèces supérieures et qui fait que chaque individu qui naît provient de deux parents; c'est la génération sexuelle, d'où résulte l'amphimixie ou mélange de deux lignées.

§ 18. Impossibilité de prévoir le résultat d'un croisement.

Dans l'espèce humaine, par exemple, un enfant provient d'un œuf dans lequel se sont mélangés des morceaux de substance vivante empruntés à deux individus ; ces deux individus sont différents et ont des patrimoines héréditaires différents; l'œuf qui résulte du mélange doit donc avoir des propriétés qui varient suivant les proportions dans lesquelles s'est effectué le mélange et, en effet, deux œufs, résultant de deux fécondations successives d'un même parent par un même parent, ont des patrimoines héréditaires différents.

Ici donc, il n'y a plus à proprement parler de lignée, quoique la continuité de la substance vivante reste vérifiée comme dans le cas des générations agamcs. Chaque fécondation produit quelque chose de nouveau, un patrimoine héréditaire dans la confection duquel le hasard du mélange amphimixique joue un rôle très considérable.

Nous no connaissons pas assez la structure des substances vivantes et la nature du phénomène sexuel pour prévoir le résultat des amphiniixies, même si nous connaissions exactement les proportions et toutes les conditions d'une fécondation donnée, mais l'observation prouve ^ :

1° Que l'enfant a un patrimoine héréditaire propre ;

2° Que, dans ce patrimoine héréditaire, on peut reconnaître, suivant les cas, telle ou telle particularité d'origine paternelle, telle ou telle particularité d'origine maternelle, en même temps que des propriétés nouvelles qui n'appartenaient ni au père ni à la mère.

3° Que,5i les deux parents sont de même espèce, l'enfant est de l'espèce des parents; que si les deux parents sont de même race, l'enfant est delà race des parents; d'une manière plus précise, que ce qui était commun aux patrimoines héréditaires des deux parents se retrouve dans le patrimoine héréditaire de l'enfant; mais que, pour des particularités individuelles différentes chez les deux parents, il est impossible de prévoir quel en sera l'équivalent chez l'enfant.

Le fait de cette transmission à l'enfant de tout ce qu'il y a de commun aux patrimoines héréditaires des deux parents permet d'étudier, sans se préoccuper de l'amphimixie, la formation des

1. J'ai essaye de réunir provisoirement toutes ces constatations dans une formule unique au moyen d'une hypothèse. V. la loi du plus petit coefficient, Traité de biologie, op. cit., § 62.

patrimoines liéréditaires des espèces et des races, absolument comme si ces espèces et ces races provenaient d'une lignée simple et non d'une lignée infiniment dichotome.

Mais il ne faut pas oublier non plus que, du fait des hasards de l'amphimixie, chaque fécondation crée quelque chose de nouveau ; et, puisque nous parlions tout à Theure de l'hérédité des tares, nous voyons qu'une nouvelle question doit s'ajouter aux précédentes ; non seulement il sera nécessaire de se demander si une tare constatée chez un parent s'est inscrite dans le patrimoine héréditaire de ce parent, ce qui est déjà souvent bien problématique ; il faudra encore, toutes les fois qu'un enfant naîtra, se demander si la particularité correspondant à une lare d'un parent s'est transmise au patrimoine héréditaire de tel enfant résultant des hasards de telle amphimixie ; il se pourra que cette tare se transmette à un enfant et pas à ses frères; il se pourra qu'elle ne se transmette à aucun d'eux ou qu'elle se transmette à tous; les hasards de l'amphimixie nous défendent de rien prévoir tant qu'il s'agit d'une particularité qui n'est pas commune aux patrimoines héréditaires des parents.

Nous retrouvons ici l'aflirmation comprise dans le second principe de Lamarck :

« Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée et, par conséquent, par l'influence de l'emploi prédominant de tel organe, ou par celle d'un défaut

constant d'usage de telle partie, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changenicuts acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus. »

Nous sommes arrivés à cette affirmation par les considérations, les plus générales, à mon avis, (ju'il soit possible de faire relativement à la continuité de la vie et à la nature de la loi approchée d'hérédité. Une conséquence de ce fait que les propriétés communes aux deux parents sont seules cerlninement transmises, et que le hasard des amphimixies successives doit forcément faire disparaître les caractères aberrants acquis séparément par un individu isolé, est que nous devons considérer la génération sexuelle comme ayant pour résultat de faire disparaître les variations fortuites et de maintenir constant le type moyen d'une race, lorsque des conditions nouvelles ne déterminent pas l'acquisition, par de nombreux individus, des mêmes particularités nouvelles.

Le caprice des éleveurs peut néanmoins fixer provisoirement certaines monstruosités acquises par hasard, en choisissant comme procréateurs des individus qui possèdent plus ou moins cette monsli'uosité: on obtient ainsi certaines cdv'uHés aberrantes, qu'il ne faut pas confondre avec les races stables résultant d'une adaptation progressive à certaines conditions de milieu ; le caractère de ces variétés est d'ailleurs d'être absolument instables dès qu'on ne surveille plus les croisements et

qu'on laisse au hasard le soin d'accoupler les générateurs; il est donc tout à fait regrettable que le grand évolutionniste anglais ait commencé par l'étude de la sélection artificielle des variétés monstrueuses son immortel ouvrage V origine, des espèces ; on peut voir dans cet ordre des chapitres du livre de Darwin la source de l'erreur des néo-Darwiniens qui veulent contre toute vraisemblance trouver dans les croisements la principale source des progrès accomplis par les espèces vivantes.

§ 19. Parasitisme et symbiose.

Pour parler rigoureusement, l'on doit dire que l'hérédité et l'éducation, au sens où nous les avons définis précédemment, ne constituent pas tous les facteurs de l'état actuel des êtres. II faut tenir compte aussi de la présence possible, dans un individu, d'autres êtres vivants d'espèces difl'érentes, et dont l'activité vitale retentit sur la morphologie d'ensemble de l'hôte ; je sais bien que l'influence des parasites peut être considérée comme se rangeant parmi les agents de l'éducation ; cela est vrai par exemple, pour les galles que déterminent dans les végétaux les pontes de certains insectes. Mais il y a des cas aussi où le parasitisme devient une vraie symbiose, le parasite accompagnant sans cesse, au cours de toute son évolution, un individu hôte, dans les manifestations actives duquel il intervient pour une part qui peut

être équivalente à celle de Ihôte lui-même. Nous verrons, dans la troisième partie de cet ouvrage, que certains cas de parasitisme symbiotique ont pu être pris pour des cas d'hérédité, et nous constaterons l'intérêt de certaines symbioses pour l'interprétation de quelques cas particuliers d'ampbimixie (hérédité mendclienne). Qu'il nous suffise, pour le moment, d'avoir signalé ces facteurs morphogènes particuliers.

§ 20. Le langage psychologique.

La structure des animaux supérieurs et de l'homme est extrêmement compliquée ; pour décrire cette structure avec assez de précision et arriver à prévoir le jeu du mécanisme dans des circonstances données, il faut étudier, non seulement la charpente osseuse avec ses articulations, non seulement les muscles, les tendons et les aponévroses, non seulement la canalisation du sang et son mouvement, non seulement les organes des sens qui reçoivent les impressions venues de l'extérieur, mais encore un système de fils conducteurs qui relient entre eux ces diverses parties de l'organisme, et qui transmettant d'un point à un autre les ordres de repos ou de fonctionnement, réalisent la coordination des mouvements de l'individu.

Ces fils conducteurs qu'on appelle les filets nerveux sont susceptibles d'une description anatomique assez précise dans les membres, mais ils sont mis en communication les uns avec les autres au moyen d'un enchevêtrement inextricable de

fibres et de cellules dont les relations varient à chaque instant, et dont la partie la plus importante et la plus compliquée constitue le cerveau.

Le cerveau est comparable à un bureau cenlral de téléphones ; de même que, dans ce bureau central, s'établissent successivement, par le jeu des commutateurs, des communications entre les diverses parties du réseau, de même, dans le cerveau, et suivant l'état du cerveau à chaque instant, s'établissent également des communications entre les diverses parties du réseau nerveux. Quelqu'un qui ignorerait la disposition des commutateurs du bureau central des téléphones à un moment donné, ne pourrait savoir quelles relations sont établies entre les divers points du réseau ; de même, un observateur qui ignore l'état du cerveau d'un individu à un certain moment ignore comment, dans certaines conditions, se répartira, entre les divers mécanismes partiels du corps, l'influx nerveux provenant de telle excitation extérieure.

Or la structure histologique du cerveau est extraordinairement complexe et il est de toute impossibilité, pour un observateur extérieur, de connaître, à un moment quelconque, l'état des communications établies entre les neurones: il lui est donc impossible de prévoir le fonctionnement de l'individu observé, ou de raconter dans le détail la marche suivie à chaque instant par les courants nerveux de diverses intensités.

Tout autre est le cas d'un homme qui s'observe lui-même, car il connaît à chaque instant l'état de

son système nerveux. Il ne le connaît pas, il est vrai, de manière à pouvoir en faire une description histologique; il peut même ignorer jusqu'aux caractères les plus grossiers de la structure anatomique de son cerveau et, cependant, il en a une connaissance extrêmement précise, quoique cette connaissance ne se traduise pas pour lui d'une manière visuelle. De même un paysan qui écoute un phonographe a, par son oreille, une connaissance extrêmement précise de la ligne sinueuse inscrite sur le cylindre du phonographe, mais cette connaissance précise ne se traduit pas pour lui d'une manière visuelle; il ne pourrait pas décrire graphiquement la ligne sinueuse inscrite sur le cylindre, il ne sait pas même que le phonographe a un cylindre et il pense plutôt qu'il y a quelque diablerie là-dessous. Il ne sait pas, non plus, qu'il a un cerveau et cependant il a, à chaque instant, une connaissance extrêmement précise des connexions nerveuses établies dans son cerveau et des influx qui les traversent; cette connaissance extrêmement précise, il l'a en langage psychologique et non en langage visuel, et il ne sait pas (ou ne saura même peut-être jamais) traduire en langage visuel; en description anatomique, la connaissance qui lui arrive en langage psychologique. Il a des sensations, des états de conscience, des associations d'idées et non la connaissance géométrique de l'état de ses neurones, ni la connaissance physique des influx qui les traversent. Et cependant, je le répète, cette connaissance est absolument yjrecîse.

Le langage humain, créé par les hommes pour les relations des hommes entre eux, contient des expressions pour représenter toutes les notions directes que perçoivent les hommes, de quelque manière qu'ils les reçoivent ; il y a des mots pour représenter les sons, d'autres pour les goûts, d'autres pour les odeurs, d'autres pour les formes visuelles, d'autres pour les couleurs, d'autres pour les sensations et les associations d'idées: ces mots n'ont de valeur que pour le commerce des hommes entre eux; ils serakïnt incompréhensibles pour un animal qui, par des sens d'une autre nature, créerait, dans le monde ambiant, des qualités d'ordre différent; mais tous les hommes étant construits sur le même modèle, sauf les petites variations individuelles, toutes les qualités qui résultent de notre nature spécifique ont le même sens pour chacun de nous. Nous nous comprenons donc quand nous parlons le langage humain qui nous renseigne, avec une égale précision, mais dans des termes irréductibles les uns aux autres, sur l'état actuel du monde ambiant et de notre propre individu.

D'autre part, les qualités que nous font connaître nos sens sont précisément les éléments du monde ambiant qu'il nous est utile de connaître pour notre conservatipn ; ce sont les éléments qui ont joué un rôle dans révolution de notre espèce ^; c'est à elles seules que se rapportent nos influences ancestrales.

1. J'ai étudié, dans un ouvrage récent, l'importance de ce fait que nous connaissons les phénomènes à notre écfielte. V. Les Lois naturelles. Paris, Alcan, 1904.

Nous pourrons donc étudier l'histoire des influences ancestrales en racontant chaque phénomène dans le langage humain qui lui est adéquat: nous parlerons des phénomènes auditifs dans le langage auditif, des phénomènes gustatifs dans le langage gustatif, des phénomènes psychiques dans le langage psychologique, et cela, toujours avec la même précision ; c'est ainsi que, si nous pouvons étudier, en langage psychologique, la formation des divers éléments de notre psychologie actuelle, nous aurons obtenu la notion précise de l'histoire anatomique de notre cerveau, sans connaître, en langage visuel, aucun des éléments de celte anatomie.

Toutes ces considérations un peu longues ont pour but de nous autoriser, dans la suite de cet ouvrage, à parler de la genèse d'un caractère quelconque de notre organisation, quel que soit le langage, d'ailleurs toujours également précis, dans lequel nous sachions parler de ce caractère de notre structure ; il n'y aura pas lieu de mettre à part les caractères psychiques et les caractères susceptibles d'une description visuelle, la connaissance que nous avons d'une de nos particularités est toujours la connaissance d'une particularité d'ordre structural; cette connaissance est précise, et cela suffit.

§ 21. Instincts et intelligence.

Une habitude ancienne et qui provient certainement des théories surannées du vitalisme fait que,

loin de raisonner comme nous venons de le faire au paragraphe précédent, on met au contraire tout à fait à part les manifestations de notre activité qui se racontent en langage psychologique. On discute gravement la question de savoir si tel phénomène est du ressort de l'Instinct, tel autre, du ressort de l'Intelligence. En réalité, si, avec les notions aujourd'hui définitivement acquises, on se propose de rechercher en quoi diffèrent ces deux catégories de phénomènes, on est rapidement déçu; distinguer l'Instinct de l'Intelligence ou plutôt, mettre à part les instincts, cela revient simplement à étudier, tantôt le fonctionnement d'ensemble d'un organisme supérieur, tantôt les mécanismes partiels qui le constituent.

Considéré à un moment précis de son existence, l'animal supérieur est un mécanisme qui réagit d'une certaine manière à certaines excitations ; à un autre moment, c'est un autre mécanisme qui réagit d'une autre manière aux mêmes excitations, mais, dans ces deux mécanismes différents, il y a cependant des parties communes susceptibles d'une description unique et faite une fois pour toutes; ces parties communes, ces outils invariables dont se sert le mécanisme total de l'individu peuvent, si l'on veut, s'appeler des instincts; à ce point de vue, la dénomination d'instinct s'appliquera aussi bien à un outil extrêmement simple comme une trochlée articulaire qu'à un mécanisme très complexe empruntant une partie quelconque, mais invariable dans ses rapports, du système nerveux.

Ces divers outils ou instincts sont réunis les uns aux autres par les parties variables du système nerveux, de sorte que si chacun d'eux séparément peut être connu d'avance d'un observateur étranger, leur fonctionnement d'ensemble ne peut être prévu que par l'individu qui est formé lui-même de cet assemblage de mécanismes. On considère comme intellectuels les actes qui empruntent une partie variable du système nerveux. Tant que l'individu reste vivant, le jeu de ces parties variables doit avoir pour résultat d'entretenir le renouvellement du milieu intérieur; quoique variable, la partie intellectuelle du système nerveux n'est donc pas quelconque, sous peine de mort; les relations qui existent entre les diverses parties des centres variables sont canalisées par la condition du maintien de la vie individuelle; et. par conséquent, ces parties variables ne sont variables que dans de certaines limites ; ce sont souvent, peut-on dire, des instincts en voie de formation^ Et, en effet, l'on constate qu'une longue habitude rend instinctifs des actes primitivement intellectuels. Si cette longue habitude est commune à tout un groupe d'animaux et pendant assez longtemps, son résultat peut devenir héréditaire, et il en résulte un instinct spécifique nouveau qui s'ajoute aux instincts préexistants. C'est d'ailleurs ainsi que se conçoit la formation des instincts ^ que nous constatons aujourd'hui chez les divers animaux, et dont quelques-uns sont de pures merveilles.

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