L’INSECTE ET L’HOMME
Maeterlinck a noté, dans un de ses ouvrages, que l’insecte donne l’impression d’appartenir à un monde particulier n’ayant que peu de rapports avec le nôtre, de posséder une intelligence qui n’a pas de commune mesure avec celle de l’homme ni des autres animaux, de représenter, en somme, un genre d êtres à peu près incompréhensibles et qui pourraient prendre la prééminence sur toute la création si jamais les hommes venaient à disparaître ou à s’abâtardir au point de lâcher le sceptre qu’ils détiennent. Cette opinion d’un maître écrivain et philosophe, dont hentomologie a toutes les complaisances, résume d’une façon saisissante, quoique, sur un point, fort hypothétique, ce que l’on peut penser de l’insecte quand on a fait avec lui une connaissance un peu poussée. Il nous pose d étranges problèmes que nous sommes dans l’impossibilité de résoudre, ne seraient-ce que ceux de l’instinct et de l’organisation sociale qui, d’ailleurs, sont solidaires. J.-H. Fabre qui, malgré ce que certains ont dit de lui, demeure un des grands entomologistes dont l’humanité puisse s’enorgueillir, n’y est pas parvenu plus qu’un autre. L’énigme reste entière quoiqu’il ait révélé des faits nombreux et fort inattendus; elle ne s’en est que compliquée et c’est une des plus irritantes qui soient.
Celui qui se soucie surtout d’investigations dans l’ordre de la santé humaine la trouve aussi en quelque manière angoissante parce que l’insecte a sur cette santé des influences indéniables. Elles peuvent, au demeurant, revêtir des formes très diverses. Il serait facile de montrer combien notre bien-être, et même notre vie, peuvent être compromis par tant de ces animalcules qui s’en prennent à nos végétaux, à nos récoltes, à tout ce qui constitue, directement ou indirectement, 1 essentiel
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de notre subsistance. Mais on n’a pas l’intention de faire ici le procès de ces « ravageurs » dont les espèces sont innombrables et les méfaits malheureusement trop connus. A l’esprit de chacun viennent immédiatement les noms des plus communs, du hanneton et du ver blanc, sa larve, du doryphore, dévastateur de nos plantations de pommes de terre, du criquet, de l’aleucite, qui cause la teigne des céréales, des piérides, qui ruinent nos potagers. On pourrait continuer longtemps cette énumération et M. Coutière a dit fort justement, que nos nourritures terrestres sont à la merci du champignon et de l’insecte. Quelques années d’insouciance, et nous nous en apercevrions. D’autres penseront aux distillateurs de venin, dont l’atteinte peut être sérieuse. Restons-en là et contentons-nous d entrer dans un peu plus de détails à propos d’un forfait qui nous touche plus directement encore, c’est à savoir la transmission des maladies infectieuses.
Évidemment, on ne songe pas à charger l'animal d’une responsabilité réelle : il ne faudrait pas pousser l’anthropomorphisme jusqu’à supposer qu’il a l’intention de nous nuire. Cette entité vague que l’on nomme la nature n’est, d’une façon générale, ni favorable ni hostüe à l’homme. Celui-ci lui demeure indifférent. Les êtres poursuivent ici bas leur évolution vers un but qui nous reste entièrement caché et, dans leur lutte pour l’existence, ou plutôt pour celle de l’espèce, ils se heurtent, se combattent, se détruisent les uns les autres sans volonté mauvaise. Il est réservé à l’homme de faire le mal en sachant qu’il le fait. .
Quoi qu’il en soit, l’universalité de l’insecte, sa prodigieuse multiplication, situent le problème dans un plan dont la grandeur nous dépasse. C'est un ennemi que nous ne saurions nous vanter de vaincre aisément, malgré sa petitesse. Les insectes, a dit M. Roubaud (i), sont représentés parmi les plus anciens occupants de la terre. S’üs ont réussi à traverser victorieusement tant de convulsions de son histoire, c’est peut-être parce
(i) E. Roubaud, Annales de l’Institut Pasteur (novembre 1931).
qu’ils sont supérieurement organisés pour triompher de l’adversité. La fécondité d’une seule mouche ne lui permet-elle pas de confier à la terre près de quatre mille trillions de descendants en quelques mois d’été? Évidemment, nous sommes bien incapables, si actifs, si ingénieux, si armés de connaissances que nous soyons, de détruire des animaux aussi prolifiques et si souvent inaccessibles. Encore sied-il de faire ce que nous pouvons pour limiter leurs ravages. Pour cela il importe de bien connaître les données du problème. Si quelque hasard conduit vos pas dans un de ces laboratoires où l’on s’efforce d’entretenir et de soigner consciencieusement puces, moustiques et poux, ne vous étonnez pas de cette sollicitude. Dites-vous que ces élevages minutieux, souvent malaisés, sont une étape dans la lutte que l’humanité a engagée contre ces adversaires chétifs et cependant redoutables.
Si encore, au chapitre des maladies infectieuses transmises par ces animalcules, nous pouvions tabler sur ce que la contagion de l’une d’elles est toujours l’œuvre du même insecte, la tâche s’avérerait assez simple et nous organiserions le combat avec de grandes chances d’en sortir vainqueurs. Mais il n’en est pas ainsi. La notion de genre est même insuffisante si l’on songe que les moustiques, pour ne parler que d’eux, comptent leurs espèces par milliers et qu’elles apparaissent susceptibles de se remplacer souvent l’une l’autre en cas de besoin. On en dirait autant des mouches et des puces avec, peut-être, à compter sur des chiffres un peu moins imposants (mais nous n’avons pas encore dénombré toutes les espèces du monde entomologique). Si certains insectes ne véhiculent guère que les germes d’une unique maladie qu’ils sont ainsi seuls à propager, il en est d’autres que l’on pourrait dire à tout faire et, d’autre part, on sait des affections que beaucoup de ces petits êtres sont aptes à transmettre. Si le pou n’est guère à incriminer (pour le moment) que pour le typhus exanthématique et la fièvre récurrente, la mouche véhicule aussi bien la fièvre typhoïde que l’entérite cholériforme, le choléra et les conjonctivites. Le paludisme connaît un nombre important de commis voyageurs de cette caté-
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gorie, depuis l’anophèle classique jusqu’aux myzomyies et aux pyrétophores.
De sorte que nous sommes déjà embarrassés pour dresser le bilan des dommages que ces forbans, ailés ou non, causent à notre santé et qu’il se modifie à mesure que nous pénétrons plus avant dans leur étude. Aüssi est-il presque impossible et certainement vain de vouloir dresser le catalogue complet des insectes reconnus comme vecteurs de germes avec, en face de chacun, le nom de la maladie qu’il transporte. Pour donner seulement une idée de la question, mieux vaut choisir quelques chefs de file dont la culpabilité est bien établie et prend toute son importance de la gravité des maux qu’ils communiquent.
Trois groupes dë diptères d’abord s’imposent à notre attention : les puces, les mouches et les moustiques.
Le dossier de la puce est extrêmement chargé. Nous avons sur elle des soupçons en très grand nombre, mais tout pâlit devant l’accusation que nous pouvons porter contre elle de nous transmettre la peste. Point n’est besoin d insister sur la formidable grandeur du grief à laquelle se joint la certitude de ne pas nous tromper. Passons.
Les mouches sont piqueuses ou non, suivant la conformation de leurs pièces buccales. Parmi les piqueuses, nous devons faire une place de choix aux glossines (autrement dit tsé-tsé) qui communiquent à l’homme la maladie du sommeil et qui nuisent à nos troupeaux, en Afrique, en transportant quelques autres de ces microbes étrangement tourmentés que nous appelons les trypanosomes. Viennent ensuite les stomoxes qui sont bien de chez nous, fréquentent nos écuries, nos étables et nos maisons et sont, pense-t-on, de grands inoculateurs du charbon (i), peut-être non-innocents en ce qui regarde l'ostéomyélite; enfin, les taons, capables des mêmes méfaits que les stomoxes, les
(i) Il n’est pas inutile de faire remarquer que la grosse mouche bleue de la viande n’a, contrairement à une opinion trop répandue, aucun rôle dans la transmission du charbon qu’elle serait d’ailleurs bien en peine d inoculer en raison de la conformation de sa trompe. Il est suffisant qu elle montre une fâcheuse propension à pondre dans les viandes que nous n lorsqu’elles sont mal protégées contre elle.
pangonies, qui transportent la filaire, et les chrysops non moins suspects que les précédents.
On tiendrait volontiers les autres mouches pour indifférentes, en égard à leur structure apparemment inoffensive. C’est chez elles qu’il faut cependant classer notre mouche commune, importune commensale qui est susceptible de transporter, comme on le disait, les germes de la fièvre typhoïde, de la dysenterie, du choléra, du trachome, d’autres disent de la tuberculose et de la lèpre, sans compter maint parasite de tout genre. Ajouterons-nous, en nous écartant fort peu de notre sujet, que diverses espèces de mouches provoquent des myiases en s’introduisant, sous forme de larves, dans l’organisme de l’homme où elles prospèrent quelque temps aux dépens de leur hôte involontaire? Ici.encore, nous nous trouvons en présence d’une multitude inquiétante d’espèces fort aptes à perpétrer les mêmes actes répréhensibles, ce qui ne simplifie pas l’enquête.
Arrivons aux moustiques, groupe d’une ampleur incommensurable dont la connaissance est très imparfaite encore, et où nous n’aurons qu’à puiser au hasard pour trouver des coupables. Nous identifierons ainsi les culicides comme le cousin vulgaire, qui n’est peut-être pas sans reproches et dont des parents peu éloignés inoculent à l’homme, sous d’autres deux, la filaire, un ver qui détermine l’éléphantiasis et ses accidents graves; les stégomyies, agents de transfert et de contagion de la fièvre jaune et de la dengue. Viennent ensuite les anophèles, responsables de l’extension du paludisme en même temps que bien d’autres insectes de la même famille; les simulides qui transportent la leishm a niose et peut-être la lèpre; les phlébotomes, agents de la fièvre à papatacci et du bouton d’Orient. Armée innombrable d'ennemis minuscules pour lesquels l’humanité n’a eu pendant longtemps que dédain et dont elle ne se plaignait que parce qu’ils troublaient sa tranquillité. Nous savons maintenant combien il faut compter avec eux et de quelle' urgence est la lutte contre ces êtres aussi dangereux que petits (dangereux peut-être davantage en raison de cette petitesse), lutte
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où nous ne pouvons nous vanter de remporter certainement la
victoire.
A l’ordre des hémiptères ressortissent les poux et les punaises. Ne faisons pas les dégoûtés à l’évocation d’insectes que nous tenons pour répugnants. Sachons estimer à leur juste valeur nos adversaires. Qui donc peut se dire, si méticuleusement soigneux qu’il soit de sa personne, à l’abri du vagabondage de ces indésirables?
Au passif du pou, on met, à juste titre, disait-on plus haut, le typhus exanthématique et la fièvre récurrente. Si la seconde est souvent assez bénigne, le premier est un véritable fléau pour beaucoup de parties du monde et notamment pour l’Afrique du Nord. Encore sommes-nous désormais en partie maîtres de lui depuis que nos savants ont découvert justement comment il se transmet d’homme à homme (i) ; encore est-ce à la condition de veiller sans défaillance. La fièvre des tranchées, au temps de la Grande Guerre, fut encore un cadeau des poux qui, pendant longtemps, attendirent qu’une organisation rationnelle en débarrassât nos soldats. Ceci démontre que nous ne pouvons nous désintéresser du combat contre les insectes. Aussitôt que nous ne nous occupons plus de les pourchasser, ils redeviennent envahissants et montrent la puissance que leur donne leur nombre. Le pou, a dit sir David Bruce, doit occuper le premier plan dans nos préoccupations épidémiologiques. J
L’acte d’accusation contre la punaise reste un peu vague. On lui impute la transmission d’un grand nombre d’infections, mais rien n’est réellement prouvé. C’est cependant tellement vraisemblable qu’on peut risquer la calomnie. Il en restera toujours l’effort à faire pour nous délivrer de cette piqueuse acharnée.
Après avoir dénoncé le crime, le reconstituer n’est qu’un facile complément. Pour les insectes piqueurs, c’est relativement simple. Après avoir plongé son arme buccale dans les
(i) Cette découverte médecine en 1928. A son teurs, Comte et Conseil.
valu au Français Charles Nicolle, le prix Nobel de .om il n’est que juste d’associer ceux de ses collabora-
chairs d’un animal ou d’un homme atteint d’une maladie contagieuse, l’insecte va en piquer un autre. Tel est le mécanisme par lequel le germe passe du premier au second.
Pour ceux qui ne sauraient piquer, nous sommes victimes de leur habitude de fréquenter l’ordure. Voyez la mouche quitter son fumier où elle a souillé ses pattes ou sa trompe de toutes sortes de microbes. Elle va ensuite s’abattre sur nos nourritures quand ce n’est pas sur notre visage. Et là, elle se nettoie, lisse sa trompe, brosse ses ailes, frotte ses tarses. Les germes infectieux qu’elle expulse ainsi ne font, plus ou moins directement, que changer de milieu. Si le nouveau convient à ces microbes transplantés, s’ils trouvent quelque plaie, quelque muqueuse où ils puissent s’installer et prospérer, ils s’en accommodent, comme ils passent du lait, du pain ou du sucre dans notre intérieur. Le dommage est fait.
Un troisième mode de contagion est déterminé par nos façons de détruire brutalement l’insecte qui nous importune. Nous écrasons la bestiole sans nous inquiéter des germes qu’elle récèle et que nous répandons là où elle succombe. Il ne faut plus qu’une porte d’entrée pour que le transfert soit chose accomplie.
Il ne faut pas se dissimuler que quelques insectes nous sont utiles, aussi involontairement, bien entendu, qu ils nous causent des dommages. Cependant le cas est, en réalité, très rare si l’on en excepte d’une part, la récolte du miel, par exemple, ou, de l’autre, les occasions où nous nous servons de quelqu’un d’entre eux pour en combattre d’autres. Il est possible même que ce genre de recours ne soit pas toujours sans risques.
Cependant, des plantes qui lui peuvent être dangereuses, l’homme a fait des remèdes souvent très puissants. Avec les microbes qui provoquent de terribles maladies, ü a fabriqué des sérums sauveurs et des vaccins qui le préservent. Qu’a-t-il tiré des insectes? Rien ou presque rien.
Ce n’est pas qu’il ait négligé d’essayer. C’était au temps ou l’on faisait tout entrer dans la pharmacopée, où tous les règnes
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de la nature étaient mis à contribution pour la guérison des maux humains. De cette collection invraisemblable de remèdes, nous avons rejeté une grande partie et qui comprend à peu près tous les médicaments où figuraient les insectës. Nous n’apprécions plus les vertus de la bruche, qui guérissait alors les épistaxis, celles de la chrysomèle que l’on tenait pour un infaillible antiodontalgique, les qualités du grillon qui fortifiait les vues faibles, celles de l’infusion de fourmis qui remédiait à l’affaiblissement sénile et aux bourdonnements d’oreille, celle encore des guêpes qui étaient prétendument souveraines contre la calvitie. Que reste-t-il de ce fatras ridicule? Le seul insecte qui ait trouvé grâce devant les thérapeutes modernes est la cantharide, qui sert à confectionner les vésicatoires, et dont on fabrique encore une teinture utilisée contre certaines dermatoses. A quoi il faut ajouter le renouveau des abeilles auxquelles on se plaît encore, en certains pays, à confier le soin de guérir les rhumatismes. A part cela nous ne pouvons qu’enregistrer la mort de ce que l’on a nommé l’entomothérapie.
On comprend, sans que nous y insistions, que cette action possible de l’insecte sur la vie et le bien-être de l’homme ne soit qu’un exemple des influences que peuvent exercer à notre égard nos « frères inférieurs » d’une façon plus générale. Mais cet exemple nous a paru le plus typique en raison de la différence de taille qui sépare l’insecte de nous, et aussi parce que les maladies qu’il nous transmet sont infectieuses au premier chef.
Nous considérons donc comme mutile de passer en revue tous les ordres zoologiques (sinon les familles végétales) en signalant au passage ceux de leurs représentants qui sont ainsi susceptibles de nous nuire. On n’a, pour s’en faire une idée, qu’à penser aux diverses affections communes à l’homme et à l’animal et, par conséquent, trop souvent transmissibles de l’un à l’autre. On peut également se souvenir que le rat, cet éminent déprédateur, est, à cet égard, un des plus dangereux parmi les parasites
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qui nous entourent, et que bien des bêtes sont des « réservoirs de virus » où d’autres — et notamment les insectes — vont puiser ceux qu’ils nous communiquent. Mais, toutes ces influences ne sont pas méconnues et celles qui le sont nécessiteraient des développements que l’on ne saurait aborder dans ce petit livre.
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