CHAPITRE PREMIER
Par mi les influences que le milieu exerce sur l’homme, il faut sans doute placer en première ligne celles qui viennent du sol sur lequel il est né et sur lequel il vit. Ce sont même les plus constantes de toutes, celles qui sont le moins sujettes à changement parce que la structure du sol ne se modifie pas.
Nous savons tous que cette structure du sol conditionne pour la plus grande part le paysage et que l’aspect d’un pays calcaire est tout différent de celui d’une région granitique. De même est-il de notion courante que les plantes, celles du moins qui sont susceptibles de vivre en n’importe quel terrain, offrent des formes qui ne sont pas identiques quel que soit le sol où elles poussent, étant plus vivaces ici, et là, plus rabougries et moins résistantes. Il serait incompréhensible que l’homme échappât à cette action. Bien entendu, il ne s’agit pas d’admettre que le Normand transporté en Provence puissè pour cela modifier sa morphologie, pas plus que son caractère et ses façons de penser. Il ne faut tabler, en pareille matière, que sur des individus de race à peu près pure, nés et vivant sur le sol où leur souche familiale a pris racine.
Ces influences géologiques ont, à n’en pas douter, des sources multiples. La facilité plus ou moins grande du labeur quotidien (celui surtout qui concerne la culture de la terre), la nature des eaux et leur comportement, la structure chimique des nourri-
tures y sont pour beaucoup. C’est ce que Taine a dit magnifiquement (i) : « Le sol forme le type. Un peu plus haut, dans le Cantal, pays des châtaignes, où les gens s’emplissent d’une nourriture grossière, vous voyez des visages rougis d'un sang lourd et plantés d’une barbe épaisse, des corps charnus, fortement membrés, machines massives de travail. Ici les hommes sont maigres et pâles, leurs os sont saillants et leurs grands traits tourmentés comme ceux de leurs montagnes. Une lutte étemelle contre le sol a rabougri les femmes comme les plantes; elle leur a laissé dans le regard une vague expression de mélancolie et de réflexion. Ainsi, les impressions du corps et de l’âme finissent par modeler le corps et l’âme ; la race façonne l’individu, le pays façonne la race. Un degré de chaleur dans l’air et d’inclinaison dans le sol est la cause première de nos facultés et de nos passions. » Plus succinctement, Mahé (2) corrobore cette opinion : « Le terrain granitique, dit-il, est ordinairement très sain : l’homme y est de taille peu élevée, mais robuste; les races d’animaux y sont aussi moins développées qu’ailleurs; la végétation y est restreinte, peu luxuriante. » De ces différences du sol, le corps humain dénonce l’importance et les biologistes le soulignent. L’un nous montre qu’un homme qui vit sur un sol aride est tenu, pour assurer sa subsistance, à une activité physique intense qui développe et fait saillir ses muscles, et par conséquent, lui modèle un corps qu’on ne retrouvera pas chez ses semblables vivant dans une contrée particulièrement riche, dont la terre est complaisante et facile à travailler. Les autres (nous y reviendrons plus loin) constatent que dans certains pays dépourvus de .calcaire, le squelette des habitants est extraordinairement fragile. Il en est qui ont poussé plus loin encore ces intéressantes remarques en notant que la structure géologique du sol d’une région agit même sur la conformation du visage de ceux qui l’habitent de père en fils. Ils observent (3)
(1) H. Taine, Voyage aux Pyrénées.
(2) Dictionnaire des Sciences médicales (article sol).
(3) Baroux et Sergeant, Influence de la nature du sol sur la conformation du visage et du caractère, chez le Flamand et le Picard (1909).
que l’oreille du Picard, par exemple, est différente de celle du Flamand. La première, destinée à recueillir l’écho des collines, est droite et sa forme tourmentée, tandis que la seconde, faite pour recevoir les faibles bruits des plaines est oblique et présente Une grande simpbcité de bgnes.
Si l’on voulait approfondir le problème, sans doute serait-on conduit à constater que les conditions climatiques assez différentes doivent entrer en ligne de compte dans ce modelage du corps humain, mais le terrain fait partie de l’ensemble climatique et le complète. Sa part, en cette matière, est considérable, ceci d’autant plus qu’il convient de penser à l’action exercée par la structure du sol sur les faunes et surtout les flores qui dépendent en grande partie d’elle : un homme nourri d’aliments pauvres en matériaux utüisables ne saurait être identique à cet autre homme qui trouve aisément dans les nourritures qu’il récolte tout ce qui est nécessaire à sa croissance et consécutivement à son entretien.
On peut aussi admettre que ces mêmes influences agissent sur le psychisme de l’homme et modèlent ses pensées comme elles font ses formes corporelles : « Les habitants des régions granitiques, a dit Laumonier (1), reflètent en partie dans la tournure mélancolique de leur esprit, la fermeté de leur caractère et l’égalité de leur humeur, l’admirable sérénité' de leur granit local. » Parlant de la Sicile, M. G. G. a écrit (2) : « A la nature géologique du sol correspond chez les individus une sorte de géologie morale qui lui est étrangement analogue. »
Une tentative des plus intéressantes pour étudier ce problème complexe a été faite par M. Russo (3). A vrai dire, il n’est guère dans ce travail, question de pathologie; mais le point de vue biologique où s’est placé l’auteur découvre déjà des horizons très vastes. Celui-ci a recherché l’action exercée par la structure. du sol sur ce qu’il appelle « la bonne conservation des naissances », autrement dit, selon l’expression actuellement usitée,'
(1) J. Laumonier, la Nationalité française (t. I er ); la Terre (1889).
(2) Journal des Débats (13 novembre 1928).
(3) Ph. Russo, le Sol et la Vie (Paris Médical).
l’expectation de vie. Il cherche ainsi le pourcentage des chances qu’ont les nouveau-nés de parvenir bien portants à l’âge adulte. Ce mémoire comporte des données statistiques et des tableaux qu’il serait vain de chercher à résumer. On peut seulement dire que l’une des conclusions pratiques de l’auteur est l’influence favorable, dans le sens envisagé, des terrains de formation récente, c’est-à-dire des terrains tertiaires et quaternaires, l'influence moyenne des sols primaires, faits de granit et de gneiss, et enfin, l’influence nettement défavorable des terrains appartenant au jurassique et au crétacé.
Il n’est pas question de nier qu’à l’importance de la structure du sol sè mêle ici celle de la race, puis celle de l’hygiène plus ou moins rationnelle observée par les humains. En cette question de la survie des enfants, il est certains éléments comme l’alcoolisme, par exemple, qui ont une importance considérable. D’autre part, un Celte ne réagira pas aux actions exercées par le sol lui-même de la même façon qu’un Latin. Mais les données que ce travail nous fournit sont déjà d'une réelle valeur. Il peut aussi nous servir de transition pour aborder le point de vue pathologique du sujet, ce côté étant certainement celui qui nous procurera le plus de documents pouvant démontrer l’action de la structure du sol sur l’être humain.
A n’en pas douter, on peut reconnaître que, dès l’antiquité, certains hommes, parmi lesquels Hippocrate, le Père de la Médecine, ont tout au moins effleuré la question. Il n’en faut pas moins arriver à l’époque actuelle pour voir les auteurs médicaux se soucier, en ce qui concerne les maladies des hommes, du rôle que jouent dans la naissance et l’évolution de celles-ci, comme dans la résistance que l'être humain peut leur opposer, la nature et la disposition des couches du terrain.
C’est ainsi qu’en 1832, au moment où le choléra sévissait en France de façon redoutable et où l’on s’efforçait, de toutes parts, de résoudre le problème qu’il posait, un naturaliste, Nérée Boubée, dans une communication à l’Académie des sciences, exposà les modifications qui caractérisaient le développement de cette maladie suivant la structure géologique des
. LES INFLUENCES TERRESTRES — ir
régions où elle apparaissait. Plus tard, revenant sur ce sujet, il tentait même une généralisation de ses idées. On trouve dans cette seconde note les lignes suivantes (i) : « Dans mes voyages annuels de géologie classique, j’avais plusieurs fois observé que, dans les contrées où régnent diverses maladies endémiques, comme dans celles où se déclarent diverses épidémies et diverses épizooties, ces maladies s’arrêtent le plus souvent dans chaque contrée aux limites géologiques des formations qui y prédominent et j’avais pu déjà me faire cette conviction que chaque bassin géologique constitue comme un gisement naturel pour telle ou telle affection morbide, en un mot, que la constitution médicale de chaque pays dépend en quelque sorte de sa constitution géologique et topographique. »
Cauchy, de son côté, a montré la prédilection du choléra, en Europe, pour les localités offrant des rapports géologiques avec les terrains (alluvioïis tertiaires et secondaires) que l’on rencontre aux Indes sur les rives du Gange (2).
Une autre face de la question a été envisagée par un médecin militaire, M. Boudin, auquel nous devons une liqueur arsenicale appréciée. Dans deux brochures (3) cet auteur a traité surtout de deux maladies dont nous connaissons bien, présentement, la genèse et l’évolution, le paludisme et la tuberculose. Il y montre que les influences géologiques sont des modificateurs très importants des éléments pathologiques en même temps que de la résistance des individus. Il fait voir comment le paludisme se développe surtout dans les régions argileuses et, parce qu’argileuses, marécageuses. Il précise que, dans certains de nos départements, les fièvres intermittentes disparaissent partout où le calcaire remplace accidentellement l’argile et qu’elles se manifestent surtout quand l’argile est superposé à un terrain volcanique. Enfin, il nous montre le paludisme apparaissant
(1) N. Boubée, la Géologie dans ses rapports avec la médecine et l'hygiène publique (1849).
(2) Cité par Boudin.
(3) Boudin, Etudes de géographie médicale (1845); — Etudes de géologie médicale (1845).
i2 — LES INFLUENCES MÉCONNUES
ou disparaissant le long des rives d’un cours d’eau suivant que celui-ci est plus ou moins rapide, son lit plus ou moins en pente, ce qui signifie que les couches sur lesquelles il coule sont plus ou moins inclinées. Aujourd’hui nous savons que le paludisme est transmis par la piqûre d’un moustique et nous comprenons que celui-ci ne pond pas volontiers dans les eaux rapides, mais le fait dans les flaques d’eau, qui persistent longtemps dans les pays argileux imperméables, et dans les marais. Ces connaissances nouvelles ne font que confirmer, en somme, les observations de Boudin et la géologie est loin d’en être absente.
Au terrain se rattache étroitement, chacun l’admettra, la question des eaux qui servent à notre alimentation. Celles-ci, du point de vue chimique, reflètent fidèlement la composition des terrains sur lesquels elles coulent avant d’arriver au jour ou d’être puisées. Cela est aussi vrai pour les eaux qui viennent de la profondeur que pour les eaux de surface. C’est ainsi que se chargent de sels de chaux les eaux des pays calcaires et c’est en passant sur des lits de pyrite que certaines autres acquièrent leurs 1 qualités ferrugineuses. Par contre, en pays granitique, les sels calcaires font parfois entièrement défaut dans les sources et les rivières.
Ces considérations sont en rapport direct, par conséquent, avec le grand problème de l’alimentation humaine. Elles permettent de comprendre comment peut agir de façon défavorable la « carence » en certains sels minéraux dans notre nourriture et notre boisson. Le régime alimentaire normal et équilibré ne comporte pas seulement des proportions faciles à calculer d’albuminoïdes, d’hydrates de carbone et de graisses. Il doit aussi contenir des sels minéraux très variés et dont l’absence comporte une menace pathologique indéniable (i). Ces sels
(i) Ceci sans compter les vitamines dont on parle beaucoup en ce moment et un peu à tort et à travers. Elles sont également indispensables au développement et à l’entretien des organismes. Lorsqu’elles font défaut, on observe des troubles pathologiques variables suivant la vitamine qui est absente. La carence de vitamine A entrave la croissance, celle des vitamines B provoque l’apparition de névrites, la vitamine C est anti-scorbutique, la vitamine D antirachitique, ces définitions étant, bien entendu, des plus sommaires et incom-
minéraux, nous ne les trouvons dans nos aliments qu’autant que le sol et les eaux d’une région n’en sont pas dépourvus. S’ils font, défaut dans les nourritures habituelles, la structure et les fonctions les plus fondamentales de l’organisme en pâtissent. C’est ainsi que le fer est indispensable au sang, car c’est lui qui communique à l’hémoglobine la propriété qui en fait une sorte de ferment oxydant capable de fixer l’oxygène de l’air. Les ferments du tube digestif doivent leur activité à des minéraux tels que le manganèse, le sodium, le chrome (1). M. G. Bertrand a exposé que si l’on prend soin d’éliminer complètement du régime alimentaire le zinc, dont Delezenne avait montré la grande importance biologique, la vie des animaux d’expérience est singulièrement réduite. Le magnésium est non moins nécessaire et sa carence détermine chez l’individu qui en souffre des bourdonnements d’oreilles, des vertiges, de l’hyperexcitabilité musculaire et des phénomènes de tétanie. La chose est observable chez les animaux et même les humains vivant sur les terrains pauvres en magnésie des hauts plateaux asiatiques et elle a été, en outre, contrôlée expérimentalement (3). Nous allons d’ailleurs, donner un exemple typique de l’influence de ces carences en montrant ce que peut faire le manque de calcium dans les aliments et les eaux de boisson.
Nous nous reporterons, pour çela, à un travail de M. d’Hotel qui exerçait, quand il l’écrivait, la profession médicale dans un village des Ardennes (4). Cet auteur nous donne d’abord une statistique impressionnante des fractures qu’il a observées en
plètes. Les vitamines, qui ne sont pas des aliments, semblent jouer un rôle de catalyseurs dont la présence permet l’assimilation de nos nomritures. Elles ne peuvent entrer que pour une part minime dans nos considérations sur les influences géologiques quoiqu’on les trouve dans la nature même et bien que certains au moins des corps minéraux dont nous parlons figurent dans leur formule. Les vitamines ne sont plus, en effet, des substances mystérieuses comme on l’a dit longtemps, car on les a décomposées chimiquement et nous savons même reproduire quelques-unes d’entre-elles par synthèse.
(1) Marcel Labbé, Régimes alimentaires (1 volume, 1917).
(2) G. Bertrand, Académie des sciences (21 juillet 1924).
(3) P. Quiserne, le Magnésium et son grand rôle thérapeutique (Paris, 1941).
(4) D’Hotei., Hypocalcification des os et fractures (Union médicale du Nord- Est, 1911).
trente ans parmi les habitants de ce petit pays et qui ont été le lot du dixième de ceux-ci alors qu’il s’agit d’une région herbagère et agricole où n'existe aucune cause appréciable de traumatismes fréquents. Voici l’explication qu’il donne ensuite de cette proportion anormale. Le village est construit sur . un plateau argileux imperméable. On n’y trouve aucune eau courante; nul forage, si profond fût-il, n’a pu aboutir à la découverte d'une nappe exploitable. En conséquence, l’eau utilisée pour tous usages vient de citernes argileuses ou cimentées qui recueillent la pluie et ces réservoirs ne reçoivent aucune infiltration calcaire qui pourrait provenir, à la rigueur, des couches profondes. Il n’y a pas trace de carbonate de chaux dans ces eaux. Pourquoi, demande M. d’Hotel, la richesse calcaire de la boisson et des aliifients ne serait-elle pas un facteur nécessaire de la calcification et, par conséquent, de la solidité des os et la pauvreté en la même substance, une cause d'ostéoporose et de fragilité anormale?. Car il n’est pas douteux qu’il soit fragile, le squelette de ces paysans ardennais. L’auteur, en effet, ne nous dit-il pas qu’une femme s’est cassé les deux jambes rien qu’en descendant un peu brusquement de son lit?
La supposition de cet auteur paraît, en effet, très acceptable. Ne savons-nous pas qu’il est des régions où les poules n’entourent leurs œufs que d’une coquille extrêmement mince, justement par manque de calcaire dans le sol sur lequel elles picorent? Les éleveurs de volailles, dans ces régions, sont obligés de mélanger des sels calcaires à la nourriture de celles-ci.
Au reste, cette question du manque de calcaire dans l’eau de boisson a été traitée de façon fructueuse par M. Ferrier dans sa thèse inaugurale il y a plus de quarante ans (i). Il y montre que l’absence de calcaire dans les eaux est un facteur de caries dentaire, estime même que le séjour des personnes facilement atteintes de cette affection dans des pays à eaux chargées en sels de chaux est susceptible de les guérir. Il y parle aussi dans
(i) Ferrier, Relations de nutrition entre le squelette et les dents (Thèse de la Faculté de Paris, 1900).
le même sens des altérations possibles du squelette, en relation avec celle de la denture. Dans l’île Maurice, où le terrain est volcanique et hypocalcaire, la carie dentaire est chose fort commune.
D’autre part, certains auteurs (1) ont admis, comme contrepartie, que l’excès de calcaire dans les eaux et les - aliments détermine la fréquence des calculs du rein et de la vésicule biliaire, sinon de l’athérome artériel.
Faut-il, pour donner un autre exemple de l’importance du terrain en pathologie, se reporter au goitre et au crétinisme? Les éléments étiologiques et pathogéniques ne sont pas, en ce chapitre, établis définitivement, mais il semble hors de doute que ces maladies, qui ne sévissent guère que dans les hautes vallées des Alpes, des Apennins, etc., aient quelque rapport avec la composition géologique des eaux de ces contrées. Pour expliquer l’existence du goitre et du crétinisme, on a mis en avant bien des hypothèses, dont les plus récentes font état, comme il fallait s’y attendre, de la radio-activité. Cependant il en est une qui a pour elle son ancienneté et l’expérience thérapeutique, c’est celle qui attribue le goitre au défaut d’iode dans les eaux des pays en question et, comme il est naturel, dans les aliments coutumiers de leurs habitants. La thérapeutique préventive et curative par l’iode a démontré depuis longtemps la légitimité de cette hypothèse. Il convient de se rappeler à ce propos que l’eau n’a guère de propriétés que celles qui lui viennent des roches dont elle sort et de celles sur lesquelles elle coule.
Enfin, chose plus inattendue, L. Ladame a montré qu’il existe des relations entre la configuration géographique d’une contrée, sa constitution géologique et la fréquence des maladies mentales (2). La statistique des aliénés du canton de Berne, établie en 1840 par Schneider, est, dit-il, entre autres choses, accompagnée d’une carte de répartition des aliénés, des idiots et des crétins. Ce canton ceint la Suisse comme une écharpe et par¬
ti) Gubler, cité par Laumonier, loc . cit .
(2) Ladame, la Prophylaxie , mentale (n° 1, 1925).
ticipe par conséquent aux trois formations géologiques de l’Helvétie : la formation jurassique, la formation molassique, la formation alpine. La formation jurassique compte le plus petit nombre d’aliénés (0,46 pour 1 000) et la formation alpine, le plus grand nombre (1,33 pour 1 000). Si l’on considère le total des malades de l’esprit' (idiots, crétins et aliénés), c’est la formation molassique qui l’emporte de beaucoup avec un pourcentage de 3 pour 1 000.
Zschakke avait déjà établi de semblables proportions pour le district d’Aarau (1). Ladame cite encore, comme s’étant livrés à ce genre d’investigations, des auteurs plus anciens : Troxler, Limier, etc.
Voici maintenant un autre problème qui a fait surgir des j études fort intéressantes de l’ordre de celles qui nous préoccupent. Il s’agit de la genèse du cancer, mystère que la science s’efforce depuis longtemps — et jusqu’ici en vain — de dissiper. Certains ont pensé que la structure géologique et chimique du sol pouvait être mise en cause.
C’est ainsi qu’il convient d’interpréter un travail de M. Robinet, présenté à l’Académie de médecine par M. Delbet (2). L’auteur, ayant dressé deux cartes, l’une représentant, la proportion de magnésie contenue dans le sol, l’autre notant les cas de cancer, constate que celui-ci existe surtout sur les terrains où la magnésie fait défaut. Toutefois, MM. A. et R. Sartory, ayant fait porter leurs -recherches sur les trois départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle, déjà cités par M. Robinet, ont conclu (3) que l’on n’a pas le droit d’établir une relation entre la teneur en magnésium des aliments liquides et solides usuels (dont la composition reflète celle du sol) et la . mortalité cancéreuse.
Ce rôle préservateur que nous venons de voir attribuer au magnésium par certains, d’autres le réservent au silicium.
(1) Cité par Ladame, loc. cit.
(2) Académie de médecine (29 avril 1930).
(3) Académie de médecine (4 octobre 1938).
C’est ainsi que M. Duroux estime (1) qu’à côté du pouvoir cancérigène des eaux stagnantes et souillées, il convient de faire place à l’influence tellurique. Il a rappelé les travaux de M. Barth qui note qu’en Suisse, les régions dont la mortalité par cancer est la plus faible sont les régions les plus riches en silice, tandis que cette mortalité est la plus élevée dans les contrées les plus calcaires. Il rapproche ces données de celles obtenues par Haviland qui a constaté, en Angleterre, que les habitants vivaqt sur des terrains crétaciques argileux connaissent une mortalité cancéreuse élevée par rapport aux habitants vivant sur des plateaux secs et rocheux ou . dans des régions sablonneuses qui renferment une grande quantité de silice.
De son côté, M. Leriche (de Joigny) a attiré l’attention (2) sur cette question du silicium; il admet que les cancers semblent naître surtout dans les régions où le sol est pauvre en cette substance.
M. Duroux conclut son travail en disant qu’il est logique de penser qu’une partie des membres d’une même famille, vouée héréditairement (?) au cancer, transportée sur un sol dolomitique ou silicique, soit susceptible d’échapper au terrible mal, tandis que l’autre partie de la famille restée sur le sol natal continuera la lignée des cancéreux.
D’autre part MM. Béthoux et Blanchet (3) ont effectué une enquête dans le département de l’Isère. De leurs recherches il résulte que la mortalité par cancer est nettement plus accusée dans la partie Nord-Ouest, de formation récente (terrain jeune où les roches calcaires occupent une place prépondérante, jurassique supérieur et crétacé) que dans la partie Sud-Est, d’origine ancienne, faite de terrains cristallins. La fréquence de cette affection paraît donc, disent ces auteurs, présenter des relations avec la constitution géologique du sol et, ayant montré que ces remarques locales doivent être, d’après d’autres enquêtes, généralisées, ils concluent ainsi : « La nature géolo-
(1) Ddroux, le Médecin chez lui (décembre 1934).
(2) Leriche, Progrès médical (28 janvier 1933).
(3) Académie de médecine (4 octobre 1938).
gique du terrain, sa constitution minéralogique, la minéralisation des eaux d’alimentation qui en émanent sont autant de facteurs qui peuvent intervenir dans la formation et le développement des tumeurs malignes chez l’homme. »
La question qui, comme on voit, est de taille, a rebondi avec deux communications faites à l’Académie des sciences. La première est de M. Stélys qui a pointé, à Clermont-Ferrand, les cas de décès par cancer après séjour des défunts d’au moins un an dans la même habitation. Il a constaté, en se reportant aux documents géologiques, que les « maisons à cancer » (?) sont distribuées principalement le long d’une dénivellation du territoire urbain qui traduit une cassure volcanique du sous-sol et autour des sources bicarbonatées qui émanent de cette faille. Il estime que l’apparition du cancer constitue une réplique des tissus irrités par un excès d’acide carbonique ou une carence d’oxygène dans le milieu nutritif ou ambiant (i).
Avec M. Lakhovski, le problème change un peu d’allure; il s’agit toujours, cependant, de structure du sol. Cet auteur dit avoir constaté que le pourcentage des décès par cancer était, Hans la région parisienne, maximum dans les agglomérations bâties sur un sol fait de marnes, d’argile plastique, contenant des filons métalliques, tandis que le minimum correspond à celles qui sont construites sur les sables et les grès. Le premier de ces sols est composé-de matériaux bons conducteurs de l’électricité, le second, de mauvais conducteurs. Or, les matériaux mauvais conducteurs sont perméables aux radiations d’origine cosmique et de courte longueur d’onde, les éléments bons conducteurs étant, au contraire, imperméables à ces radiations qu’ils réfléchissent, ce qui leur permet d’agir sur les cellules de notre organisme. M. Lakhowski explique ainsi la geqèse des tumeurs malignes (2).
Il n’est pas possible de discuter actuellement ces toutes
(1) Académie des sciences (27 mai 1923).
(2) Académie des sciences (28 avril 1928 — 25 février 1929). Notons que cette façon de Voir a été vivement combattue par M. Aug. Lumière {VAvenir médical , mai 1934)-
récentes' hypothèses. Elles prouvent, en tout cas, que l’on continue à se préoccuper de l’influence que peut avoir sur la physiologie et la pathologie de l’homme (bien des vétérinaires ont fait des études semblables sur les animaux) la structure des terrains qui l’ont vu naître et sur lesquels s’écoule son existence. Nous avons déjà vu que les races sont en grande partie conditionnées par le sol et l’on sait que les races sont plus ou moins sensibles aux maux qui assaillent l’humanité et réagissent différemment aux facteurs morbides. Ayant passé en revue quatre importants chapitres de la géologie : composition chimique, perméabilité, stratigraphie, dislocations de l’écorce, n’avons-nous pas le droit de croire que la question est jugée et de dire avec un auteur que ces questions ont préoccupé : « L’homme ne naît, me vit, ne souffre, ne meurt, ne pense, ne se loge, ne se nourrit pas en Limousin et en Basse-Bretagne comme en Champagne et en Normandie. » Cette vérité, disais-je, il y a déjà plus de douze ans, vaut qu’on dirige de ce 'côté des investigations dont la médecine aurait beaucoup à apprendre. Qui sait si la géologie, interrogée avec sagacité et constance, ne l’aiderait pas à dissiper quelques-uns des mystères auxquels à chaque instant, elle se heurte? (1)
(1) Nous avons laissé de côté, malgré le grand intérêt qu’elles présentent, les observations de M. Rondet-Sain (Mer et Colonies, novembre 1925) sur les accidents en série survenus lors des travaux exécutés dans certaines régions exotiques (Congo belge, Andes, etc.). Il y est question d’un sol très remué par les terrassements et les phénomènes enregistrés ne se rapportent sans doute pas exclusivement à sa structure.