LA PRESSION BAROMÉTRIQUE
Parmi les influences de milieu que l’homme obligatoirement subit, il semble au premier abord naturel et logique de placer celles de la pression atmosphérique et de ses changements. Encore faut-il y penser et c’est ce que les hommes de science ne paraissent faire que rarement. On trouve bien, dans les comptes rendus des académies ou des sociétés savantes, de doctorales dissertations, sur ce que rëssentent d’innocents animaux de laboratoire soumis à des pressions de quelques atmosphères ou obligés de vivre, au contraire, dans un air raréfié. Les ouvrages physiologiques et médicaux consacrent des chapitres documentés et, ü faut le reconnaître, pleins d’intérêt, aux accidents provoqués par de grandes variations de pression et, notamment, aux résultats qu’a permis d’enregistrer l’expérimentation, laquelle s’est préoccupée de maint détail, de l’action de la dépression sur le sang, sur le fonctionnement du muscle cardiaque ou l’étendue du champ visuel, sur le liquide céphalo-rachidien (nous én um érons un peu au hasard). On a montré un louable souci du sort des plongeurs, des aviateurs, des travailleurs de caisson et, du point de vue industriel, ces recherches ont une indéniable valeur, mais n’intéressent qu’un petit nombre de personnes. Pourquoi les investigations des savants laissent-efles de côté le plus souvent des variations plus modestes mais, qui, par contre, intéressent tout le monde? Elles ne sont cependant pas indifférentes et ce beau dédain n’empêche ni les infections de se répandre plus volontiers par pression basse, ni telle femme de se montrer particulièrement nerveuse parce que l’orage est menaçant, ni le vieux colonel de prédire la neige vingt-quatre heures à l’avance en raison de la fâcheuse recrudescence montrée par ses rhumatismes.
Il tombe sous le sens que si les grandes variations de pression barométrique déterminent des accidents graves — et c’est ce que les travaux dont on vient de parler démontrent surabondamment — les moindres devront également exercer une action. C’est, en effet, ce qui arrive. Quant au mécanisme du phénomène, il n’est pas facile à saisir.
Mais, avant d’en venir à cette partie périlleuse de notre tâche, établissons seulement les faits tels que les ont observés non seulement des sujets bien portants ou malades, mais des médecins qui ne prenaient pas à leur compte le fameux de minimis non curât praetor. Nous nous excusons à l’avance de la cascade de noms qui va suivre, mais en pareille matière il convient de préférer à son opinion personnelle de sérieuses références.
C’en est une que celle de M. Spillmann, qui fut doyen de la Faculté de médecine de Nancy, et qui a établi (i) comment une diminution de la pression atmosphérique, annonçant vingtquatre ou quarante-huit heures à l’avance le changement de temps, s’accompagne d’une série de manifestations morbides chez un homme qui d’ordinaire, se porte bien. Ce sont des douleurs et une sorte de tension dans les jambes, du refroidissement, de l’insomnie, des maux de tête, une névralgie intercostale. Il connaît aussi celui qui, sans bouger de chez lui, les rideaux tirés, sait pertinemment qu’il neige et ne se trompe jamais (2). Cet auteur tient que, parmi les avertissements du mauvais temps, l’homme tient une place intermédiaire entre l’hygromètre et le baromètre, signalant l’anormal après le premier de ces deux instruments, mais avant le second.
Un éminent praticien hongrois, M. Budaï, parle en particulier (3) de ceux qui ont le cœur malade. La baisse barométrique a sur eux la même influence que les émotions ou les efforts. C’est dire que leurs accidents en éprouvent une notable recrudescence. Par contre, le même phénomène atmosphérique exer-
(1) Congrès pour l’avancement des sciences (1931)-
(2) Le regretté D r Siredey, ancien président de l’Académie de médecine, noui a confié à nous-même qu’il était semblable à l’homme cité par M. Spillmann.
(3) . Cité par M. Rochaix, in Mouvement sanitaire (octobre 1931).
cerait sur les vaisseaux un effet de dilatation qui serait le bien venu pour ceux dont la tension sanguine est élevée, et mauvais, en revanche, pour les hypotendus.
Voici cependant un excellent observateur, M. Camescasse, qui note (1) que par tempête, c’est-à-dire quand la pression baisse, non seulement sciatiques et lumbagos tourmentent ceux de ses clients^ qui en sont possesseurs, mais s’aggravent aussi les hypertensions et les rétentions d’azote, génératrices d’urémie. C’est aussi l’opinion de M. Pallasse (de Lyon) qui estime qu’en cas de dépression atmosphérique les hémorragies cérébrales se multiplient, ce que lui a enseigné sa pratique hospitalière. M. Mouriquand, M lle Weiss et M. Charpentier ont noté, à la suite d’une forte baisse barométrique (745-733 millimètres) une agitation extrême des nourrissons d’une crèche (2).
Passons à l’appareil respiratoire. Nous possédons de nombreux documents se rapportant à l’effet que la baisse barométrique exerce sur les sujets atteints de tuberculose. M. Sergent, M. Courcoux, d’autres encore, ont noté qu’en pareille circonstance il se fait chez ces malades des poussées congestives et que leurs hémoptysies deviennent plus fréquentes. Toutefois, des spécialistes comme M. Chaize (de Cambo) sont d’un avis différent (3). Celui-ci estime qu’il faut faire intervenir en l’affaire la présence d’ions positifs dans l’atmosphère. Premier exemple, signalons-le, de l’enchevêtrement possible des éléments atmosphériques et de leurs variations. D’un autre côté, MM. Piéry et Faury (4), collaborant avec des astronomes de l’observatoire de Saint-Genis-Laval, ont étudié, pendant plus d’un an, les rapports de la pression atmosphérique, des vents, de l’humidité, de la température, avec ce qu’üs observaient chez leurs malades. Ils concluent de leurs longues recherches que ni l’état hygrométrique de l’air, ni la température n’ont une grande importance sur ce point. Ce sont surtout les dépres-
(1) In : l’Association médicale (octobre 1932).
(2) Le Mouvement sanitaire (juin 1937).
(3) Communication particulière.
(4) Société médicale des hôpitaux de Lyon.
sions atmosphériques brusques qui interviennent de façon néfaste en provoquant des hémorragies. M. Bohec, médecinchef du Normandie note le fait d’un passager tuberculeux dont les crises d’oppression coïncidaient exactement chaque jour avec les minimums barométriques (i). Une passagère présentait des crises de tremblement qui suivaient également les fluctuations de la pression atmosphérique.
Les faits sont si nombreux et si divers qu’il faut se contenter' d’énumérer. Signalons donc, d’après plusieurs auteurs très qualifiés, que la basse pression fait empirer l’état des psychopathes déjà déprimés, que les fiévreux voient leur température monter, que les sujets atteints de péritonite donnent de sérieuses craintes, voire que les kystes de l’ovaire exagèrent leurs symptômes. Faut-il aborder un chapitre moins nettement pathologique, nous, voyons, dit M. Spillmann, les conséquences de la dépression barométrique consister, chez des gens dont la santé n’est pas gravement atteinte, en douleurs de type rhumatismal, musculaire ou péri-articulaire, en réactions viscérales dont on rechercherait volontiers la cause ailleurs : crise diarrhéiques, gêne cardiaque, oppression, peut-être accès d’asthme, d’urticaire ou d’eczéma. M. Sainton, étudiant à son tour cette prévision de la neige que l’on a nommée le « mal de préneige », le fait consister (2) en angoisse, palpitations, asthénie, frissons, rapidité du pouls, etc., sans compter le réveil des vieilles douleurs. Enfin, M. Félix Régnault a signalé que les animaux euxmêmes (canards, bœufs, limaces) sont sensibles à la baisse barométrique. Jourdanet, qui a écrit sur là pression barométrique et la physiologie deux importants volumes (3) où il traite savamment de la vie sur les plateaux du Thibet ou des Andes, ne s’occupe pour ainsi dire pas des incidents dont nous parlons ; on y trouve néanmoins l’observation d’une famille où trois personnes ressentirent des vertiges et autres malaises un jour
(1) Revue du ciel (juin 1935).
(2) Revue pratique de biologie appliquée (novembre 1934).
(3) Jourdanet, Influence de la pression de l’air sur la vie de l'homme (2 volumes, 1876).
que le baromètre était descendu brusquement au-dessous de 730 (1).
D’autres ont envisagé le problème d’une façon plus générale. C’est ainsi que M. Schrotter a montré (2) que les variations brusques de pression, même peu importantes, augmentent le taux de la mortalité. Les personnes saines ou malades, dit-il, sont désagréablement impressionnées; les crises de mélancolie sont fréquentes et fréquentes aussi les morts subites. Les suicides se font plus nombreux, soit par excitation, soit par dépression psychique; enfin, l’apoplexie augmente le nombre de ses victimes.
Ainsi voit-on que les recherches des médecins, quand elles ont été conduites de façon assidue, aboutissent à des conclusions qui rejoignent l’opinion populaire, laquelle n’est aussi que l’expression d’une observation prolongée pendant d’innombrables générations. Les faits ne sauraient donc être niés. Il s’agirait maintenant d’en démonter le mécanisme. Il faut reconnaître que c’est fort malaisé.
La première idée qui vient à l’esprit est certainement que l’on a sous les yeux une conséquence de l’action exercée par les variations extérieures sur la pression sanguine, autrement dit la tension artérielle. Il semble nécessaire d’abandonner cette explication. Un éminent et regretté physiologiste, M. Hallion, auquel nous adressions sur ce problème quelques indiscrètes questions, nous confia qu’il avait fait à cet égard des expériences décisives dont il résulte que la pression artérielle ne change pas quand celle de l’atmosphère baisse. Le fait a été vérifié en ballon et de façon scrupuleuse.
C’est cependant, semble-t-il, sur le sang que la dépression doit, en premier lieu, influer. Gavarret (3) et quelques autres ont allégué, que les gaz dissous dans le sang se dégagent, en
(1) Signalons ce fait biologique intéressant que, selon Aug. Lumière et Couturier (Académie des scienees, 9 avril 1923) la baisse de la pression atmosphérique atténue ou même supprime le choc anaphylactique.
(2) Société de pathologie de Vienne, 6 août 1923.
(3) In : Dictionnaire encyclopéd. des Sciences médicales.
pareil cas, de leur solution, ce qui se passe, en effet, dans les fortes dépressions expérimentales et sans doute à un degré moindre, dans celles que nous réserve la vie courante. Ces gaz, d’après le réputé physicien, dilateraient alors les parois des vaisseaux capillaires, dans le poumon notamment, ce qui causerait les hémorragies. Cette façon de raisonner est peutêtre valable pour le cas particulier ; il semble douteux qu elle le puisse être pour d’autres.
M. Spillmann suppose qu’il s’agit au premier chef d’une action, laquelle demeure un peu vague, sur le système nerveux sympathique. Cette action serait explicable par une rupture d’équilibre humoral que l’on peut apprécier en se rendant compte des variations de l’acidité du sang, autrement dit, en notation moderne et gavante, du ^>H. Il ne nous donne d’ailleurs cette explication que comme une hypothèse ; gardons-la, car nous n’en avons guère d’autres à notre disposition. Mais notons que c’est pour ainsi dire exclusivement sur des organismes plus ou moins malades que les variations barométriques (celles du moins que nous considérons ici) ont une réelle influence. Certains états morbides, dit M. Annes Dias (i) rendent l’homme très sensible à ces oscillations de la pression atmosphérique; cette sensibilité est particulièrement prononcée chez les sujets à système sympathique déséquilibré et nous savons que l’état vagotonique l’exalte. Ajoutons-y, ce qui sera tout à fait « à la page », que les dépressions barométriques peuvent, suivant M. Spillmann, sans doute par un retentissement du même mécanisme, influencer le fonctionnement des glandes à sécrétion interne, lesquelles prennent, en tout ce qui intéresse la vie de l’homme sain ou de l’homme malade, une si grande importance. C’est, pour le moment, tout ce à quoi nous pouvons prétendre.
Abordons, cependant, une autre face de la question, c’est à savoir l’influence que la baisse de la pression atmosphérique exerce sur la marche et sur la gravité des épidémies. Il est à
(i) Revue sud-américaine de médecine et de chirurgie (décembre 1931).
peu près démontré par des statistiques accompagnées de graphiques qui parlent aux yeux que, pendant les épidémies de grippe qui sévirent à Paris et en Russie en 1889, les maximums de mortalité coïncidèrent avec les minimums barométriques et aussi avec les changements brusques de pression. En ce qui concerne la fièvre typhoïde, des observations du même genre ont été publiées. D’autre part, M. von Willebrand (d'Helsinki) note (1) que lorsque sévit une épidémie de scarlatine, le nombre de ceux qui contractent cette maladie augmente dans les périodes de baisse barométrique : au mois de juillet 1927, la pression barométrique étant élevée, il n’y eut pas un cas^ de scarlatine dans la ville où exerce ce médecin; dans le même mois de l’année suivante, où la pression était particulièrement basse; on en reçut trente cas à l’hôpital.
Comme en tout ce qui concerne une action microbienne, on pourrait discuter sur le point de savoir si c’est l’organisme humain qui est, en cas de baisse barométrique, diminué dans sa résistance ou le microbe qui voit sa virulence exaltée. M. Walter est partisan de la première opinion, mais M. Trillat nous fournit, pour soutenir la seconde, des arguments qui sont, à tout le moins, fort ingénieux (2). Dans plusieurs mémoires, il a affirmé que la contagion des maladies infectieuses se fait en partie par l’air lorsque celui-ci contient des gouttelettes liquides, souvent mi croscopiques, qui servent de heu de rendez-vous aux microbes épars dans l’atmosphère et renferment, en même temps, des gaz susceptibles de servir d’aliments à ces infiniment petits. Or, ces conditions sont admirablement remplies quand la pression atmosphérique baisse. Cet abaissement a pour effet de provoquer la sortie des émanations gazeuses jusque-là encloses dans le sol et dans les objets, émanations qui résultent de la décomposition des matières organiques. Déjà M. Trillat avait démontré que l’ambiance ainsi créée favorise la conservation du ferment lactique et hâte le caillage du lait. Mais ce qui est
(1) Le Siècle médical (15 février r933).
(2) Académie de médecine (17 juin 1930).
3 o — LES INFLUENCES MÉCONNUES
vrai pour le bacille lactique n’a aucune raison de ne l’être pas pour d’autres microbes. Personne n’ignore, en effet, avec quelle facilité s’altèrent, par temps d’orage (c’est-à-dire de baisse barométrique) le bouillon, la viande et pas mal d’autres denrées alimentaires. Si nous nous tournons du côté des bacilles dits pathogènes, autrement dit responsables de l’éclosion des maladies, le même phénomène se produira.
Quand la pression atmosphérique baisse, en même temps que les gaz dont j’ai parlé se répandent dans l’air, l’humidité dont celui-ci est toujours chargé change d’allures. Des gouttelettes se condensent qui, approvisionnées de ces gaz, constituent aisémént les nids microbiens dont nous parlions tout à l’heure. Là les germes dangereux prospèrent et cette prospérité signifie, en même temps qu’accroissement de nombre, augmentation du pouvoir nocif.
Il est intéressant de noter que d’autres auteurs ont observé, dans les eaux des rivières, une augmentation du nombre des germes quand la pression atmosphérique est basse. C’est une sorte de démonstration du bien-fondé de la théorie que nous venons d’exposer.
Tout ceci peut paraître relever uniquement de la science pure. Il n’en est rien et il nous est loisible de tirer de cet ensei gnement des applications pratiques. Lorsque l’on aura définitivement démontré que les tuberculeux sont surtout sujets aux hémoptysies en période de baisse barométrique, peut-être parviendra-t-on à aborder la prévention de ces accidents, comme l’ont proposé MM. Piéry et Faury, en installant d’abord dans tous les sanatoriums des embryons de stations météorologiques permettant de prévoir les dépressions atmosphériques. Quand M. Spillmann note des crises de déséquilibre sympathique chez certains sujets hypersensibles aux changements de temps, il indique en même temps que quelques médicaments procurent un rapide soulagement à ceux qui sont dans ce cas. Quand M. Trillat propose son explication de l’extension des épidémies, il ajoute que, celle-ci pouvant être prévenue, il n’est pas interdit de penser qu’on y pourra parer quelque jour.
Sans hésiter, il faut reconnaître que, ces chapitres mis à part, nous n’avons pas éclairci grand chose dans le problème posé. Nous avons surtout établi des faits. Certains diront que c’est beaucoup, qui toutefois eussent aimé à comprendre le pourquoi de ces faits eux-mêmes. Il convient cependant de se rendre compte d’une raison quasi-constante et primordiale de la difficulté que nous éprouvons à savoir par quel mécanisme les variations de la pression atmosphérique agissent sur notre vie, sur notre santé, sur l’évolution de nos maux. Cette raison, dont nous avons déjà dit quelques mots, est que ces variations ne sont jamais isolées. Quand le temps change, il n’est pas que la pression de l’air qui se modifie. Simultanément, ou un peu avant, ou un peu après, des modifications interviennent dans beaucoup d’autres phénomènes atmosphériques. Les vents s’apaisent ou s’élèvent, qui ont une influence dont nous parlerons plus loin; la luminosité varie parce que la nébulosité s’accroît ou diminue (et cette dernière est susceptible, comme l’a montré M. Bounhiol, d’apporter une perturbation très sensible dans le rayonnement de chaleur dont nous sommes le lieu constant); le potentiel électrique s’élève ou s’abaisse; l’état hygrométrique se fait plus ou moins intense; la température monte ou descend. Dans les phénomènes biologiques que nous observons en pareil cas, tous ces éléments ont une part qui ne se dégagera que lentement en raison des interactions qui les fient.
Si encore il n’y avait que cela à considérer, on pourrait espérer en sortir bientôt; mais il y a en outre tout l’inconnu dont nous so mm es entourés et qui limite singulièrement nos investigations ou tout au moins les rend très incomplètes. Pensons que nous n’avons appris que tout récemment à apprécier l’importance vitale de la lumière et la valeur de ses composants, celle de l’électricité atmosphérique, celle de quelques-unes des radiations qui nous baignent, pour ainsi dire, de toute part. Nous avons su reconnaître un certain nombre des forces naturelles qui agissent sur l’homme, lequel n’est qu’une partie, bien petite et bien médiocre, de l’univers, mais il faut avouer qu’au
regard de ce que nous ignorons — et aussi de ce que nous connaissons mal — le connu est probablement peu de chose. Jusqu’à ce que nous soyions omniscients, nous ne résoudrons pas les grands problèmes qui se posent à notre curiosité ou du moins nos solutions ne mériteront que le nom de théories, théories qui, suivant la belle phrase de Pierre Termier, « sont, autour des phénomènes, de simples vêtements commodes et éclatants pendant quelques jours ou quelques années et qui bientôt se démodent, se déforment, vieillissent et tombent ». Ne soyons pas trop exigeants : avoir établi un certain nombre de faits, c’est déjà d’importance. Dans le champ que parcourent ces pages, c’est une philosophie dont il faudra souvent faire usage.
L’HUMiDITÉ ATMOSPHÉRIQUE
En établissant en principe la valeur des interactions constantes qu’affectent les variations des divers éléments de l’atmosphère, nous avons signalé les changements dans le degré d’humidité de l’air comme accompagnant les modifications de la pression barométrique. C’est là la seconde influence possible dont il nous faut parler.
Il est de notion banale que l’humidité de l’air jointe au froid est une cause morbide indiscutable et toute la pathologie, depuis le chapitre du rhume de cerveau, a enregistré cette vérité première sur laquelle l’opinion publique, tout au moins, est unanime. Or, il n’est pas douteux qu’en cette matière, la vox populi, concrétisant une expérience multiséculaire, ne revête une valeur réelle. Les recherches les plus savantes n’ont garde de s’élever contre ses dires; elles s’efforcent, par contre, de creuser le problème et de ne pas se contenter du post hoc, ergo propter hoc.
Nous constatons déjà que ce n’est pas l’accroissement du taux de la seule humidité de l’air dont la responsabilité puisse être mise en évidence en ce chapitre. Il convient, disons-nous, de tenir compte de l’action du froid. D’autres actions peuvent s’y ajouter et s’y ajoutent certainement, mais ceci n’empêche qu’il soit légitime de faire autant que possible la part de chacun des constituants de ce complexe étiologique. On pourra faire ainsi état d’une opinion souvent exprimée par les auteurs les plus qualifiés et qui veut que l’humidité renforce l’influence du milieu ambiant en provoquant une meilleure conductibilité de l’air et, en conséquence, un contact plus intime de l’organisme avec le milieu qui l’entoure (1). Il se peut qu’en mainte
(1) Annes Dias, Revue sud - américaine de médecine et de chirurgie (décembre 1931).
circonstance ce soit le froid qui constitue l’élément nuisible principal, mais le froid sec ne présenterait pas les mêmes périls que celui qui ne l’est pas. De même la chaleur humide est-elle plus défavorable à notre santé que la chaleur sèche pour la raison alléguée d’abord et aussi, parce que l’humidité atmosphérique accrue entrave l’évaporation cutanée qui est un moyen énergique de lutte que notre corps emploie justement pour combattre les hausses de la température.
On pourrait faire remarquer que ces notions, qui sont ellesmêmes de tout temps, établissent une liaison entre la médecine d’autrefois (celle d’avant Pasteur et l’ère microbienne) qui attribuait au froid tant de responsabilité et celle d’aujourd’hui qui rapporte un si grand nombre de phénomènes morbides à la présence des germes. L’une et l’autre ont raison. Les microbes sont, à n’en pas douter, les agents directs de beaucoup de maladies mais, étant donné leur pullulation et, d’autre part, que beaucoup d’entre eux vivent en nous sans nous causer, à 1 accoutumée, le moindre mal, ü est nécessaire, pour expliquer leur action malfaisante, d’invoquer une autre raison qui est justement, en beaucoup de circonstances, l’influence du froid. Celui-ci, a-t-on dit, par les variations de pression du sang qu il détermine dans notre circulation périphérique (celle de notre peau, la première exposée aux actions venues de l’extérieur) et corrélativement dans la circulation profonde, met l’organisme qui subit ses atteintes en état de résistance amoindrie et permet l’assaut des germes qui ne se heurte plus qu’à une défense affaiblie. D’autres ont fait état de ce que la virulence des germes serait exaltée par le froid et que cette exaltation ferait de dangereux ennemis de micro-organismes qui jusque-là se tenaient bien tranquilles. Les recherches récentes et dont nous venons de parler avec un certain développement (V. p. 29) semblent démontrer que c’est surtout l’humidité qui doit endosser la responsabilité de ce renforcement de virulence. Ainsi, pouvonsnous faire, de temps en temps, le départ entre les valeurs des influences dont la réunion a les résultats que nous enregistrons.
Ces réflexions peuvent toutefois paraître encore superficielles,
sinon un peu vagues. Nous avons mieux que cela — et surtout des faits — à offrir à ceux qui désirent savoir. Il est, dans l’histoire des maladies infectieuses, des particularités qui ont demandé des recherches approfondies. On a constaté, en effet, que quelques-unes d’entre elles semblent se répandre avec d’autant plus de facilité que le degré hygrométrique de l’air est plus élevé. C’est ainsi que Compton a montré (1) que les cas de méningite cérébro-spinale apparaissent toujours dans des périodes où la courbe de l’humidité atmosphérique passe par un maximum, alors que la courbe de la température passe par un minimum. D’autre part, Andriakos a noté qu’à Athènes, tout au moins,, la morbidité des accouchées et leur mortalité diminuent ou augmentent parallèlement au degré de l’humidité atmosphérique. De même encore, Meidinger admet-il que la marche ascendante de la morbidité par rougeole croît avec la variation identique de l’état hygrométrique pendant les premiers mois de l’année jusqu’en juillet. Il a fait la même remarque au sujet de la diphtérie dont le minimum s’observe en septembreoctobre, quand la courbe hygrométrique descend. On pourrait faire état de constatations semblables pour beaucoup de maladies infectieuses et l’on établirait qu’elles sont en grand nombre sensibles à ces variations de l’humidité de l’air.
Nous avons donné un peu plus haut, l’explication ,que propose, pour éclaircir le problème, M. Trillat. Nous n’y reviendrons pas. Contentons-nous de rappeler que, suivant cet auteur, l’humidité de l’air peut, en dehors du brouillard et de la pluie, se condenser en gouttelettes qui n’auraient qu’un volume infinitésimal et que les microbes s’encagent volontiers dans ces miniatures d’aquariums qui leur permettent d’être emportés à une certaine distance et d’y trouver des organismes où perpétrer ce qu’avec notre égoïsme humain nous sommes bien forcés d’appeler leurs méfaits. Or, il est bien évident que plus le degré hygrométrique de l’air sera élevé, plus ces gouttelettes si dangereuses pour nous auront de facilité pour se former.
(1) Cité par Rochaix, Gazette médicale de France(i^ mai 1934).
En outre, l’humidité permet aux microbes de traverser des substances qui, à l’état sec, auraient été pour eux de redoutables obstacles, et de se répandre avec aisance dans les différents appareils de l’organisme où ils se sont arrêtés. Le même auteur a établi par d’ingénieuses expériences que les gouttelettes de culture d’un bacille banal pénètrent en quelques minutes dans toutes les parties des poumons' du cobaye qui les inhale, alors que des poussières riches en germes, mais sèches, inhalées de la même façon, ne pénètrent nullement, l’expérience durât-elle un quart d’heure. Évidemment, nos anciens ne savaient pas tant de choses, mais quand ils parlaient de miasmes véhiculés par l’air et notamment par l’air humide, et qui transportaient les épidémies au loin, ils y voyaient clair, quelque fantaisiste qu’ait paru longtemps leur hypothèse.
Celle à laquelle nous avons fait allusion nous aide évidemment à comprendre bien, des choses, mais elle ne saurait s’appliquer dans son intégrité à tous les cas. Un exemple typique de ce fait nous est fourni par M. Rochaix (i) qui a étudié, à ce point de vue, des épidémies de méningite cérébro-spinale. Celles-ci sont dues à un micro-organisme que l’on appelle le méningocoque. Or, c’est un personnage délicat et qui ne saurait vivre dans des gouttelettes suspendues plus ou moins longtemps dans l’atmosphère : il n’y trouverait pas la température qui lui convient. La transmission de la maladie d’homme malade à homme sain (et par malades il faut aussi comprendre les porteurs de germes qui se croient bien portants) se fait évidemment par contagion directe. Il n’empêche que l’humidité atmosphérique y joue un rôle important. Le transfert se fait d’autant plus aisément, d’une part, que l’air inhalé par le sujet sain est plus chargé d’humidité, celle-ci étant (ainsi que nous l’apprennent les cultures de laboratoire) une condition des plus favorables à la vie du germe et, d’autre part, que l’inhalation d’air humide provoque, comme l’a montré O’Connell, une très légère élévation de la température qui convient à merveille au méningo-
(i) Le Mouvement sanitaire (mars 1934)-
coque, lequel prospère surtout aux environs de 38°. Ajoutons à cela la notion déjà exposée et suivant laquelle les microbes pénètrent avec facilité à travers les obstacles quand le milieu est chargé d’humidité et nous arriverons à comprendre comment, déposé dans le nez ou la gorge (le rhino-pharynx, point de départ de tant d’infections générales), le microbe peut traverser les muqueuses et gagner d’autres régions où sa pullulation devient particulièrement dangereuse et notamment celle des méninges.
De ce fait que l’humidité de l’air, quand elle dépasse un certain point, est défavorable à la santé de l’homme et ceci à divers points de vue,- faut-il conclure que la pluie doive soulever aussi des craintes à cet égard? Probablement non, et, contrairement à une opinion généralement admise, la pluie se solde par une purification de l’atmosphère. Des recherches de M. Remlinger, il semble résulter, en effet, que l’évaporation des étendues d’eau dont le produit va constituer les nuages, lesquels à leur tour se résoudront tôt ou tard en pluie, ne fait pas monter, avec les vapeurs, les germes pathogènes qui peuvent se trouver Hans cette eau quand elle est souillée. L’eau de pluie est donc exempte de microbes en elle-même, mais, de plus, en tombant à terre, elle balaie l’air violemment et le purifie des germes qu’il contient. Toutefois, il est bien certain que si, après l’averse, l’atmosphère est moins riche en microbes qu’elle ne l’était auparavant, la chute de quantités appréciables d’eau crée un état d’humidité dans lequel nous retrouverons tous les inconvénients que chemin faisant nous avons signalés. De sorte, que l’on se trouve en présence de deux phénomènes un peu contradictoires et qu’il est bien difficile de répondre de façon nette et définitive à qui demande si la pluie est facteur de maladie ou non.
C'est d’autant moins aisé que diverses études de grande envergure nous donnent un enseignement différent de celui que l’on vient de résumer. MM. Lesage, Cruveilhier, Michel Lévy et Moine ont recherché quelle pouvait être l’influence de la fréquence des pluies sur les maladies de l’enfance. Ils ont noté
d’abord (i) qu’au point de vue de la mortalité infantile, les départements les plus éprouvés appartiennent à la zone météorologique où les pluies sont fréquentes, alors que les départements à faible mortalité infantile sont compris dans la zone à petit nombre de jours de pluie. Entrant ensuite dans le détail de cette statistique globale, ils constatent que la plupart du temps il existe une relation étroite entre le régime pluviométrique et le chiffre des décès dus à la diarrhée et à l’entérite de la première année. Ils enregistrent également un évident parallélisme entre les décès par rougeole et la fréquence des pluies ; ce parallélisme est non moins certain pour la scarlatine.
M. Paquet, médecin inspecteur d’hygiène du département de l’Oise, analysant les déclarations de maladies transmissibles qui lui ont été faites, note (2) les faits suivants : les déclarations de fièvres typhoïde sont surtout nombreuses un à deux mois après des précipitations pluviales importantes succédant à une période sèche de plus ou moins longue durée. Pour la scarlatine, on voit fréquemment la courbe mensuelle des déclarations coïncider avec celle des pluies; pour la tuberculose, depuis 1921, la courbe de mortalité suit régulièrement (sauf pour une année) celle des pluies totales enregistrées chaque année. Tout au moins en ce qui concerne la fièvre typhoïde, M. Paquet propose une explication. Par périodes sèches, dit-il, le sol s’est déshydraté dans des proportions très grandes. Lorsque des pluies très abondantes surviennent, orages de juillet et août en particulier, les eaux s’engouffrent dans les fissures des terrains desséchés et parviennent sans filtration suffisante, avec toutes les. souillures superficielles, jusqu’à la nappe des puits, polluent ceux-ci et provoquent l’apparition de plus nombreux cas de maladies d’origine hydrique.
Il reste donc, comme conclusion possible, que l'élévation du degré hygrométrique de l’air est une condition défavorable, en général, à la santé humaine. Un certain nombre de maladies
(1) La Puériculture (23 février 1935).
(2) Communication à l’Académie de médecine (21 avril 1931).
y trouvent des facilités pour se répandre, tandis que l’union si fréquente de cette humidité avec le froid ou avec la pression barométrique en baisse nous rend plus sensibles aux atteintes du mal. Ainsi voyons-nous une fois de plus les recherches scientifiques les plus modernes corroborer les observations de la simple expérience humaine, tout en faisant progresser notre savoir en profondeur. Dans le domaine médical, il' en est souvent ainsi.
Faut-il faire un chapitre à part concernant l’influence du brouillard qui n’est, en somme, que de l’humidité atmosphérique condensée? A certains égards, oui. Le brouillard « pur » ne paraît pas jouer un rôle pathogène réel et qui lui soit propre. Tout au plus, dit M. Rochaix (1), un brouillard froid pourrait-il agir sur les muqueuses comme facteur favorisant une infection respiratoire subséquente. M. Russel, ayant étudié, sur une période de vingt et un ans, d’une part, les décès, de l’autre, les variations de la température et du brouillard dans les semaines précédentes (octobre à mars), constate que le brouillard seul n’a pas d’action, mais qu’associé au froid il peut augmenter le nombre des morts (2).
Par contre, le brouillard souillé, celui qui tient en suspension des poussières et des fumées, des gaz toxiques émanés surtout des centres industriels et des grandes villes, est susceptible de déterminer bien des phénomènes pathologiques. Il suffit de citer les morts causées en 1930 par un brouillard particulièrement dangereux dans la vallée de la Meuse pour s’assurer du fait. Cette catastrophe fut due à la présence dans ce brouillard d’anhydride sulfureux provenant des usines où l’on traite les pyrites de fer. D’autre part, dans des brouillards plus communs, mais moins redoutables, on a décelé de l’oxyde de carbone, du chlore, de l’anhydride arsénieux, etc. Les automobiles, par exemple, laissent échapper des gaz multiples dont quelques-uns sont très toxiques et qui d’une façon générale, se dissipent
(1) Loo. dt.
(2) The Lancet (27 novembre 1926).
dans l’atmosphère. Mais si celle-ci est chargée en brouillard bas situé, ces gaz sont absorbés par celui-ci et stagnent à hauteur des êtres vivants pour lesquels ils sont indéniablement nocifs. Certains ont même établi que les brouillards peuvent être, quand ils contiennent des substances toxiques, le siège de réactions chimiques susceptibles de les rendre plus toxiques encore.
Signalons, pour terminer ce chapitre, que quelques auteurs ont consacré des recherches au rôle possible des embruns. Ils estiment (i) qu’ils peuvent faciliter la transmission des maladies infectieuses. On est en droit de penser que ce n’est pas par d’autres mécanismes que ceux que nous avons appris à connaître. Ce ne sont là, au fond, que des aspects particuliers d’une seule question que l’on peut considérer comme résolue du point de vue pratique, mais qui gagnerait à être •encore approfondie du point de vue scientifique.
(i) Busqvet , A finales d’hygiène publique et de médecine /^«/«(septembre 1904). •