L'ÉLECTRICITÉ ATMOSPHÉRIQUE
A plusieurs reprises, dans les pages qui précèdent, nous avons vu que certains auteurs, en notant les réactions de l’organisme humain (et animal) aux variations du milieu atmosphérique, mettaient principalement en cause les modifications du potentiel électrique. Des travaux nombreux ont été, en ces dernières années, publiés sur ce chapitre, mais il ne faudrait pas en inférer que c’est d’hier qu’on s’en préoccupe. Sans vouloir évoquer les noms de Beccaria et de Saussure, il est intéressant de citer la phrase suivante, écrite en 1822 par Hallé et Nystens : « L’homme, placé au milieu du jeu continuel' de l’électricité atmosphérique, ne peut être insensible à ce flux et à ce reflux d’un fluide perpétuellement en mouvement (1). » A ces paroles font écho celles récentes de M. Aunes Dias (2) : « A l’air libre, l’homme est plongé dans un champ électrique dont les différences de potentiel atteignent près de 400 volts chaque fois que l’on s’élève d’un mètre et ce champ éprouve à chaque instant des variations considérables sous l’influence des échanges qui se font entre la terre et les nuages. On connaît le rôle de conducteurs électriques joué par les ions de l’atmosphère. Or, le corps humain, constitué en grande proportion par de l’eau contenant des sels en solution peut être considéré comme une solution électrolytique et, de ce fait, représenter un bon conducteur électrique. »
Ce que nous pouvons inscrire, en effet, à l’actif de nos contemporains, ce sont les recherches approfondies qu’ils ont menées à bien sur le champ électrique de l’atmosphère et les
(1) In Tourtelle, Hygiène (1822).
(2) Bruxelles Médical (16 avril 1933).
précisions qu’ils ont apportées dans l’étude de ses variations et de leurs conséquences.
Remettant à plus tard ce que l’on peut dire des plus intenses de ces variations, celles qui caractérisent les orages, voyons d’abord ce qui se passe quand elles ne dépassent pas les limites ordinaires ou, si l’on veut, quand le beau temps règne normalement. Quand on parle du champ électrique de l’atmosphère, on entend par là qu’il existe entre la terre, que l’on admet chargée négativement, et l’atmosphère, qui l’est, au contraire, de façon positive, un incessant courant électrique dont les éléments principaux paraissent être les ions, ces « grains d’électricité ». Le champ électrique, c’est la conséquence de la différence qui existe entre ces deux charges et cette différence varie en raison directe de la hauteur à laquelle on s’élève dans cette atmosphère. On admet généralement que la différence de potentiel s’accroît de ioo volts par mètre d’altitude, jusqu’à une certaine hauteur tout au moins. Mais ceci est tout relatif et c’est justement cette relativité qui donne au problème sa première importance.
Il ne semble pas douteux, par exemple, que parmi les facteurs multiples d’un climat l’état électrique de l’atmosphère ne joue un rôle très important. M. Pech, qui a étudié avec grand soin ce côté de la question, divise (i) à cet égard les stations climatiques en trois groupes : d’abord les stations à champ électrique élevé, ou stations de grand air, présentant en été un grand potentiel de ioo volts au moins par mètre; viennent ensuite les stations à champ électrique moyen ou de plein air, avec une différence de potentiel de 30 à 100 volts par mètre; enfin, les stations à atmosphère neutre, avec moins de 30 volts par mètre.
La station de grand air, ajoute cet auteur, est un plateau, une plaine ou une grande plage à horizon découvert en tous sens; la brise de jour y tourne avec le soleil (ce sont les « vents solaires » des marins bretons) ; la végétation y est ralentie ou pauvre, on n’y voit pas de forêts. Dans la station de plein air,
(1) Progris midicai (24 décembre 193*)-
entourage de forêts, sommets rocheux surplombants; sur le littoral, ce sont de larges baies à végétation copieuse et sans brise tournante. L’atmosphère neutre se rencontre dans les régions très boisées, les vallées profondes, les conques rocheuses. Les stations de grand air ne conviennent qu’aux sujets normaux, les stations de plein air, aux malingres, les stations neutres, aux malades. Il en est ainsi, semble-t-il, des tuberculeux et des personnes dont les reins ne sont pas en parfait état de fonctionnement. Ce sont là des sujets à faire vivre à l’abri des intempéries, des électriques comme des autres. Voilà déjà un chapitre/ d’hygiène dont l’intérêt ne saurait être surestimé.
Il faut ajouter à ces recherches celles qu’a conduites M. Joly(ij ~ et qui l’ont mené à cette conclusion générale que les variations/ de l’état électrique ont une répercussion sur l’état sanitaire. Il existe, d’après lui, une relation très importante entre l’état électrique de l’air et l’affaiblissement, l’atonie de l’organisme qui, dans les pays chauds, occasionnent ou tout au moins préparent la fièvre, l’anémie, relation plus importante encore qu’entre ces états pathologiques et la température, l’humidité et la pression considérées isolément. .
Si nous passons au chapitre de la pathologie proprement dite, nous n’avons plus d’étude d’ensemble, mais seulement des recherches parcellaires dont les conclusions n’auront pas la même netteté, mais qui attribuent, d’une façon générale, une valeur réelle aux modifications de l’état électrique.
C’est ainsi que, si l’on étudie la réaction des tuberculeux à ces variations, on observe, avec M. Tchizewski (de Moscou), que la courbe de mortalité de ces malades est à peu de chose près parallèle à la courbe de fréquence des orages, dénonciatrice des grandes perturbations électriques de l’atmosphère. Le même auteur a constaté que les accès de paludisme se manifestent de préférence vers midi, suivant dans leur marche le rythme diurne de l’électricité atmosphérique (2).
(1) Archives de médecine navale (décembre 1903).
(2) Progrès médical (21 juin 1930).
D’après M. Pech (i) un tuberculeux pulmonaire au début que l’on peut progressivement amener à vivre dans un air à champ électrique notable guérit ou s’améliore, mais rechute alors en revenant dans une atmosphère à champ électrique nul.
C’est encore M. Tchizewski qui établit qu’il existe une connexion entre les épidémies dè choléra, de peste, de grippe, de fièvre typhoïde, de méningite cérébro-spinale, les accès de paludisme, leur violence, la rapidité ( de leur développement et, d’autre part, le cours de l’électricité atmosphérique; mais cette connexion est, dit-il, vraiment complexe : une épidémie apparaît certaines années, quand le potentiel électrique est le plus élevé, d’autres, quand il est le plus bas.
De son côté, M. Vlès, étudiant comparativement la courbe d’évolution d’une épidémie de poliomyélite et celle des mesures ionométriques de l’atmosphère, en constate le parallélisme et tire de là cette conclusion logique que les propriétés électriques de l’atmosphère jouent un rôle dans la propagation des épidémies, soit qu’elles influencent la virulence des germes infectieux, soit qu’elles modifient la résistance de l’être humain à l’attaque de ces germes (2).
Passons aux affections rhumatismales. L’état électrique intervient, disent quelques-uns, dans l’éclosion des accidents aigus et M. M.-P. Weil, par exemple, estime que la diminution des ions négatifs dans les couches inférieures de l’air ou l’augmentation des ions positifs exagère les douleurs des névralgiques et des rhumatisants (3). Mygge déclare (4) qu’à son avis il n’est pas probable que ce soit la baisse de pression atmosphérique qui rende les rhumatisants plus sensibles, non plus que le froid ou le chaud; ce sont, dit-il, les changements électriques de l’air; ce sont des électromètres et non des baromètres. M. Camescasse est du même avis (5). A ces variations du champ
(1) Loc. cil.
(2) Académie de médecine (16 février 1932).
, (3) Monde médical (i er juillet 1932).
' (4) Ugeskrift for Laeger (Copenhague).
[(5) Monde médical (15 juin 1921).
électrique, M. Chaize (de Cambo) attribue, nous l’avons vu (voir p. 25), plus qu’aux changements de pression l’accroissement des hémoptysies chez les tuberculeux.
Il n’est pas jusqu’aux syndromes rapportés par M. Mouriquand à l’apparition de certains vents et dont nous parlerons plus loin, dans lesquels on ne devrait faire place à des modifications qui se produisent, en pareil cas, dans l’état électrique et l’ionisation atmosphériques.
Dans un autre ordre d’idées, les observations faites parmi les pensionnaires de la colonie d’épileptiques de Lingfield par M. G. Mohammed (1) semblent démontrer que les accès de ces infortunés diminuent de nombre en été alors que le potentiel électrique est bas, tandis qu’ils effectuent le mouvement contraire lors de l’ascension de ce potentiel pendant les mois d’hiver.
Arrêtons là, si l’on y consent, l’énumération des maux qui semblent dépendre dans une certaine mesure, dans leur évolution, de l’état électrique sans que nous puissions déterminer toujours avec certitude le sens des variations défavorables. Mentionnons seulement en passant que l’on a voulu voir aussi en elles un des facteurs de la fréquence plus ou moins grande du cancer. Mais signalons que la médecine ne s’en est pas tenue à ces constatations et qu’elle a tenté d’utiliser ces connaissances pour la cure des maladies, de même qu’elle a pu en faire, comme nous l’avons dit, la base du choix à intervenir parmi les différentes stations climatiques.
M. Schorer, ayant observé que l’ionisation négative de l’air, quand elle est élevée, détermine chez des sujets, par ailleurs normaux, des migraines, des gonflements cutanés, un mauvais état général, que chez certains cardiaques elle pouvait provoquer une dilatation transitoire du cœur, a proposé de parer à ces accidents, lorsque la prédominance des ions négatifs est certaine, en établissant entre ces sujets et le sol un contact qui aurait fait, dans un certain nombre de cas, disparaître les
(1) British medical Journal (15 décembre 1922).
sensations de dyspnée et d’angoisse et quelques autres inconvénients (i).
MM. Biancani, qui ont fait de la question une revue très documentée, rapportent des tentatives suivies de succès qui ont été faites pour ioniser l’atmosphère dans un sens ou dans l’autre afin de neutraliser l’influence défavorable de telle ou telle prédominance (2). Les travaux de Denier, de Steffens, de Dessauer sont parmi les plus intéressants. Mais il nous est impossible de pousser plus avant dans cette voie, car il s’agit, en somme, d’essais dont l’enseignement ne semble pas avoir toujours la netteté indispensable, qui, en tout cas, n’ont pas abouti jusqu’à présent à une méthode couramment applicable; on le comprend quand on constate combien le problème est complexe et les faits sur lesquels il repose d’interprétation difficile. Il est intéressant néanmoins de voir que MM. Biancani se demandent si ce n’est pas à l’ionisation artificielle de l’air que quelques modalités de l’électrothérapie, comme la franklinisation, doivent leurs effets biologiques et par conséquent thérapeutiques.
Où l’observation se fait plus banale et plus aisée, c’est quand on envisage les circonstances où les échanges électriques affectent un ordre de grandeur particulièrement impressionnant et une intensité qui dépasse les possibilités humaines, autrement dit au cours des orages. Laissons de côté, bien entendu, les accidents d’électrocution, qui n’ont rien à faire ici. Il est de connaissance universelle que l’orage agit de façon fâcheuse sur l’organisme de beaucoup de personnes, comme il agit, d’ailleurs, sur le caillage du lait et la précipitation des solutions colloïdales (3). Il en est d’abord qui le pressentent, étant averties de sa venue par des phénomènes insolites : c’est tantôt une saute brusque du caractère, tantôt un mal de tête soudain, ou bien un état d’anxiété, un trouble nerveux différent pour chacun et proprement, en conséquence, indescriptible.
(1) Schweizerische Medizin Wochenschrift (2 mai 1931).
(2) Paris Médical (15 avril 1934).
(3) Z. von Dalmady, Monatschrift ungarischer Medizin (1929, n° 7-9).
M. Kopaczewski y ajoute des crises d’asthme qui se déclencheraient volontiers aux premières gouttes de la pluie d’orage (1). Sue conte (2) une histoire qui nous permettrait de mettre au passif de l’orage bien d’autres méfaits. Il s’agit d’un homme ayant reçu une grave blessure au ventre, blessure qui avait cicatrisé en peu de temps à l’hôpital de Saint-Vallier. Il n’était plus dans cet établissement que pour attendre sa sortie quand éclata un orage très violent. Aussitôt il se plaignit de douleurs vives dans sa cicatrice, poussant des cris et des gémissements, notamment à chaque éclair. Cela dura une heure, au bout de laquelle l’orage se termina et aussi les souffrances du patient. Il serait intéressant de savoir si des faits semblables ont été observés chez des opérés de notre époque, mais nous n’avons rien lu à cet égard.
Nous sommes loin d’avoir expliqué le mécanisme d’apparition de ces phénomènes à tout le moins désagréables. Nous ne faisons que les observer et noter combien il est fréquent de les voir cesser soudain quand l’orage est terminé ou même seulement, dans quelques cas, quand il éclaté.
Nous ne parlerons pas des personnes que l’orage impressionne psychiquement et qui tremblent de peur quand l’éclair jaillit ou quand le tonnerre gronde. Ces conséquences de la perturbation atmosphérique échappent à une conception purement physiologique, tandis que, précisément, les faits dont nous avons parlé d’abord sont essentiellement d’essence physiologique et le prouvent par les réactions qui les accompagnent souvent : pâleur, tremblement, activation des sécrétions, respiration précipitée, accroissement de la rapidité du pouls.
Cependant il est bon de faire remarquer qu’il serait sans doute abusif de vouloir mettre tous ces symptômes au passif de la seule variation du champ électrique de l’atmosphère. L’orage ne se signale pas seulement par une modification considérable de celui-ci; il s’y joint, en outre, la diminution brusque de la
pression atmosphérique, les changements de l’état hygrométrique et de la luminosité et bien d’autres choses encore. Une fois de plus nous sommes ramenés à ce principe de la complexité et de l’enchevêtrement des influences. Nous n’y insisterons pas.