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LES VENTS

Sur bien des chapitres de cette science prétendue actuelle à laquelle on a donné le nom de méteoropathologie, des auteurs anciens, comme on le verra tout à l’heure, se sont livrés à quelques spéculations en essayant de comprendre les faits qu’ils avaient constatés. Certes, nos lointains prédécesseurs n’eurent à cet égard que des notions superficielles et incomplètes. Ils ne pouvaient se servir d’explications aussi savantes que celles que nous mettons en avant. Les leurs nous semblent manquer de bases solides; il reste à savoir ce que nos arrière-neveux penseront des nôtres.

Parmi ces phénomènes atmosphériques qu’ils avaient observés et qu’ils avaient bien vu agir sur l’homme et sur sa santé, il faut compter sans aucun doute les vents, sur lesquels nous possédons aujourd’hui d’interessantes observations très recentes et qui se prêtent à une vérification assez aisée.

Avant de donner la parole aux observateurs modernes qui se sont occupés avec le plus de bonheur de ces déplacements de l’air, il n’est peut être pas inutile, pour corroborer ce qu’on vient de dire, d’ouvrir une fois de plus les œuvres d’Hippocrate au livre qui a pour titre : Des airs, des eaux et des lieux. On nous permettra d’y copier le passage suivant : « Dans les villes exposées habituellement aux vents chauds, tels que ceux qui soufflent entre le levant et le couchant d’hiver, et qui sont à l’abri des vents septentrionaux, la moindre cause peut changer les blessures en ulcères..., les habitants sont sans force et sans vigueur, les femmes sont maladives et volontiers stériles, les enfants sont attaqués de convulsions ou de la maladie sacrée, les hommes sont sujets aux dysenteries, -aux fièvres longues d’hiver, etc. » Puis le maître de Cos passe aux lieux qui sont à

l’abri des vents du midi, à ceux qui sont exposés aux vents qui soufflent entre le levant d’été et celui d’hiver, à ceux qui ont une exposition contraire. Cela continue ainsi pendant des pages et des pages. Hippocrate n’envisageait évidemment que les villes de son pays, celles qu’il connaissait bien. Il est impossible de s’y prendre d’autre sorte si l’on ne veut point se voir refuser tout crédit. C’est ainsi d’ailleurs que nous procédons actuellement. Nos observations n’aboutissent pas, au demeurant, à des conclusions aussi vastes. Elles étudient le sujet de façon plus restreinte peut-être, mais nous ne faisons que continuer avec des connaissances scientifiques incomparablement plus vastes, l’enquête que menait déjà le célèbre médecin de la Grèce antique.

Prenons, par exemple, les travaux publiés sur le « syndrome du vent du Midi » par le professeur Mouriquand (de Lyon) (i) et plusieurs de ses disciples. C’est une étude fort intéressante qu’ils ont menée à bien et qui mérite de servir de modèle. Il s’agit, sous cette dénomination, du vent qui remonte la vallée du Rhône et qui, depuis longtemps, passait, dans la région lyonnaise, pour engendrer des malaises tenus pour fugaces et de médiocre importance. Or, les constatations faites dans un service hospitalier réservé aux nourrissons ont démontré qu’il était capable de bien d’autres méfaits.

Chez l’adulte, en effet, le vent du Midi, dans cette région, ne détermine que des troubles pathologiques minimes quoique, à côté d’une irritation particulière se traduisant par des maux de tête et de l’amoindrissement des forces, on ait pu signaler des réactions vives « parfois délictueuses » et, d’autre part, une fréquence anormale des hémoptysies chez les tuberculeux (2) en même temps que de l’agitation chez les aliénés et même chez les simples instables. Mais, chez le nourrisson, sans doute plus sensible aux influences extérieures, les choses se font beaucoup plus compliquées.

(1) Mouriquand et R. Charpentier, Presse médicale (22 décembre 1928).

(2) L. Baillet, Société des sciences médicales de Montpellier (décembre 1928).

Chez ces tout-petits, nos observateurs ont signalé trois types de manifestations qui s’échelonnent des bénignes aux graves. Pour les premières, on note que dans une crèche, les nourrissons, quand soufle le vent du Midi, sont sans exception agités, dorment mal et crient. Le calme ne revient que quand le vent cesse et surtout quand il tourne au Nord.

Nous trouvons, au second degré, des enfants dont la température cesse d’être normale. La poussée thermique fait monter le thermomètre à 39 0 ou 40° pendant un jour ou deux. La scène se complique parfois de vomissements et même d’ébauches de convulsions.

Troisième type, -enfin, le plus caractéristique, celui que présentent certains nourrissons qui, de façon inquiétante, se déshydratent comme le font ceux qui sont atteint de gastroentérite grave. Leurs faciès s’altère, disent les auteurs, se pince, les yeux deviennent creux, la fontanelle, au sommet du crâne, se déprime, la peau se fait grisâtre, la fièvre s’allume. L’enfant, en un mot, se dessèche, et ce signe est révélateur de désordres sérieux, si sérieux même que quelques-uns succombent. Cette lamentable fin est surtout le lot des infectés, des affaiblis constitutionnels, mais si le vent fatal n’avait pas soufflé, on n’aurait pas eu à déplorer leur mort.

Sans vouloir entrer dans le détail des observations soit cliniques, soit météorologiques qui complètent les études de M. Mouriquand et de ses élèves, on tient seulement à noter que le vent du Midi est un vent chaud, s’accompagnant de baisse de la pression atmosphérique et surtout, d’une chute profonde et brusque du degré hygrométrique de l’air. Ce dernier facteur semble avoir, en l’occurrence, l’importance majeure. L’organisme de l’enfant baigne dans un air desséché, d’où élimination d’eau plus intense que d’habitude et déshydratation de l’organisme, laquelle prend une gravité très grande quand le vent nocif règne pendant plusieurs jours.

Certains ont rapproché ce vent du Midi du foehn - des Alpes qui produit, comme on l’a noté depuis longtemps, de la sécheresse de la bouche, de la gorge et du nez, une rapidité anormale

du pouls, des maux de tête, de la fatigue, en somme, un ensemble de signes dénonçant aussi le dessèchement de l’organisme, conditionné par celui de l’atmosphère. On impute encore au foehn d’autres troubles pathologiques comme de 1 anxiété, des cauchemars fréquents. Les animaux, même, et les plus dissemblables, dit Berndt, manifestent, pendaqt qu’il souffle, de 1 inquiétude. Or, le vent du Midi de la région lyonnaise viendrait des mêmes régions que le foehn. Appelé par une dépression ayant son centre dans le sud-ouest de la France, il franchirait les Alpes Hans la direction Est-Ouest, mais le couloir du Rhône lui imposerait ensuite une direction Sud-Nord.

Passons maintenant à des régions toutes différentes. Nous y sommes invités par un travail des plus documentés du savant directeur de l’Institut Pasteur de Tanger, M. Remlinger (i). Tanger est, dit-ü, une vüle très éventée. Des échanges atmosphériques considérables s’effectuent par le détroit de Gibraltar entre la Méditerranée et l’Atlantique. Les différences de pression et d’échauffement sur les deux mers favorisent la formation de violents courants aériens que Tanger « placé aux premières loges », subit immanquablement. Le plus dangereux des vents qui régnent sur cette ville est le vent d’Est, que les Espagnols nomment Levante et les Marocains charki. Il se prolonge ordinairement pendant plusieurs jours pour prendre fin brusquement. Il irrite considérablement les névropathes qui, sous son action, souffrent de maux de tête et d’insomnies. Ce qu’il faut noter de très curieux, c’est que les troubles de la santé, chez les sujets sensibles, précèdent de douze à quatorze heures 1 apparition du vent d’Est, à tel point qu’ils en prédisent à coup sur la venue. Ce vent est surtout nuisible aux tuberculeux « sur les lésions desquels U semble souffler comme sur un brasier ». Les hémoptysies deviennent chez eux plus fréquentes et letat général subit un fléchissement des plus dangereux. Tout se passe comme si le vent d’Est avait réveillé des lésions torpides et les avait fait passer « de l’état de sommeil à l’état d’activité ».

(i) Remlinger

Charrier, Maroc Médical (15 mars 193°)*

~ il ne s’agit plus ici de dessication de l’atmosphère, pas plus que dans l’action, étudiée par M. Baillet (i) du vent du Midi non plus à Lyon, mais à Nîmes. Ce vent nîmois aggrave également l’état des tuberculeux, mais il ne présente plus cet abaissement de l’indice hygrométrique de l’air si caractérisé dans la région lyonnaise. Il élève, au contraire, 1 état hygrométrique tout en faisant baisser la pression. Il y a donc, dans 1 influence de ces vents divers, des facteurs que nous n’avons pas encore dégagés. Ajoutons que M. de Langenhagen, à Menton, a observé que les vents du Nord-Est (tramontane) sont générateurs de congestions pulmonaires (2) et que M. Piéry a noté qu à Lyon les vents secs (Nord, Nord-Ouest, Sud) provoquent la venue des hémoptysies (3).

Voici maintenant des précisions qui viennent de Grande- Bretagne. Elles ont encore été suggérées par le désir de démêler l’action de certains vents sur l’évolution de la tuberculose. Leur auteur, M. W. Gordon (4), médecin de l’hôpital royal de Devon et Exeter, a observé pendant vingt-cinq ans, avant de les publier, les faits dont il a été le témoin et qu’il a tenu à faire connaître. Il a découvert, en fin de compte, que les vents défavorables étaient ceux, pluvieux et forts, qui soufflent de l'Ouest. Les populations qui y sont exposées souffrent plus de la tuberculose que celles qui sont abritées contre lui et, d’autre part, les malades qui habitent dans les endroits où ces vents régnent présentent une proportion de guérisons moindre que ceux qui ne les connaissent pas.

Ce n’est pas le vent, a-t-on répondu, qui est en cause, c’est l’humidité qui l’accompagne et qui rend les maisons humides elles-mêmes à la longue. D’autres ont prétendu que, par ces vents désagréables, les gens n’ouvrent pas leurs fenêtres et se mettent ainsi en état de moindre résistance au mal. L auteur, sans qu'on puisse y insister, a répondu, semble-t-ü, victorieu-

(1) Baiixet, loc. cit. .

2 De Langenhagen, lu Pratique médicale française (octobre 1921).

(3) Piery, Gazette médicale d,e France (15 octobre 1934 [supplément,).

(4) W. Gordon, Progrès médical (13 mars 1926).

sement, à ces objections; il estime que c’est bien le vent luimême qui agit sur les malades et ne laisse pas, d ailleurs, les bien portants indifférents. Du reste, M. Gordon va pïus loin. Après étude de la distribution de la pneumonie dans divers pays, il conclut qu’il y a un rapport très étroit entre son apparition et le vent de Nord-Ouest,- lequel est, à cet égard, redouté dans toute l’Angleterre.

Op pourrait sans doute trouver d’autres études, moins poussées et par conséquent moins démonstratives, qui s ajouteraient facilement aux précédentes. On pourrait rappeler que, dès 1832, on signalait (1) l’influence dangereuse du vent du Nord- Ouest à Paris. L’auteur de cette note expose comment les variations brusques de température occasionnées par ce vent ont coïncidé avec l’apparition du choléra et ont cause beaucoup de malaises et indispositions. On pourrait évoquer aussi les études de Daremberg (2) sur l’action du mistral en Provence, où il accroîtrait la toux et les poussées congestives des tuberculeux. D’autres ont signalé l’exagération de certains troubles cardiaques sous l’influence des vents frais. Restons-en là cependant et passons aux explications que l’on a données de l’interdépendance de ces phénomènes.

Ces explications peuvent sembler, avouons-le, un peu vagues. Elles ont paru telles du moins à quelques-uns qui ont trouvé trop simple d’invoquer, dans le syndrome du vent du Midi, par exemple, le rôle de la chaleur et de la sécheresse. On peut cependant leur répondre que si, par des procédés artificiels, on augmente la teneur de l’atmosphère en eau et on abaisse son degré thermique, on prévient l’apparition des accidents chez les tout-petits et on les fait disparaître quand ils sont déjà appréciables. Toutefois, ü faut reconnaître que ces, raisons ne valent que pour certaines régions et que, dans d autres, les causes nous demeurent mystérieuses. Alors on a parlé d état électrique de l’air, des variations de son ionisation, comme l’ont

(1) Bulletin général de thérapeutique (t. H, p. 315, 1832).

(2) Daremberg, Formes cliniques et sociales de la tuberculose (Masson, éditeur, 1905).

fait MM. Remlinger et Charrier (i). # On a aussi recherché, une fois de plus, l’influence en pareille matière, des radiations et du magnétisme, ajoutant que leurs modifications avaient sans doute une action primordiale sur la production même du vent. Ce sont là des hypothèses que nous ne discuterons pas, ayant déjà, à plusieurs reprises, fait ressortir l’enchevêtrement des variations atmosphériques et leur interaction réciproque. Restons-en donc à ce fait nettement établi que les vents peuvent avoir sur la santé des hommes une action défavorable, action étudiée en détail pour certains d’entre eux et pour quelques régions données. Il reste que ces études, si consciencieuses qu’elles soient, ne nous permettent pas, justement parce qu elles sont locales, d’édifier une théorie générale. Il en faudra une beaucoup plus grande quantité, il faudra aussi la collaboration de météorologistes et de physiciens, pour que nous aboutissions, un jour, à des conclusions d’ensemble.

Tout cela est évidemment curieux, mais rien moins qu’extraordinaire. Il est facile de comprendre que par leur action sur l’atmosphère et ses caractéristiques diverses, les vents changent les conditions du milieu dans lequel vit l’homme et secondairement perturbent le fonctionnement de ses appareils. Qu’il s’agisse de sécheresse, de chaleur, de potentiel électrique ou, plus simplement, de pression atmosphérique, ces variations provoquent des réactions défensives de la part de l’être humain dont elles risquent de détruire l’équilibre par rapport au müieu dans lequel il est plongé.

Contre les influences nocives qui en émanent, l’homme arrive parfois à se défendre. Les variations faibles ou lentes, notamment, n’agissent plus sur lui, car ü sait conserver malgré elles cet équilibre dont nous parlions. Mais les variations brusques ou violentes détruisent celui-ci au moins pendant un certain temps et ne peuvent pas être sans retentissement sur sa santé. Lorsque l’homme est sain, ü rétablit la situation sans trop de dommages; s’il est amoindri déjà par la maladie, il n’y parvient qu’avec grande peine.

(i) Loc. dt.

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