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Le résultat de mon enquête directe sur place est entièrement corroboré par les témoignages que j'ai recueillis et qui décrivent ce qui se passe dans la Macédoine non encore libérée. Nous avons d'abord la déposition très importante de Vassilie Trbitch, qui a passé des mois dans les districts de Velès, Prilep et Poretch envahis par les Bulgaro-Allemands :
« Au mgis de décembre 191 5, toute la population mâle des villages (districts de Velès, Prilep et Poretch) qui avait échappé aux massacres, fut ramassée et dirigée sur Sofia. La première moitié fut, à la date du 6 19 janvier 191H. incarcérée à la forteresse de Nich. L'évèque de Kitchevo
télégraphia au roi Ferdinand en le priant de faire rentrer ces gens dans leurs villages car, en traitant ainsi la population, on prouverait au monde qu'elle est serbe et non pas bulgare. Le roi a cédé et l'ordre de rentrée a trouvé une partie des déportés à Nich,les autres à V^rania.Koumanovo, Velès et Prilep. Parmi ces «graciés» on a choisi 5oo otages, prêtres et notables, et on les a envoyés à Sofia. Une partie de ceux-ci 'tut retenue dans cette ville, l'autre fut distribuée dans les villages de Bulgarie. « Vous êtes libres: travaillez et gagnez votre vie, sinon crevez », leur disaient les Bulgares. Au mois de juin 1916, ces derniers demandèrent une caution de 700 lèves à chaque otage pour lui permettre de rentrer chez lui. Ceux qui ont payé ont pu rentrer, les autres sont restés. La plupart de ceux qui ont payé et sont revenus ont été en liberté pendant une dizaine de jours; mais, arrêtés de nouveau, ils ont été ramenés en Bulgarie. Au mois de juillet 1916, les déportations en masse de l'ancienne et de la nouvelle Serbie recommençaient. Des familles entières furent ainsi déportées. De cette époque au 23 décembre 1916 (a. st.), date à laquelle j'ai quitté la contrée, plus de 10. 000 familles des nouveaux territoires serbes furent déportées. Entre Sofia et Knéchevo, dans une plaine marécageuse, des baraquements furent construits pour y loger une partie des déportés. Les, autres furent emmenés à l'intérieur. Les villages de Prisren et de Prichtina ont été presque entièrement dépeuplés. Lorsque je suis allé à Skoplié, j'y ai trouvé 3o familles de Prisren qui ont mis 7 jours pour y arriver, et on ne leur a donné, pendant ces 7 jours, qu'une demi-miche de pain. Ont été déportées : de Bogomil 5o familles, de Kapinovo 14 familles, de Papradichte 12 familles, d'Orehov Dol i5 familles, de Mogrena 10 familles, d'Omorani 12 familles, de Mardovtzi 2 familles, de Zrechnivo 6 familles, deBelitza 25 familles, deTachevo 6 familles, de Bresnitza 6 familles, de Dounia 8 familles, de Nebregovo 3 familles, de Stepantzi 1 famille, de la ville de Prilep 170 familles, de Krouchevo 70 familles. Je ne connais pas le nombre des familles déportées dans les autres villages, mais les déportations continuent.
' Les familles de Poretch ont été déportées au mois de novembre par le froid et la neige. Les propriétés des familles déportées sont confisquées par l'État bulgare. J'ai été témoin oculaire, à plusieurs reprises, des déportations des familles. Les gendarmes procédaient avec une brutalité inouïe. >>
Le passage concernant l'intervention de l'évêque bulgare de Kitchevo auprès du roi Ferdinand est intéressant, parce qu'il nous montre toute la mauvaise foi des gens du gouvernement de Sofia dans leurs revendications touchant la Macédoine. Cet évêque n'intervient pas en faveur des malheureux déportés par pitié, par commisération, non. il prie son maître de rapporter les dispositions prises « car en traitant ainsi la population on prouverait au monde qu'elle est serbe et non pas bulgare ». C'est un aveu implicite de l'imposture bulgare !
La déposition de Trbitch nous montre également l'importance des déportations en Macédoine. De juillet 1916 au 25 décembre de la même année, les Bulgares ont déporté plus de 10.000 familles et les déportations continuaient lorsque le témoin a quitté la contrée. En comptant pour chaque famille une moyenne de 5 membres, les familles sont prolifiques dans ces contrées, plus de 5o. 000 personnes furent ainsi chassées de leurs foyers ! Et où les a-t-on transportées ? Trbitch nous le dit : en partie dans les marécages entre Sofia et Knéchévo pour que, autant que possible, toutes y périssent de la fièvre paludéenne et d'autres maladies contractées dans cette région malsaine. Et le fait de chasser ces femmes, ces vieillards et ces enfants en plein hiver de leurs demeures et de les envoyer à pied dans la boue et dans la neige faire de longues étapes, poussés par des gendarmes se conduisant avec la dernière brutalité, n'est-ce pas là un acte que des gens tant soit peu civilisés ne conçoivent qu'avec peine?
Enfin le témoin confirme que les propriétés des expulsés déportés sont confisquées par l'Etat, qui trouve ainsi un gain considérable dans son action contraire à tout droit et à l'humanité !
BcuDAR Mlaoenovitch, de'Skoplié, 24 ans, ancien soldat
serbe et incorporé dans le il' régiment d'infanterie bulgare, raconte ce qui s'est passé à Skoplié et dans les régions environnantes : « Les Bulgares ont interné tous les notables, dont ils ont tué un grand nombre. Des prêtres et des instituteurs ont été emmenés et on n'a jamais plus entendu parler d'eux. Parmi ces déportés, je connais : Athanassie Petrovitch, pope, Traiko Kovatchevitch, pope, Docha Djurovitch, instituteur, Nacha Douchkitchevitch, pope. Tassa Simitch, pope, Sinia Tasitch, tailleur, etc. Environ 400 à 5oo personnes de Skoplié furent ainsi déportées. Dans le Poretch, les Bulgares ont tué beaucoup de monde et ils voulaient déporter le reste. Le métropolite bulgare Kosma, avant 1912 métropolite d'Ochrida (évêque de Kitchevo en 1916), est intervenu. Un groupe de 700 déportés du Poretch a été enfermé dans une mosquée à Skoplié et à Koumanovo, où on en a tué 80. A Sliven, il y a 5 à 6.000 internés serbes. Environ 5oo ,sont dans des baraques, les autres, parmi lesquels il y a des femmes et des enfa'nts, sont logés en plein air. On les maltraite de toute façon. Leur nourriture est absolument insuffisante. »
Voilà ce que dit le D' Athanasiadès, médecin grec, des déportations-internements à Prichtina : « La ville de Prichtina a immédiatement été départagée en partie bulgare et partie allemande, la rivière qui passe par la ville formant la séparation. Les Bulgares ont alors commencé à interner la population. Parmi les internés Je connais Sava Stoyanovitch , ancien député sous les Turcs, dont j'ai entendu dire qu'il s'était évadé ultérieurement. On internait principalement les prêtres, dont pas un n'est resté... Les Allemands permettaient à tous ceux qui avaient un certificat d'inaptitude au service militaire de rentrer en Serbie, ils n'internaient que ceux qui n'en avaient pas, mais les Bulgares internaient tout le monde. »
« Les personnes emprisonnées à Kavadar, etc., ont «té internées en Bulgarie et on ne les a relâchées, sur la demande de leurs familles, que vers la fin de 1916. Mais les comitadjis les ont fait interner de nouveau. » — Velia Mantchitch, sergent serbe et déserteur bulgare.
Le même témoin donne aussi des détails sur la vie des internés en Bulgarie : « En Bulgarie il y a énormément d'internés serbes, répartis dans les divers départements. Ces internés sont très mal nourris : 3oo grammes de pain par jour et de la soupe deux ou trois fois par semaine. Très mal habillés, ils sont maltraités par les Allemands qui ont presque toujours le commandement des camps d'internés. Il y a 12.000 femmes et enfants seulement à Dobritch. C'est après la révolte qu'on a brûlé tous les villages et déporté la population. Les soldats de mon régiment ont escorté ces malheureux. On les fait travailler aux champs. »
Danka Popovitch, 22 ans, institutrice à Bitolj, dépose devant un fonctionnaire du Ministère de l'intérieur serbe : « Les premiers jours les autorités bulgares ont laissé les Serbes à Bitolj, mais après 20 ou 3o jours ils ont institué un comité, coinposé uniquement de comitadjis, qui a procédé immédiatement aux expulsions et aux internements. Ce comité, qui s'appelait « Comité de la Sûreté publique », avait donné ordre que tous les citoyens indiqués par lui se présentassent à ses bureaux, à des jours fixés. Là, on leur faisait subir des interrogatoires dans le but d'obtenir des révélations. Les expulsions et internements en masse {à Bitolj) ont commencé avec l'arrivée de Christo Matofl comme président du comité spécial. Tous les Serbes suspects étaient déportés à Sofia ou dans d'autres localités de Bulgarie. Ceux dont on voulait simplement se débarrasser étaient envoyés n'importe où ailleurs. Les internements ont redoublé après la déclaration de guerre de la Roumanie. On internait tous les jours un grand nombre des personnes les plus connues de la ville et, surtout, des villages de Boukovo, Magarevo, Trnovo, Batch et Velouchina. La cause principale de ces internements était que la population de ces contrées montrait une grande aversion pour les Bulgares et leur disait ouvertement qu'elle préférait le régime serbe. J'ai entendu un paysan de Trnovo, qui avait été jeté en prison comme suspect et à qui on refusait même l'eau, crier à la sentinelle : « II n'y a qu'un Bulgare qui puisse refuser de l'eau à un prisonnier. »
Les témoins prisonniers bulgares nous confirment qu'il y a beaucoup de déportés serbes et macédoniens en Bulgarie.
Ainsi le n" Jj, fS ans, recrue du 2" régiment d'infanterie bulgare, 3' compagnie, 2'' bataillon, dit : « Il y a beaucoup de déportés serbes en Bulgarie. » Il en a vu un grand nombre qu'on emploie dans les fabriques. Les vieillards ont été envoyés en Serbie (?), Il y a aussi beaucoup de gens qui sont pauvres et qui sont venus de Macédoine, de Bitolj pour vivre dans les villes bulgares. Ils travaillent et ne paient pas de loyer. Il a vu des familles à Lom Palanka, venant de iMacédoine; elles étaient surtout de Bitolj et de Florina. C'est le comité allemand qui les a envoyées en Bulgarie. »
Le témoin était certainement de bonne foi lorsqu'il me raconta que des « pauvres » et des « familles de Lom Palanka » sont allés vivre de leur propre gré dans les villes bulgares. On le lui aura dit quand ce jeune homme, curieux de savoir ce que tout ce monde étranger faisait dans son pays qui n'avait déjà pas trop de vivres, en a demandé la cause. Mais ces « pauvres » et ces « familles >» étaient tout simplement des déportés et il n'est pas étonnant qu'on ne leur demandât pas de loyers. Pourquoi de pauvres Macédoniens auraient-ils quitté leur' foyer, si misérable qu'il soit, pour vivre encore plus tristement en pays étranger ? Ceci est tout à fait contraire à la psychologie bien connue du paysan de tous les pays, psychologie qu'à maintes reprises j'ai pu observer dans cette guerre et qui fait qu'il préfère se faire tuer par les obus sur son lopin de terre ou dans sa masure plutôt que de l'abandonner à la merci d'étrangers.
Le //° 38, 25 ans, caporal du 3^ régiment d'infanterie bulgare, dépose : « J'ai entendu dire qu'il y a beaucoup de déportés serbes en Bulgarie. »
Le n' 3g, 26 ans, sergent au 2" régiment bulgare, témoigne dans le même sens : « 11 a entendu dire qu'il y a des déportés serbes en Bulgarie. »
Le n° 40, 20 ans, du 21'^ régiment d'infanterie, les a vus : — i32 —
« J'ai vu des internés serbes en Bulgarie qui sont traités comme des prisonniers. Il y a aussi des femmes, mais la population leur vient en aide. »
Le n° 41, 2() ans, du lù' régiment d'infanterie bulgare : « Il y avait un ordre du général Protogheroff de lui indiquer tous ceux qui n'étaient pas contents du régime pour les déporter. Beaucoup de gens furent ainsi déportés : femmes, enfants, vieillards. Le gouvernement a confisqué leurs biens. Ce général a aussi donné ordre de déporter en Asie Mineure tous les parents de ceux qui furent exécutés. »
Ce dernier témoin parle de la déportation des Serbes macédoniens en Asie Mineure, déportation qui sera étudiée plus longuement dans la seconde partie de ce travail. Nous aurons d'ailleurs à reparler en détail des déportations en général, car si les adversaires de l'Entente ont déjà utilisé largement ce moyen pour terroriser et exterminer en Macédoine, ils en ont usé d'une façon encore beaucoup plus considérable en Vieille Serbie.
Pour le moment je me contente de constater que l'enquête a démontré comment les ennemis de l'Entente, et tout spécialement les Bulgares, ont arraché de leurs foyers et déporté des milliers de Macédoniens et comment ils ont confisqué à leur profit les biens de ces malheureux. Inutile d'insister sur l'illégalité de tels procédés contraires à toutes les conceptions modernes du droit des gens et de l'humanité et qui nous ramènent au plus sombre moyen âge, quand les peuples vaincus étaient exterminés ou emmenés en esclavage. Il a été réservé aux Allemands, qui se vantaient pourtant d'être à la tête de la « culture », d'inaugurer de nouveau ces pratiques barbares et sauvages. Leurs fidèles vassaux bulgares ont encore renchéri sur eux en accompagnant ces pratiques du crime de la spoliation ou du vol par la force, représenté par la confiscation des biens des déportés !