DÉPORTATIONS
« Tous mes parents mâles de Vrania ont été internés. » — Jordan Krste Stochitch, de Buyanovatz, du 2^ régiment serbe, enrôlé par les Bulgares et évadé.
« Après la révolte, les Bulgares ont déporté en Asie Mineure la population des arrondissements de Lébané et de Kourchoumlia. On a également déporté en Bulgarie orientale la population mâle des autres villages. Le témoin a entendu des Bulgares, qui venaient en congé à Sliven. dire qu'il y avait là 4.5oo Serbes internés à cause de la révolte. Les soldats ont connu ce chiffre par le nombre de pains que les boulangeries militaires ont envoyés dans le camp des internés. » — Bojidar Mladenovitch, de Tchoutcher, soldat serbe et déserteur bulgare.
« Au début, le président de la commune de Chtipina était Yovan Bojitch, qui a fait beaucoup de mal à la population. II a fait interner les gens en les accusant faussement. Le témoin est resté à Chtipina jusqu'à fin février 1917. A ce moment, on a fait une rafle et on l'a amené avec 33 Serbes qui avaient réussi à échapper aux Bulgares et à se cacher dans le village. Avec eux il y avait encore 7 jeunes garçons. Tout ce monde fut arrêté sous prétexte qu'une insurrection avait éclaté du côté de Leskovatz et de Prokouplié. En tout, ils étaient un millier qu'on a fait passer de Kniajevatz à Nich. Comme il y avait peu de gardes, ils réussirent à se sauver et se cachèrent jusqu'en avril 1917 dans les forêts aux environs du village de Dervène. Vers Pâques, les Bulgares ont, de nouveau,- com-
niencé à faire des rafles. Pris à Kniajevatz, ils ont été transportés en chemin de fer par Zaitchar, Paratchine et Nich à Sofia. Dans le train où se trouvait le témoin, il y avait encore beaucoup d'autres paysans. A Paratchine, il a vu également des femmes qui étaient internées. On avait donné ordre que tous les hommes de 18 à 43 ans se présentassent aux autorités et les Bulgares menaçaient tous ceux qui ne se présenteraient pas, d'interner leurs familles, d'incendier leurs propriétés et de les fusiller eux-mêmes dès qu'ils seraient pris. Les femmes que le témoin a vues à Paratchine avaient été amenées du département de Négotine parce que leurs maris n'avaient pas répondu à l'appel. Seuls les jeunes gens de moins de 18 ans et les hommes de plus de 45 ans ont été, temporairement, dispensés de se présenter. Le témoin a également appris des soldats bulgares que les familles de ceux qui ne s'étaient pas présentés, avaient été envojées en Asie Mineure. Les hommes internés ont été acheminés par groupes à Plevna, Choumène, Plovdive (Philipople), Pernik (dans les mines), Bresintze, etc. Lui, avec 120 autres de Kraljevo Selo, fut envoyé à Krouchevo par Radomir et Livounovo. A Krouchevo se trouvaient déjà 3oo prisonniers serbes. iManoilovitch, en passant près des villages de Krouchevo et de Koutchevo, a de nouveau essayé de rentrer chez lui. C'était vers la Pentecôte. Il a été repris ptès de Radomir, battu et remis au commandant de l'étape de Radomir. Dans cette ville, il a vu un nouveau groupe d'internés de Kniajevatz. Parmi eux ii y avait des infirmes et des gens âgés. En général, c'était des homines entre 18 et 5o ans. L'état de ces internés était misérable. Leur nourriture était très mauvaise: du mauvais pain, jamais de viande. Leurs habits étaient déchirés et ils étaient sans chaussures. La bastonnade sévissait sans cesse dans ce camp. La correspondance était rendue très difficile. Les internés pouvaient, parfois, écrire à leurs familles, mais ils ne pouvaient recevoir aucune nouvelle des leurs. Dans la Serbie de l'Est, il n'y a ni pope, ni instituteur. Ils ont tous été internés en Bulgarie et n'ont jamais pu écrire à leurs familles. » — DoucHAN Manoilovitch, de Chtipina, 3i ans, en dernier
lieu gendarme du détachement de Tétovo, évadé des Bulgares.
« Nous avons appris par les soldats bulgares qu'on envoyait des Serbes en Asie Mineure. » — 5 Soldats Russes évadés des Bulgares et interrogés au G. O. G. serbe,
« Les autorités ne se comportaient pas mal envers la population à Krouchevatz et je n'ai pas entendu dire qu'il
y ait eu des internements en masse Le maire de Svi-
lainatz a fait comparaître Monsieur Péchitch (avocat à Prichtina et chei d'étape serbe dans cette ville) devant une commission austro-allemande, commission qui désignait les personnes aptes au service militaire, qu'elle faisait interner ensuite. Mais, là aussi, Péchitch a eu de" la chance, car un médecin juif qui avait séjourné en Serbie, l'a fait relâcher et il a obtenu la permission de s'établir à Belgrade
Le Dr. Beliansky, qui avait pratiqué à Slvilainatz, a été
interné par les Bulgares et envoyé à Plovdive J'ai été
obligé de rester à Svilainatz. Quinze jours après, l'ordre est venu de m'envoyer en Bulgarie. Je ne sais pas pourquoi les Bulgares ont fait cela, mais je crois que c'était sur la demande du lieutenant PantefTqui remplaçait le commandant de place, le major Nikolaieff. Ce lieutenant haïssait les Grecs et était un méchant homme, un véritable tartare.^ — La sentinelle devant ma prison à Nich, m'a dit que les Bulgares avaient envoyé beaucoup d'hommes comme moi dans les prisons, mais qu'on ne savait pas ce
qu'ils étaient devenus Les Bulgares ont interné en
Bulgarie tous les prêtres et instituteurs serbes et on croit
qu'ils en ont tué beaucoup Une dizaine de jours
avant mon départ pour la Bulgarie, l'ordre était arrivé d'interner Mita Issakovitch de Nich, ancien député. Il a pu échapper à l'internement en se rendant à Pojarevatz chez le commandant Nikolaieff, qui lui a donné la permission de se rendre à Belgrade, où il est resté. Ce commandant paraît être un russophile, sinon un Russe, et il a grandement adouci la terreur bulgare en soutenant les Serbes
autant qu'il a pu le faire Par l'internement de tous les
hommes qu'ils déclaraient aptes au service militaire, les
Bulgares ont voulu exterminer ce qui restait du peuple
serbe Autant que j'ai pu voir, les Serbes internés sont
employés aux travaux militaires de l'arrière, » — Dr. A. Athanasiadks, Grec, médecin de l'arrondissement de Gratchanitza.
« En outre, tous les hommes et jeunes gens qu'on rencontrait (pendant le transport des prisonniers), étaient immédiatement incorporés dans notre groupe comme prisonniers. » — ViTKZK Bradu^ovitch, percepteur de Ganitza, sous-lieutenant au 9 régiment d'infanterie. Évadé des Autrichiens.
« On nous dirigea de suite vers Smédérévo et, en route, notre escorte ramassa tous les civils qui furent rencontrés, de sorte qu'en arrivant dans la ville nous étions près de 700. » — Alexandre Yovanovitch, 24 ans, de Milochevatz, du 8^ régiment d'infanterie. Évadé des Autrichiens.
« Une très grande partie de la population de Belgrade a été internée en Autriche-Hongrie. » — Marie, femme de MiLouTiNE MiLKOViTCH, de Belgrade.
« Les Bulgares ont envoyé à Constantinople tous les enfants de 12 à 16 ans. Le 25 avril (1917), ils ont embarqué en chemin de fer 8.000 enfants de 12 à i5 ans pour les amener dans cette ville. Beaucoup d'enfants ont sauté du train et ont péri. » — Lettre de Svetozar Popovitch, instituteur, commandant d'un bataillon d'insurgés, à Tchédo Tomitch, capitaine dans la Division de la Morava, 10 mai 1917.
« Il y a eu des citoyens deBitolj qui sont partis volontairement avec les Bulgares, mais il y en a eu également beaucoup qui n'ont pas voulu partir et qui ont été forcés de le
faire On a interné le pope Ananié parce que celui-ci,
au temps serbe, n'a pas voulu recevoir de monnaie bulgare et cela en disant « qu'il ne voulait pas se salir les poches ». On a interné aussi le prêtre Gligor Pope Antitch, parce qu'il avait été ordonné prêtre par un évêque serbe et parce qu'il était considéré comme un Serbe militant. Pour les mêmes motifs, on a interné le pope George Chivatchevitch. Les Bulgares ont voulu interner également les deux frères Nikola et Milan Imitchkovitch, tous les deux popes. Natu-
rellement, c'était toujours pour les mêmes raisons. Ils en voulaient surtout à Nikola et lui reprochaient « d'avoir, du temps serbe, mentionné pendant la messe le nom du roi Pierre comme lui tenant tout spécialement à cœur ». Mais ces deux popes n'ont pas été internés, parce qu'ils étaient protégés par leur troisième frère, Yovan, qui faisait partie de la bande des comitadjis de Djourloukoft'. » — Georges ToDOROViTCH, infirmier serbe, enrôlé par les Bulgares dans leur armée et évadé.
« Les Autrichiens ont presque dépeuplé le pays après la révolte en déportant les familles. Les hommes ont été envoyés en Autriche. Je ne sais pas où on a envoyé les femmes. » — Vlastlmir Voukovitch, 19 ans, de Komoritch, collégien et insurgé. Évadé.
« II faut voir nos malheureux internés et prisonniers, qui, sans distinction de profession, traînent épuisés, comme des momies , des vagonnets dans les camps et exécutent les plus durs travaux avec une nourriture qui rie représente généralement que 700 calories en moyenne. Une moitié de tout ce qui leur est envoyé de notre côté comme pain, chocolat, lard, etc., est volée par les distributeurs. A chaque malade qui entre à l'hôpital, on coupe complètement les cheveux et on les rase autour des organes sexuels. On procède de la même façon pour les femmes et cela devant les hommes. Les cas sont très fréquents où les malades en meurent et cela en raison de la lenteur de ces pratiques. La « K. und K. Ouarantaene-Station fur Kriegsgefangene » à Oussora en Bosnie, qui n'est, en réalité, qu'un camp pour les internés du Monténégro et de Bosnie, comptait 60 à 70 morts par jour par suite des déplorables, conditions hygiéniques qui peuvent servir d'exemple de l'ironie cynique et du néronisme des « Kulturtraeger «.Le typhus exanthématique, qu'on appelait inorbus balcanicus cuin exeanthemas sui generis, la dysenterie et le choléra étaient les maladies les plus répandues dans cette « Quarantaenestation », où l'on ne faisait rien ou très peu pour empêcher les maladies de se propag[er. Naturellement, parce qu'il s'agissait de
nos malades ! Les vaccinations contre les maladies infectieuses ne commencèrent à être appliquées que lorsque les épidémies eurent disparu et lorsque des milliers de nos malades furent décédés. Ce n'est que récemment qu'on a commencé à libérer, avec de grandes garanties, les femmes et les enfants internés, mais non les vieillards. On les relâchait parce qu'on n'avait plus de quoi les nourrir et après les avoir complètement ruinés physiquement et moralement... Il y a une trentaine de nos fonctionnaires à Heinrichsgrûn parmi lesquels se trouvent : le conseiller d'État Petar Petrovitch, le directeur du Crédit Foncier, iMilivoi Ninkovitch, le conseiller à la Cour de Cassation, Tassa Prodanovitch et le prêtre Jlia Popovitch. Ils se trouvent dans les mêmes baraques que les gens qui n'ont jamais été de leur société. On les traite absolument de la même façon que tous les autres. Toutes leurs demandes pour améliorer leur sort sont restées sans résultat. La nourriture est si mauvaise qu'ils conservent leur vie uniquement grâce aux provisions qu'ils reçoivent de l'étranger. Ils sont devenus de vraies silhouettes d'homme. » — Rapfjort de... (le nom ne peut pas être publié pour le moment, mais il se trouve dans mon rapport au gouvernement serbe) au Ministère de l'Intérieur.
Nous savions déjà, par ce que j'ai publié dans le chapitre IX de la première partie de ce travail, que les déportations de la population civile, sans distinction de sexe ni d'âge et dues aux Bulgares, étaient fort nombreuses. Vasili Trbitch indique comme chiflfVe des déportations dans les nouveaux territoires serbes, pour la période du mois de juillet 1916 au 25 décembre 1916, plus de 10.000 familles. En estimant, en moyenne, la famille à 5 membres, cela ferait donc, en moins de six mois, plus de 5o.ooo déportés!
Les nouveaux témoignages que je viens de citer ne font que confirmer les constatations antérieures. Les déportations et les internements ont été pratiqués avec la même rigueur en Vieille Serbie et en Macédoine. Il faut même croire qu'ils ont été aggravés après la révolte
qu'a fait éclater, en Serbie, le régime de terreur bulgare et austro-hongrois. Les quelques insurgés qui, malgré toutes les difficultés et tous les dangers , ont réussi à rejoindre l'armée serbe sur le front de Salonique , tel que le jeune élève Voukovitch, nous racontent que le pays est complètement dépeuplé.
Bulgares et Austro-Hongrois déportent les Serbes. En agissant ainsi contre le droit des gens, ces deux peuples poursuivent un but identique que nous examinerons à la fin de ce chapitre.
' Mes témoins nous disent aussi ce que font les envahisseurs des pauvres paysans et citadins qu'ils déportent et internent. Les Bulgares les mettent dans des contrées malsaines, telle la plaine marécageuse entre Sofia et Knéjevo, ou les envoient en Asie-Mineure. Les Austro-Hongrois les parquent dans des camps comme Heinrichsgrûn ou encore dans cette « K. und K. Ouarantaenestation » à Oussora en Bosnie, oii l'on paraît tout faire pour multiplier les maladies et où il y a 6o à 70 décès par jour. Le tableau que nous dresse le rapport de X..., au Ministère de l'Intérieur, est effrayant, mais il concorde bien avec les renseignements que j'ai pu obtenir sur ce même sujet par d'autres sources. Evidemment, les Centraux et leurs vassaux ne signalent pas ces détails aux délégués de la Croix-Rouge internationale et à ceux des pays neutres qu'on promène dans des camps soigneusement préparés
pour ce genre de visites.
Que disent des déportations les prisonniers? J'ai déjà cité un certain nombre de leurs dépositions dans le chapitre IX. Les témoins 07, 38, 39, 40 et 41 racontent tous qu'il y a beaucoup de déportés serbes en Bulgarie.
Le A'" S'J, du 48" régiment d'infanterie bulgare, dit : « Tous les hommes de 10 à 60 ans des départements de Vrania et de iNich, ont été internés. Certains sont employés aux travaux agricoles en Dobroudja, d'autres ont été exilés en Asie- Mineure. Le témoin affirme avoir vu, à Andrinople, deux trains avec des Serbes (hommes) qu'on ^transportait en Asie-Mineure.
A^*' S4 , du 2" régiment d'artillerie de montagne bulgare. — « Tous les insurgés serbes, jusqu'à 60 ans, ont été déportés en Asie-Mineure. Tous les autres hommes de i5 à 60 ans ont été envoyés en Bulgarie au commencement du mois de mai 1917. »
Je possède encore d'autres dépositions de prisonniers bulgares dans mon dossier, dépositions qui répètent toutes la même chose : il y a beaucoup d'internés serbes en Bulgarie, des hommes, des femmes et des enfants qui vivent misérablement.
Je possède également un document du Ministère de la Guerre bulgare, daté: Sofia, 20 mai 1917, qui avoue implicitement les déportations et le traitement contraire à toutes les lois de la guerre et de l'humanité subi par les déportés. Ce document est tombé entre les mains des Alliés. C'est tin communiqué du Ministère de la Guerre au G. O. G. bulgare à Kustendil, signé : le chef de la Chancellerie du M. d. 1. G., major général Bradistiloft. Le passage concernant les déportations est le suivant :
« L'ordre télégraphique a été donné de signifier à tous les prisonniers serbes, aux civils internés et aux recrues delà région de la Morava que tous ceux qui s'enfuiraient seraient fusillés, leurs demeures incendiées, leurs propriétés confisquées et leurs familles envoyées dans la région de Krdjali... De même, l'ordre a été donné que tous les Serbes qui avaient été placés chez des particuliers soient renvoyés dans les dépôts et que tous, pendant la récolte et le fauchage, soient employés dans les ports, sur les routes et les voies de chemin de fer Decauville. »
En dehors du recrutement de sujets serbes, ce passage du document ofticiel du Ministère de la Guerre avoue donc : \° qu'il y a des internés serbes en Bulgarie; 2" qu'en cas de fuite de ces gens leurs familles seront également déportées; 3' que leurs maisons (en Serbie) seront incendiées; 4° que leurs propriétés seront confisquées; 5" que ces internés ont été employés à des travaux forcés ; 6° que ces travaux, en partie du moins, sont de nature militaire.
On est en droit de demander au Ministère de la Guerre
bulgare ce qu'il a fait, ainsi que l'ensemble du gouvernement de son pays, des articles suivants, signés par la Bulgarie.
Comfention de la Haye, article 46, al. 2 : « La propriété privée ne peut pas être confisquée. »
Com>entiou de la Haye, article 5o : " Aucune peine collective ne pourra être édictée contre les populations à raison de faits individuels. »
Convention de la Haye, article Jç) : « Il est interdit de détruire ou de saisir les propriétés ennemies. »
Convention de la Haye, article 23 '. ,<i II est également interdit à un belligérant de forcer les nationaux de la partie adverse à prendre part aux opérations de guerre dirigées contre leur pays.»
Plusieurs témoins bulgares et serbes m'avaient dit que des déportés serbes avaient été envoyés chez les Turcs en Asie Mineure parce que, comme me l'a affirmé un sous-officier bulgare, ceux-ci les « maltraitaient mieux ». J'avais annoncé le fait, par télégramme, dans les grands journaux neutres. Suivant leur habitude de nier tout ce qui ne cadre pas avec leur jeu, les Bulgares l'ont démenti. Je me suis alors mis à l'oeuvre pour rassembler un faisceau de preuves de la réalité des déportations en Asie Mineure. J'ai interrogé à ce propos des prisonniers bulgares et j'ai ainsi recueilli nombre de dépositions confirmant pleinement mes allégations dans les journaux neutres.
Je reproduirai, dans les paragraphes sui\ ants, quelquesuns de ces témoignages bulgares :
A^ " S4, du 2'^ régiment d'artillerie de montagne : « Tous tes insurgés serbes jusqu'à l'âge de Go ans ont été déportés en Asie Mineure. »
^V" 85, sous-officier du 2" régiment d'infanterie : « Tous les jeunes gens de la contrée de Leskovatz ont été envoyés en Asie Mineure. Le peuple bulgare n'a pas été content qu'on envoie des chrétiens chez les Turcs car, malgré tout, les Serbes sont des orthodoxes comme nous. Mais en haut lieu on estime que, chez les Turcs, ces jeunes gens seraient « mieux maltraités » Ensuite le général Mackensen a
donné ordre que tous les révoltés et, en général, tous les Serbes en état de porter les armes soient envoyés en Asie Mineure. »
A'" (V<>, lieutenant au 32' régiment d'infanterie : « Une partie des insurgés serbes fut envoyée en Asie Mineure. »
A^" tVj, capora/ au 3' régiment d'infanterie : « J'ai entendu dire qu'on a envoyé les révoltés en Asie Mineure. »
A^** 8S, du 2" régiment, 4 bataillon : « Je sais que les insurgés ont été envoyés en Asie Mineure. »
A^" S^, du 1 ï d'infanterie, 3" bataillon : « Les Bulgares, après la révolte, ont incendié tous les villages des arrondissements de Kourchoumlia et de Lébanéet ont déporté la population en Asie Mineure. »
N' go, caporal au 2f régiment d'infanterie, 2'' bataillon : « Parmi ceux qui ont été pris, lés vieillards ont été retenus en Bulgarie, les jeunes gens ont été envoyés en Asie Mineure. »
N" t)i, 25 ans, sous-officier au 3' régiment d'infanterie bulgare : « Une partie des hommes appartenant aux régions révoltées a été envoyée en Asie Mineure. »
Voici maintenant la déposition d'un témoin oculaire, du prisonnier n" 83, déjà cité : « J'affirme avoir vu à Andrinople deux trains pleins de Serbes (hommes) qu'on transportait en Asie Mineure. »
Andrinople est en Turquie et, si la version bulgare de la non existence des déportations des Serbes en Asie Mineure était vraie, que faisaient en territoire turc et sur la route de l'Asie Mineure ces trains pleins de Serbes pris par les Bulgares ?
Je terminerai cette collection de dépositions, que j'aurais pu allonger à volonté, par la répétition de celle du sergent de gendarmerie serbe Douchan Manoilo'oitch, deChtipina, fait prisonnier pendant la retraite de 191 5 et qui a réussi à s'évader des Bulgares, qui voulaient l'incorporer dans leur armée :
« J'ai appris par les soldats bulgares que les familles des
hommes de la région de la Morava qui ne s'étaient pas présentés au recrutement, ont été envoyées en Asie Mineure. »
Ce dernier témoignage paraît indiquer que les Bulgares ne se sont pas contentés de déporter en Asie Mineure les insurgés et, en général, la population des régions qui se sont révoltées dans les premiers mois de l'année dernière, mais qu'ils ont étendu aussi cette mesure à d'autres contrées.
Il me semble difficile pour les gouvernants de Sofia de nier la véracité des dires de leurs propres compatriotes, i^e fait de la déportation des Serbes en Asie Mineure est donc bien établi et montre, en même temps, quel crédit on peut attacher aux démentis bulgares.
Reste encore à fixer la réalité de l'affirmation du prisonnier n" 83, à savoir que cette mesure inhumaine a été prise sur ordre du général allemand Mackensen. Si elle est vraie, cet homme a ajouté à la longue liste des crimes allemands un nouveau forfait car, sachant ce que les Turcs d'Enver pacha et de Talaat bey ont fait des Arméniens avec, d'ailleurs, le consentement de Berlin, .il devait également prévoir le sort qui attendait ces pauvres Serbes.
Quel but poursuivent les envahisseurs en déportant ainsi la population civile de la Serbie occupée? Fn le faisant, comme le prouvent très nettement les témoignages que j'ai publiés dans ce travail, tous les ennemis poursuivent un but commun, que j'ai déjà énoncé : ils veulent, si possible, exterminer le peuple serbe ou, en tous cas, l'affaiblir de telle façon qu'il ne puisse plus les gêner ultérieurement. Mais les Bulgares ont encore d'autres intérêts à déporter autant de Serbes qu'ils peuvent.
D'abord leur propagande a proclamé urbi et orbi, pour justifier les prétentions du peuple de FerdinantI de (^obourg, que non seulement la Macédoine était bulgare, mais aussi les vieux pays serbes de la Morava et du Timok. Aussi longtemps qu'ily aura dans ces régions des anciens habitants, le gouvernement de Sofia n'arrivera jamais à accréditer sa fable auprès du public impartial et tant soit peu observateur. Ceux qui veulent connaître la \érité n'ont qu'à faire un >()yage dans ces contrées et à obser\er le
peuple pour se convaincre immédiatement du manque absolu de fondement des prétentions 1>ulgares. Le gouvernement du Cobourg se rend parfaitement Compte de ce fait. Pour obvier à cet inconvénient, il cherche à remplacer l'ancienne population par une nouvelle, bulgare celle-là. Pour cela il faut faire de la place aux colons bulgares, et on y parvient en déportant les Serbes. Le témoin Douchan Manoilovitch n'a-t-il pas rapporté dans sa déposition que, dans les environs de Kniajevatz, les Bulgares amenaient, de leur pays, des colons que la population indigène devait
nourrir
Ensuite le gouvernement de RadoslavoflT, contre tout droit, a inventé la confiscation, au bénéfice de l'Etat, de tous les biens de ceux qui sont absents du pays. Les propriétés des réfugiés, celles des gens mis à mort, etc., ont déjà rapporté de jolies sommes. Mais ce n'est pas encore assez. Il faut multiplier les occasions de s'enrichir aux dépens d'autrui. Les déportations sont un moyen tout indiqué pour arriver à ce but. On envoie les pauvres gens dans les plaines marécageuses ou en Asie Mineure, bien souvent pour y mourir, et on s'empare de leurs fortunes !
Enfin, les témoignages cités nous apprennent aussi que les infortunés déportés sont employés comme main d'œuvre. Fidèles à l'exemple de leurs alliés germaniques, les Bulgares ont renouvelé l'ancien servage des peuples vaincus. Tout est profit chez les « Tartaro-Bulgares », comme appelle fièrement les Bulgares leur poète Cyrille Christoff!