TRAVAUX DES PRISONNIERS DEFENDUS PAR LES LOIS DE LA GUERRE
L'article 23 de la Convention de la Haye stipule expressément : « Il est également interdit à un belligérant de forcer les nationaux de la partie adverse à prendre part aux opérations de guerre dirigées contre leur pays. >>
Au cours de ce présent travail, j'ai démontré déjà à maintes reprises que les Centraux et leurs alliés méprisaient cette injonction de la conscience humaine et obligeaient couramment non seulement les prisonniers de guerre, mais aussi les civils, sujets de leurs adversaires des contrées occupées, à prendre part au combat contre les leurs en leur faisant exécuter des travaux d'intérêt militaire. Ainsi nous avons vu que des femmes ont dû travailler en Macédoine pour les Bulgaro-Allemands dans là zone même exposée au feu de l'artillerie ennemie.
Dans ce chapitre je citerai un certain nombre de témoignages établissant d'une manière absolue l'habitude qu'ont les Austro-Hongrois de faire travailler leurs prisonniers de guerre aux ouvrages militaires, travaux défendus par les Conventions qu'ils ont signées.
« Pendant mon voyage à Vienne j'ai remarqué qu'à gauche de la ligne de chemin de fer, entre Karlovtzi et Novi Sad, les Autrichiens étaient en train de construire un ouvrage de fortification. L'ouvrage est placé à une cinquantaine de mètres de la ligne, exactement à l'endroit où, après un assez long trajet en plaine, on arrive devant une petite colline boisée. J'ai bien vu que l'ouvrage était cons-
truit par des prisonniers russes. » — D' A. Aïhanasiadès, (irec, médecin de l'arrondissement de Gratchanitza.
« De Boldogassony, je fus envoyé au front du Tyrol. Là, j'ai été employé avec d'autres prisonniers au transport des munitions et des charpentes pour les baraquements. Je suis resté pendant 11 mois dans les localités du front qui s'appellent Tovdimalai, Civedale, Cerninevine, Lange- Lang. J'ai été transféré ensuite à Bozen, puis à la position de Soulden. J'y fus employé au transport des munitions d'infanterie et d'artillerie, aux installations électriques et à l'aménagement des baraques. » — Miloik Jivanovitch, agriculteur de Bojidarevtzi. 29 ans, du 7'' régiment serbe. Hvadé d'Autriche.
<' Je suis resté à Bozen pendant un an, puis je fus envoyé aux positions de Soulden. Sur les positions, nous étions obligés de transporter les fils de fer barbelés, les canons et tout le reste du matériel et les munitions. Nous travaillions dans la zone de feu de l'artillerie italienne. Un très grand nombre de nos prisonniers ont été tués par les obus italiens. » — Kosta Simitch, électricien de Belgrade, 28 ans, soldat du génie serbe. Evadé d'Autriche.
« A ce moment, j'ai été envoyé à Bozen avec 5oo camarades et ensuite à'Soulden, où on nous a employés à tous les travaux les plus difficiles. Un grand nombre de nos soldats ont été occupés à creuser des tranchées, à déplacer des canons et à transporter les munitions sur les positions. Tout cela se faisait dans la zone de feu et beaucoup de nos soldats y ont été tués. • — Vitkze Bradilovitch, percepteur à Ganitza, sous-lieutenant au 9" régiment d'infanterie serbe. Evadé d'Autriche.
« Enfin on m'envoya au village de Soulden au point de l'intersection des frontières italo-austro-suisses. Là, les Autrichiens nous ont employés tout simplement comme leurs soldats. Ils nous obligeaient à transporter les munitions aux positions, de même que le bois, les vi\ res et d'autres matériaux. Chacun de nos soldats, nous étions au nombre de 100, devait porter un obus de 43 kilos. Nous
travaillions aussi aux tranchées. Beaucoup de nos soldats ont été tués par l'artillerie italienne. Des officiers autrichiens, parlant entre eux, ont dit qu'il y avait plus de 5oo Serbes et plus de i.ooo Russes qui avaient ainsi péri dans cette partie des positions austro-hongroises. J'ai moimême vu un très grand nombre de nos soldats et de Russes, qui avaient été blessés. » — Issaïlo MilosavlieviTCH, de Boutchié, 23 ans, du 12" régiment d'infanterie serbe. Evadé d'Autriche.
« Avec 40 autres de nos soldats, je fus dirigé de Bozen à Monte Celo sur le front italien. J'y suis resté plus d'un an et c'est là que j'ai réussi à m'évader. Nous étions employés à tous les travaux. Nous creusions des tunnels, transportions les canons et les munitions sur les posi-~ tions, etc. L'eflet de l'artillerie italienne était très puissant, mais, comme il y avait un grand nombre de prisonniers serbes et russes sur ces positions, nous en souffrions autant que les Autrichiens. 12 Russes ont même été tués par des balles. » — Alexandre Yovanovitch, 24 ans, de Milochevatz, du 8' régiment d'infanterie serbe. Evadé d'Autriche.
Les témoignages cités confirment d'une manière qui ne laisse aucun doute, que les Austro-Hongrois ont utilisé leurs prisonniers de guerre pour exécuter des travaux militaires en relation directe avec les opérations mêmes. On faisait creuser à ces hommes des tranchées et des tunnels, ils étaient chargés de porter les munitions aux positions, etc. ; bref, comme le dit Milosavlievitch, « les Autrichiens les employaient tout simplement comme leurs soldats ».
Les Austro-Hongrois vont essayer de se justifier en disant que leurs adversaires utilisaient aussi leurs prisonniers de guerre pour exécuter des travaux en rapport avec la guerre. 11 est parfaitement exact que les armées des
Alliés de l'Entente font et ont fait travailler les prisonniers
i'aux routes, au déchargement des trains, etc. Ces travaux
sont certainement en corrélation -avec l'action guerrière,
mais, d'abord, les Alliés n'usent que de leur strict droit de
réciprocité en ce qui concerne ces procédés. Si les Centraux et leurs vassaux avaient observé les prescriptions des règles de la guerre, il est certain que leurs adversaires auraient agi de même. Mais, puisque les premiers ont cru pouvoir s'affranchir de ces restrictions, les seconds seraient dans une situation d'infériorité manifeste en ne procédant pas de la même façon.
Cependant, jamais je n'ai vu sur ce front que les prisonniers bulgares; allemands ou austro-hongrois aient été employés à des travaux en relation directe avec les opérations mêmes. Ils ont été occupés aux routes à l'arrière, mais ils n'ont jamais creusé des tranchées et des tunnels sur les positions mêmes. Les Alliés ont toujours eu soin d'éviter que ces prisonniers collaborent aux combats proprement dits. Par contre les dépositions reproduites plus haut prouvent que les Austro-Hongrois n'ont pas eu les mêmes scrupules.
Mais ces dépositions démontrent également un fait encore plus grave : les Austro- Hongrois paraissent employer leurs prisonniers aux travaux militaires dans le but de les faire tuer par le feu de leurs ennemis. L'avantage qu'ils se promettent de tirer de ce procédé inqualifiable est double : ils économisent la vie de leurs propres hommes tout en ayant de la main-d'œuvre en suffisance, et ils se débarrassent ainsi également d'un grand nombre de prisonniers qu'ils n'auront plus à nourrir. Cela rentre dans le système d'extermination qu'ils ont adopté envers les malheureux Serbes.
Que pourront répondre les Austro-Hongrois aux témoignages des évadés serbes, témoignages qui sont un nouveau réquisitoire terrible contre leur façon de faire une guerre de barbares? Essa^^eront-ils de se justifier par le célèbre <> nécessité ne connaît pas de lois » du chancelier Bethmann-Hollweg ?