LA RÉVOLTE EN SERBIE
Au printemps 1917, une révolte a éclaté dans certaines contrées de la Serbie occupée par les Bulgares et les Austro-Hongrois. Ces derniers ont tout simplement nié l'existence d'une révolte dans la partie de la Serbie soumise passagèrement à leur administration. Les Bulgares ont cherché et cherchent encore aujourd'hui à présenter la révolte comme une petite sédition sans importance provoquée par des « comitadjis serbes », par de simples « brigands », qui molestent la population paisible. Ce que fut cette révolte en réalité, les témoignages serbes et bulgares suivants vont le montrer. Le lecteur se convaincra de son importance et il pourra en même temps juger les moyens qu'Austro-Hongrois, Bulgares et Allemands ont employés pour l'étoufter.
Voici d'abord la déposition d'un insurgé qui a réussi à gagner, par la montagne, le front de Salonique, où il a rejoint l'armée serbe :
« Les exécutions très fréquentes ont provoqué la révolte. Celle-ci a éclaté dans toute la région du Kopaonik, dans la partie occupée par les Bulgares comme dans celle occupée par les Austro-Hongrois. Les Bulgares avaient amené des Albanais et ceux-ci ont fait régner un régime de terreur. Bulgares. Austro-Hongrois et Albanais tuaient une masse de gens, pillaient les maisons et violaient les femmes. Dans le village de Rasboina, les Austro-Hongrois ont massacré plus de 2.000 personnes après la révolte. Les victimes étaient des hommes arrêtés dans les environs du village.
Avant la révolte, les Autrichiens avaient pour habitude d'envoyer des patrouilles de gendarmes dans les villages, patrouilles qui pillaient tout et pendaient, chaque fois, un grand nombre d'habitants. Le témoin a assisté, à Prokouplié et à Krouchevatz, à des pendaîlsons exécutées par les Austro-Hongrois. Ils tuaient les paysans qu'ils rencontraient dans la campagne. La révolte éclata le l3 février 191 7. Kosta Petchanatz, de Petch, était à la tête du mouvement. Il y avait environ 12.000 révoltés qui ont pris Prokouplié, Kourchoumlia, Lébané, Blatzé et Brousse. A Blatzé, Brousse et Ribarska Banya il y avait des Austro- Hongrois. Les insurgés ont fait i.5oo prisonniers à Brousse. Les Autrichiens ont envoyé des renforts, mais les Serbes ne se sont pas laissé prendre. A Prokouplié, ils ont fait prisonniers i.5oo Bulgares avec 4 mitrailleuses. Pour réprimer la révolte, les Austro-Hongrois ont tué indistinctement femmes et enfants et, après la révolte, ils ont presque dépeuplé le pays en déportant les familles. Les homines ont été envoyés en Autriche; le témoin ne sait pas ce qu'on a fait des femmes. Le commandant Popoff fut fait prisonnier à Prokouplié, mais il fut relâché ensuite. Le témoin ignore si, dans d'autres régions occupées par les Austro-Hongrois, il y a eu également des révoltes. Les insurgés ont tenu 25 jours avant de se retirer dans la montagne. Encore aujourd'hui (août 1917) il y a des combats. Ces combats sont livrés contre les Bulgares et les Austro- Hongrois». — VLASïiMUi VouKovncH, I9ans, de Komoritch, département de Podrinié, élève du gymnase de Chabatz, en dernier lieu au village de Balitza (Kopaonik). Il n'a pas été soldat, mais il a combattu avec les insurgés.
« Au mois de mars 1917, les Bulgares ont voulu recruter des troupes en Serbie envahie. Les Serbes ont envoyé d'abord une lettre au commandant de Leskovatz pour protester contre cette mesure contraire au droit des gens. Les / Bulgares ont passé outre et la révolte, sous la conduite de Kosta Petchanatz, a éclaté. Les Bulgares avaient annoncé dans leurs journaux que la population était heureuse de pouvoir servir dans l'armée bulgare. Lorsque les Serbes se sont révoltés contre cette mesure et lorsque les Bulgares
ont vu que près de 20.000 insurgés allaient se battre contre eux, ils ont prétendu que la révolte était commandée par le G. O. G. serbe pour soutenir l'offensive de Sarrail, Les Bulgares se sont vengés de la façon la plus brutale en tuant beaucoup de monde et en déportant le reste. Ils ont alors dit ouvertement que c'était le coup le plus terrible qu'on leur ait porté parce que, maintenant, ils ne pouvaient plus prétendre que la population du territoire occupé était bulgare. Après la révolte, on a permis aux troupes en Serbie de piller et de faire tout ce que bon leur. semblait. » — Bojidar Mladenovitch, de Skoplié, 24 ans, soldat serbe et déserteur du 11° régiment bulgare. Premier interrogatoire.
0 La révolte a éclaté dans les arrondissements du Kourcboumlia et de Lébané ainsi que dans la ville de Prokouplié à cause du recrutement par les Bulgares, qui avaient envoyé des commissions militaires dans ces régions. La population a «protesté et a renvoyé les commissions ei\ disant que les Serbes ne pouvaient pas être pris comme recrues bulgares, puisque toutes ces régions n'étaient pas encore définitivement incorporées à la Bulgarie. Les autorités bulgares ont fait venir toutes leurs troupes qui se trouvaient dans ces arrondissements ainsi que celles de Nich, auxquelles on a adjoint encore la i3^ division de montagne- de Skoplié, quelques unités de Sofia et des détachements allemands. Ces troupes s'étant attaquées à la population, la révolte a éclaté et a duré 20 jours. Les Bulgares ont incendié tous les villages des arrondissements nommés ci-dessus et en ont déporté la population en Asie Mineure. Les internés affirment que la révolte a éclaté vers Pâques à cause du recrutement. Un prisonnier serbe a dit à ce propos au témoin que les commissions de recrutement avaient été désignées et qu'on devait commencer ce recrutement par les arrondissements de Leskovatz et de Lébané. La commission s'était même rendue dans un village près de Lébané, mais les habitants ont refusé de la recevoir et l'ont renvoyée avec une lettre au commandant de la place de Leskovatz, lettre dans laquelle ils affirmaient que ce recrutement était contraire au droit international. Le même prisonnier serbe a affirmé aussi au témoin que le
chef de la révolte était Kosta Petchanatz. Il y a des bandes d'insurgés serbes dans les arrondissements de Poreteh, de Kounianovo, Prechevo, Vrania et Kourchoumlia. Il y a aussi des bandes albanaises dans les arrondissements de Guilané, Gostivar, et Débar qui se sont mutinées par suite du manque de vivres. » — Le témoin f>récédent, second interrogatoire.
« J'ai entendu dire au mois de mars, à Roustchouk, qu'une révolte avait éclaté en Serbie du côté de Prokouplié. Cette révolte aurait été dirigée par Kosta Petchanatz, aidé d'un commandant bulgare qui avait adhéré à ce mouvement avec 400 soldats. Il y aurait eu aussi un officier monténégrin et un officier russe. D'après ce que m'a dit M. Joutchitclî, instituteur à Pirot, la révolte a pris de grandes proportions. Les combats ont duré douze jours. Les nôtres avaient 12 canons et 8 à 10 mitrailleuses. Ils auraient eu le dessus, si les Bulgares n'avaient pas reçu des renforts autrichiens de Krouchevatz. A la fin, les insurgés se sont retirés dans la montagne, où ils se trouvent encore. Les Bulgares ont incendié, après la révolte, toutes les localités de cette région et ont interné tous ceux qu'ils n'ont pas tués. » — Vélia Mantchitch, d'Oraovtzi, sergent dans l'armée serbe et déserteur bulgare.
< Nous avons appris près de Dervène qu'il y avait des combats autour de Nich. Nous avons aussi entendu des coups de canon et nous avons cru que c'était l'armée serbe qui arrivait. Les Bulgares ont exécuté tous les insurgés qu'ils ont pris. On m'a dit que l'insurrection avait commencé avec l'arrivée de francs-tireurs monténégrins, qui s'étaient dispersés dans la montagne. C'est un garçon de Lébané qui m'a dit cela. 5 à 8 hommes de Chtipina, mon village, avaient rejoint les insurgés. Les Bulgares sont partis de suite à leur recherche. Les combats se sont poursuivis pendant quinze jours dans la contrée de Leskovatz, de Prokouplié, Nich et Bouban, où il y avait des canons bulgares. » — Douchan MANon.ovncH, de Chtipina, 32 ans, en dernier lieu gendarme serbe du détachement de Tétovo. Evadé des Bulgares.
« Vers la mi-février on a entendu des salves d'artillerie du côté de Nich. On croyait que c'étaient les Alliés qui arrivaient. Les combats ont eu lieu sur les hauteurs et au nord de Nich. Tous les prisonniers, qui étaient au nombre de plusieurs centaines (Russes et Roumains), ont immédiatement été internés dans la forteresse. » — 3 soldats RUSSES, évadés des Bulgares.
<< Au mois de mars 1917, notre population de Vrania, de Kourchoumlia et de Prokouplié s'est révoltée. Les soldats ennemis ont raconté partout que la révolte aurait été étouffée de la façon la plus sanglante. Je n'ai pu apprendre aucun détail sur ces faits. ' — iMarie, femme de Mu^outinh MiLKOviTCH, de Belgrade.
« Montagne du Gaitan , le 10 mai 1(^17. — Mon cher Tchéda. Me voici dans la montagne qui est devenue ma triste demeure. Le 28 avril, je me suis évadé du cachot bulgare, où j'ai été enfermé api:ès avoir été cerné et fait prisonnier dans la révolte, près de Kourvine-Grade, où nous autres, qui étions 25.000 insurgés, avions d'abord livré combat à une division allemande que nous avons battue et contrainte de prendre la fuite. Après quoi, nous avons été attaqués par deux divisions bulgares munies de beaucoup de canons et de mitrailleuses. C'est là que, dans un combat sanglant, j'ai été fait prisonnier avec d'autres camarades. Je fus ensuite mis en prison et, finalement, condamné à la pendaison. Mais, pendant la nuit, Tcholitch attaqua Prokouplié, tua les gardes et nous mit en liberté, en sorte que "nous sommes de nouveau dans la montagne. Nous sommes plus de 5.000 insurgés et il y en a encore plus dans les montagnes Ces actes barbares (recrutement et déportations) des cruels Mongols ont provoqué la révolte à cause des cris de détresse des enfants et de leurs mères qui, dans leur malheur, ont attaqué les soldats bulgares avec des pierres. La révolte commença tout de suite et les Bulgares montèrent des potences à tous les carrefours et firent pendre beaucoup de femmes et d'enfants, ce qui exaspéra le peuple et tout le monde se lança à l'assaut des magasins bulgares. Les homines et les femmes se procu-
rèrent ainsi des armes à Prokouplié d'abord, à Leskovatz, Lébané, Vrania, VHassotintzi, Zayétchar, Kniajevatz, Pojarevatz ensuite, de même que dans tous les villages occupés par les Bulgares. Il était entendu qu'on marcherait tous sur Nich, mais nous étions en avance sur les autres et c'est ainsi que nous avons été attaqués d'abord par une division allemande qui a été battue et qui a perdu 8oo soldats. Il y a eu des combats du côté de Lébané, de Leskovatz et de Prokouplié et nous nous acheminâmes vers Nich, où nous avons pris les magasins, mais où nous avons rencontré aussi deux divisions bulgares. Il y eut des combats sanglants. Nous avons eu d'abord le dessus, mais les Bulgares ont poussé devant eux nos femmes et nos enfants de façon que c'était sur eux que nous devions tirer. Nous nous sommes retirés alors dans la montagne à Kourvine-Grad^, où il y eut des combats terribles au cours desquels arrivèrent des renforts magyars qui nous attaquèrent par derrière. C'est là que, avec une dizaine de camarades, je fus fait prisonnier parce que j'étais exténué. On nous condamna à la pendaison, mais, pendant qu'on était en train de monter les potences, un bataillon d'insurgés fit irruption à Prokouplié, tua les gardes et nous délivra. Nous nous sommes sauvés dans la montagne du Gaitan. Peutêtre serai-je mort lorsque tu liras cette lettre, mais la révolte ne cessera pas, car les Bulgares travaillent systématiquement à la destruction de notre race Voilà, mon
cher Tchéda, une pâle image de ce qui se passe en Serbie. La révolte ne pourra être étouffée par aucune force au monde et elle s'élargit sans cesse. Il y a parmi nous aussi des insurgés bulgares de la région de Vidine et de Srédatz {Sofia) qui ont déserté l'armée. Cette lettre te sera remise par un Serbe de Bulgarie que nous avons fait prisonnier et que nous avons relâché parce qu'il a juré de te la remettre sur le front de Salonique. Il était blessé et nous l'avons pansé; il est guéri et a laissé ses enfants à Leskovatz. Maintenant adieu, mon cher Tchéda; je suis sûr que nous ne nous reverrons plus jamais, mais que cette lettre te serve de souvenir de la belle vie que nous avions jadis et qui est terminée. Jours de détresse, cruel destin, pauvre
patrie ! La main me tremble et mon cœur se raidit, car j'entends sans cesse les cris des enfants réfugiés dans la montagne. » — Lettre de Svétozar PopovncH, instituteur, commandant d'un bataillon d'insurgés, à Tchéda Tomitch, capitaine à la division de la Morava (tué à l'ennemi), 10 mai 1917.
La déposition suivante montre comment les Bulgares ont profité de cette révolte, causée par leur cruauté, pour exterminer la population serbe :
« Au mois de mars, j'ai vu,- de mes propres yeux, une trentaine de trains pleins de Serbes qu'on transportait en Asie Mineure. C'était au moment de la révolte en Serbie. Je me trouvais alors, comme je l'ai déjà dit, à Andrinople, à l'école des sous-officiers. Cette école se trouvait tout près, à cinq minutes environ de la gare, et je sortais chaque fois qu'on disait qu'un train d'internés serbes passait. Ainsi, j'ai vu presque tous les trains, et ceux-ci étaient toujours bondés de Serbes internés. Parmi eux, j'ai vu des jeunes gens de i5 ans, des hommes de tout âge jusqu'à 5o ans et plus. J'ai vu aussi des femmes, mais peu, à peu près une dizaine. Les voitures, des wagons à bestiaux, où étaient parqués ces malheureux, étaient gardées par des sentinelles qui ne permettaient pas qu'on abordât les gens et qu'on leur parlât. Tous ces hommes portaient le costume du paysan serbe. Je n'ai pas remarqué qu'il y eût des citadins parmi eux... Au mois de février ou mars 1917, en allant d'Andrinople au front en passant par Sofia, j'ai vu à la gare de la capitale bulgare environ 4. 000 personnes : des paysans serbes internés, qui devaient être expédiés en Asie Mineure. Ils attendaient le train qui devait les transporter. J'ai passé une journée à Nich, le i5 mars, et j'y ai pu constater qu'on avait fermé toutes les boutiques, les magasins et les cafés. On avait défendu à tout le monde, sans exception, de sortir de la maison... Au front, des soldats bulgares, qui avaient participé à la répression de la révolte en Serbie, m'ont raconté ce qui s'y est passé. Ainsi, ils m'ont affirmé que, dans les villages, on s'emparait d'abord du maire,
du pope, du secrétaire de la commune, en général de tous les notables. On les interrogeait ensuite devant toute la population et on leur demandait de désigner les maisons où il y avait des insurgés. Après l'interrogatoire, on les fusillait tous devant les villageois. On a cherché des insurgés dans toutes les maisons, qu'on fouillait de fond en comble, et puis, ne les trouvant pas, on chassait tous les membres de la famille et on mettait le feu aux bâtiments. Souvent le feu se communiquait aux autres maisons du village, et, de cette façon, beaucoup de villages ont été complètement détruits. Les chefs militaires ont approuvé et encouragé toutes ces horreurs, les massacres, les pillages, les viols, etc. On voulait faire une répression impitoN'able, qui devait montrer à la population ce qu'il en coûte de faire une révolte, et aussi l'empêcher de recommencer, j'ai été retenu une journée à Nich paixe que les communications de la ligne Nich-Vrania étaient coupées, les révoltés ayant détruit le pont près de Djep. » — Georges Todorovitch, infirmier serbe, enrôlé dans l'armée bulgare et déserteur, comme sergent, du i5'' régiment bulgare.
« Un détachement de révoltés de 900 hommes, avec un peu de cavalerie, a passé par Ristovatz. Dans le combat qu'il a livré aux troupes bulgares et allemandes, près de la gare de Ristovatz, 29 Bulgares et 9 Allemands ont été tués. Pour se venger, les Bulgares ont incendié Ristovatz. C'est ce détachement de révoltés qui a détruit le pont du chemifi de fer, près de la gare de cette ville. » — Yordan Krste Sochitch, de Bouyanovatz, sergent du 2' régiment d'infanterie serbe, déserteur bulgare.
Dépositions de prisonniers bulgares
A'' f02, du 4J régiment bulgare, 2 division de la Thrace : « Le témoin sait qu'il y avait 10.000 insurgés et qu'ils avaient 4 canons, restés enterrés dans un cimetière de Nich depuis la retraite de l'armée serbe, et des mitrailleuses. Un détachement de 100 cavaliers a attaqué et a tué 35 Bulgares et 45 Allemands sur le pont près de
Ristovatz. Les insurgés ont lait prisonniers 8oo soldats bulgares. La révolte a commencé quand on a eu reçu les instructions qu'un ofiicier serbe a apportées en avion. Elle a été étouftée après deux semaines de combats. Parmi les insurgés, il y avait aussi des femmes, qui ont provoqué l'admiration des soldats bulgares. »
N° io3, du 2" régiment d'artillerie de montagne, y' batterie : « Le témoin a entendu dire que, pendant la révolte, il y avait 4. 000 insurgés à ^'astrebatz et 2. 000 près de Ristovatz, où trois compagnies bulgares furent cernées, désarmées et renvoyées en Bulgarie. Tous les insurgés serbes, jusqu'à 60 ans, ont été déportés en Asie Mineure. Les autres hommes, de i5 à 60 ans, ont été envoyés en Bulgarie au commencement de mai. La division de montagne, qui compte beaucoup d'Albanais parmi ses soldats, devait faire la chasse aux Serbes. On a massacré beaucoup de femmes et d'enfants et on a incendié toutes les maisons de la région de Leskovatz, Vlassotintzi, Vrania et Pirot. Des vieillards du dernier ban montent la garde dans la montagne, où il y a encore des insurgés. Le témoin a vu de nombreux groupes de déserteurs dans les montagnes de Rila et près de Djoumaja (Bulgarie). Il a entendu dire qu'il y en avait beaucoup aussi du côté de Plevna, dans la Stara Planina. Il y a de même un grand nombre de Serbes et de Bulgares qui errent, en bandes, en Serbie. Bossilgrade a été incendiée il y a environ un mois. Les révoltés étaient arrivés à 12 kilomètres de Kustendil avec l'intention d'y attaquer le quartier général bulgare, mais on a pu appeler à temps, par téléphone, des troupes de Radomir, Bresnik, Doupnitza et Sofia. Il y a eu un combat près de Djouchevo, puis les bandes sont retournées en Serbie. Ces insurgés n'avaient pas de canons, comme dans l'affaire de Nich, mais ils avaient des mitrailleuses. »
A^" 104, du 4S" régiment d'infanterie bulgare : « Une institutrice de Vrania, originaire d'Ochrida, m'a dit que les Bulgares ont incendié 70 villages dans les départements de Vrania et de Prokouplié. »
— 3oo —
A^" lo5. 2J, ans, sous-officier au 3' régiment d'infanterie bulgare : « Pendant )a ré^olte, je nie trouvais à l'hôpital à Nich. J'ai appris d'un de mes camarades, qui était venu me voir, que les Serbes, d'accord avec un certain nombre de Bulgares, s'étaient révoltés. Ils étaient au nombre de i5.000. Une brigade allemande et une bulgare ont été envoyées pour réprimer la révolte. Le plus fort mouvement eut lieu du côté de Prokouplié. On a capturé environ 6.000 insurgés, les autres se sont enfuis dans la montagne. Parmi les révoltés, il y avait près de 2.000 Bulgares. Les prisonniers ont été, tous, immédiatement tués avec des mitrailleuses par les Allemands. Il y avait 10 grandes fosses devant lesquelles se trouvaient les pieux auxquels on attachait les insurgés. Dès qu'il y en avait 10 de tués, on en amenait 10 autres, et ainsi de suite. Une partie des révoltés serbes a été envoyée en Asie Mineure . Les Bulgares insurgés étaient des soldats déserteurs. On dit qu'une bande de ces déserteurs s'est montrée au nord de Doiran, oli elle a livré combat. Tous les soldats connaissent la réNolte, mais ils disent qu'elle a éclaté trop tôt. et c'est pourquoi elle n'a pas eu de succès. >»
A'° 8ù, officier du 32' régiment bulgare : « Il y a\'ait environ 1 0.000 insurgés, mais seulement 3.000 d'entre eux étaient armés. Quant aux causes de la révolte, le témoin croit qu'elle avait pour but d'appuyer l'offenslNe des Alliés venant du Sud. Il sait que d'autres prétendent qu'elle a éclaté après le passage de la commission de recrutement bulgare, et cela pour éviter l'incorporation des hommes dans l'armée du Cobourg. Le centre de la révolte fut Prokouplié, mais elle s'est étendue à Kourchoumlia, Leskovat/. et Soko Banja. On désigne comme chef des insurgés le voïvode Kosta (Petchanatz), qu'on a surnommé le « colonel Kosta ». Les révoltés avaient deux canons de montagne. Ils avaient découvert des armes et des munitions enterrées. Les insurgés ont fait pendre, à Prokouplié, plusieurs Serbes notables qui avaient accepté du service chez les Bulgares. Ils réquisitionnaient des vivres et du bétail qu'ils envoyaient dans les montagnes. Les campagnards
— 3oi —
auraient eu peur d'eux et les auraient dénoncés. Les insurgés ont détruit un pont sur la ligne Nich-Vrania, mais ils n'ont pas endoinmagé autrement la ligne de chemin de fer. On a envoyé à Prokouplié, pour la répression, d'abord le premier régiment en garnison à Nich, ensuite les 39'" et 25'' régiments de la première division, ainsi que les soldats qui allaient en congé ou en revenaient. Ces derniers furent arrêtés à Nich, armés, et, lorsqu'on en eut formé un bataillon, envoyés contre les insurgés. Tous ceux de ces derniers, qui furent pris, ont été tués. Quelques-uns, cependant, sont encore en prison. Le témoin prétend que la population n'a pas été maltraitée. On racontait dans le peuple que les chefs des insurgés étaient venus de Salonique en avion. Des insurgés, qui furent pris, ont dit que le prince Alexandre était, luimême, venu parmi eux (! ! !). »
A^° <S5, sous-officier du 2'' régiment d'infanterie bulgare, premier interrogatoire .• « Les paysans serbes, tout spécialement ceux de la région de Leskovatz, maltraités par les Bulgares, se sont révoltés il y a environ un mois et demi (l'interrogatoire a eu lieu au commencement du mois de mai 1917). On dit qu'ils étaient au nombre de 25.000. Une brigade a été envoyée contre eux et la révolte a été réprimée. Les troupes de répression ont commis beaucoup de cruautés. Tous les jeunes gens de la contrée de Leskovatz ont été envoyés en Asie Mineure. Le peuple bulgare n'a pas été content qu'on envoie des chrétiens chez les Turcs, car, malgré tout, les Serbes sont des orthodoxes comme les Bulgares. Mais en haut lieu on estimait que, chez les Turcs, ces jeunes gens seraient « mieux maltraités ». Quelques soldats révoltés du 2' régiment bulgare se sont réfugiés dans la montagne, où ils ont rejoint les insurgés serbes. »>
Second interrogatoire du même témoin : « Le témoin a appris qu'il y avait en Serbie environ 25.000 hommes qui s'étaient révoltés contre le régime bulgare. Ils se seraient procuré des fusils, deux mitrailleuses et deux canons de montagne. On a envoyé un bataillon à Leskovatz. Ce
bataillon a pris tout ce qu'il y avait à manger et a terriblement maltraité la population. On a envoyé des Allemands en d'autres endroits pour étouft'er la révolte. Ceux-ci ont été tués par les insurgés. Alors on a fait venir la première division de Sofia. Celle-ci s'est rendue maîtresse de la situation en employant les mesures les plus cruelles. Enfin, le général Mackensen a donné ordre que tous les révoltés et tous les Serbes en état de porter les armes, soient envoyés en Asie Mineure. »
N° 106 , du 2" régiment d'infanterie : « Le témoin a entendu dire que des prisonniers serbes, évadés d'Autriche et revenus dans leur pays, s'étaient révoltés. Il était à Plovdive au moment de la révolte. Celle-ci a eu lieu du côté de Leskovatz, Soko Bania et Vrania. On a envoyé des troupes qui ont pris une quinzaine de révoltés (?). »
yV° 70/ , du 3' régiment d'infanterie : « Le témoin n'a fait que passer en Serbie et il ne s'est arrêté nulle part. Il a bien entendu parler de la révolte en Serbie, mais il ne sait rien de précis sur ce point. Il a entendu dire qu'on avait envoyé des soldats pour réprimer la révolte. C'étaient des -troupes bulgares et allemandes, mais il ne sait pas combien on en a envoyé. »
A'° 10H , caporal au .V régiment d'infanterie : « Le témoin a passé à travers la Serbie en chemin de fer. Il a entendu dire qu'il y avait une révolte et qu'on voulait détruire les voies ferrées. Il ne sait pas s'il y avait beaucoup de révoltés, mais on lui a raconté qu'on avait envoyé des soldats pour réprimer la révolte et qu'on a déporté les insurgés en Asie Mineure. Son père lui a écrit qu'il y avait des insurgés serbes dans les forêts et qu'ils se nourrissaient de ce qu'ils trouvaient. »
N° lot), caporal-infirmier au 2'' régiment : « Le témoin a entendu dire qu'il y avait des « comitadjis » en Serbie et qu'on a envoyé une division pour les capturer. »
A'° 1 uj, sergent du 2" régiment d'infanterie : « Il y a eu une révolte en Serbie et on a envoyé les révoltés en Bulgarie et en Turquie, »
jV° 111, du 21' régiment d'infanterie : « Beaucoup de
révoltés bulgares du 2\'^ régiment ont rejoint les insurgés serbes. La révolte serbe a eu lieu au mois de mars. Le témoin n'était pas en Serbie au moment de l'insurrection, mais on a annoncé aux soldats qu'elle avait été étouffée. Le témoin sait que les insurgés ont été envoyés en Asie Mineure. C'est la première division bulgare qui a réprimé la révolte. Il y avait des officiers allemands dans cette division. A la suite de la révolte on a interné beaucoup de gens. Ceux qu'on a pris ont été martyrisés pendant l'interrogatoire. La révolte a eu lieu du côté de Nich et de Leskovatz. Quelques-uns disent que les insurgés étaient au nombre de 1 5.000, d'autres au nombre de 20.000; il est certain en tout cas qu'il y en a eu au moins 12.000. Pendant un mois et demi, les Bulgares craignaient beaucoup que la révolte ne recommençât et ils n'ont cessé d'envoyer des troupes. »
N° 112, du 21 régiment iVinfnnterie : « 1 3.000 liommes à peu près se sont révoltés en Serbie et se sont procuré des fusils et même des mitrailleuses. Les Bulgares ont envoyé la première division pour réprimer cette révolte, qui a duré près de deux mois. De ceux qui ont été pris, les vieux ont été retenus en Bulgarie, les jeunes ont été envoyés en Asie Mineure. Pendant la répression par les troupes bulgares, beaucoup de villages ont été détruits. On a violé les femmes et on a beaucoup pillé. »
A^° ii3, du K)*^ régiment d'infanterie : « Lors de la révolte, défense a été faite à tout le monde (dans la Serbie du Nord) de dépasser vers le Sud Paratchine. Ainsi le témoin n'a rien su de précis sur la révolte. Il n'a appris ce qui s'était passé qu'à Prokuplié, par un sous-officier qui y était en garnison. »
Plusieurs témoins disent que des révoltes avaient également éclaté sur le territoire bulgare. Le fait paraît parfaitement exact, à en juger d'après les dépositions suivantes r
A^° / 14, prisonnier bulgare du 2" régiment d'infanterie : << Le 21' régiment d'infanterie bulgare, après avoir subi de fortes pertes, s'est révolté parce qu'on voulait le maintenir sur la ligne de feu. Les soldats ont tué les officiers. Les
troupes allemandes ont réprimé cette insurrection et 800 hommes ont été condamnés à vingt ans de travaux forcés. Quelques-uns des condamnés ont pu s'évader et se sont réfugiés dans la montagne, où ils ont rejoint les insurgés serbes. »
« Au mois de juin 1917, il y a eu une sédition dans la huitième division sur le front de Gevgeli. Les soldats demandaient la paix. 14 officiers furent tués, dont deux chefs de bataillon. Le général Jekoff a dû venir en personne. Il y a eu aussi une révolte dans les environs de Kustendil, il y a de cela un mois et demi. Les insurgés ont attaqué Bossilgrade et l'ont incendiée. Les soldats disent que les insurgés étaient des déserteurs bulgares et des prisonniers serbes, russes et roumains. En même temps il y eut une révolte près de Gostivar. Deux bataillons de mon régiment sont partis pour rétablir l'ordre. » — Vélia Mantchitch, sergent serbe et déserteur bulgare.
« Pendant ma fuite du mois de mai j'ai appris par mes gardes, qui m'ont battu, que Bossilgrade avait été incendiée. Des prisonniers bulgares au camp anglais m'ont également dit que Bossilgrade avait été complètement brûlée par les insurgés et les déserteurs bulgares. » — Douchan Manoilovitch, 32 ans, en dernier lieu gendarme serbe du détachement de Tétovo. Évadé des Bulgares.
De tout ce qui précède, il résulte donc nettement que les causes de la révolte furent les mauvais traitements infligés à la population aussi bien par les Bulgares que par les Austro-Hongrois et également le recrutement forcé auquel procédait le gouvernement de Sofia sur territoire serbe. Les prisonniers bulgares avouent eux-mêmes le fait. Il y en a bien quelques-uns, comnie l'officier N" 86, qui expliquent la sédition par un plan militaire conçu en collaboration avec le G. O. G. serbe de Salonique. C'était là la thèse officielle des journaux bulgares. Aujourd'hui ils veulent faire croire à de simples bandes de brigands qui terrorisent les habitants pour pouvoir piller. Le témoin N" 86 sent très bien que cette thèse est très difficile, sinon impossible à soutenir. Car, si on peut faire parvenir
quelques messages dans un pays occupé par un ennemi en pleine force et, par-dessus le marché, très soupçonneux, il est impossible d'y préparer de loin un mouvement aussi sérieux que celui du printemps 1917 et de l'aider matériellement par l'envoi de canons, mitrailleuses, munitions, etc. Aussi l'officier du 32" régiment bulgare a-t-il soin d'ajouter que « d'autres déclarent que la révolte a éclaté après le passage de la commission de recrutement bulgare pour éviter l'incorporation des hommes dans l'armée du Cobourg ».
Comme je l'ai dit au commencement de ce chapitre, les Austro-Hongrois ont tout simplement nié l'existence d'un soulèvement de la population des territoires occupés par eux. La déposition de Vlastimir Youkovitch, à laquelle je pourrais en joindre d'autres tout à fait pareilles faites aussi par des insurgés évadés, ^montre ce qu'il faut penser de ce démenti austro-hongrois. D'ailleurs le monde a pu apprendre, au cours de cette guerre, ce que valent les démentis de l'Autriche-Hongrie, la créatrice du procès Friedjung, de l'affaire Prohaska, du procès de Banialouka, etc., et on se rappellera toujours le communiqué officiel de l'État-Major de ce pays, qui transformait en une « heureuse retraite » le désastre complet des troupes de Potiorek en Serbie à la fin de l'année 1914.
Les Austro-Hongrois ont commis des crimes sans nom dans la Matchva serbe à la fin de l'année 1914. Je les y ai constatés de mes propres yeux et j'en ai rendu compte au gouvernement serbe dans un rapport qui a été publié depuis. Vienne et Budapest ont essayé de les nier de toute façon. Cette fois encore, dans leur haine de tout ce qui est serbe, ils cherchent à faire disparaître le plus granti nombre possible d'habitants de ce malheureux pays. Bien que nous ne puissions pas aller constater de nos propres yeux, comme en 1914, cet essai d'extermination, nous en possédons, ainsi que je l'ai montré dans les chapitres précédents, assez de preuves.
Faut-il s'étonner qu'à la fin la population serbe, si patiente, mais si ardemment patriotique, se soit révoltée contre ses bourreaux?
ÏI est donc bien établi que la révolte en Serbie au printemps de 1917 a éclaté en territoire occupé soit par les Bulgares soit par les Austro-Hongrois et que les causes de cette révolte sont les mauvais traitements subis par la population et, sous les Bulgares, le recrutement des sujets serbes, contraire à toutes les lois et de la dernière inhumanité.
Notons à cette place que, suivant des témoignages concordants et provenant de sources différentes, les insurgés serbes ont été renforcés par quelques centaines de Bulgares. Je suis loin de croire que tous ces Bulgares ont rejoint les révoltés serbes parce qu'ils sentaient le tort que leur nation avait commis envers ceux qui avaient collaboré à sa libération. Beaucoup, comme le prouve la sédition du 21'' régiment bulgare, en avaient tout simplement assez de la guerre et se sont joints à ceux qui combattaient leur gouvernement, qu'ils rendent responsable de leurs maux. Mais d'autres ont sûrement aussi embrassé la cause des Serbes révoltés, parce qu'ils se rendaient compte du tort commis par leur pays et parce qu'ils vo3'aient que la liberté était du côté des insurgés serbes et non pas du côté de leur gouvernement, vendu aux Centraux.
D'ailleurs, d'après les renseignements recueillis par le Ministère de l'Intérieur serbe, il y aurait beaucoup de déserteurs — des mécontents — en Bulgarie. 94. 000 condamnés, dont les peines varient de 5 à 14 ans de travaux forcés, se trouveraient dans les pénitenciers de Prilep, Nich, Solia, Sliven, Pazardjik, Plovdive, Stara et Nova Zagora, Nevrokop et Stroumitza. De plus, il y aurait beaucoup de déserteurs dont on n'a pas pu se saisir, et qui commettraient des désordres de toute nature.
La révolte a éclaté au mois de février v. s.), le i3 février, affirme V^oukovitch. Depuis la guerre, les Bulgares emploient le calendrier grégorien, ce qui porte la date du début de la révolte à la fin de février, commencement de mars. Les régions où s'est étendue la révolte sont : Prokouplié, Kourchoumlia, Lébané, Blatze, Brousse, Ribarska Banja (localités se trouvant dans la région du Kopaonik), Ristovatz, Jastrebatz, Leskovatz, Vlassotintze, Wania,
Pirot, Kourvinegrade, Nich. Blat/e, Brousse et Ribarska Banja sont sur territoire occupé par les Austro-Hongrois.
La lettre de Svétozar Popovitch indique déjà qu'il y a eu également des révoltes du côté de Zaitchar, Kniajevatz et Pojarevatz. Il est certain que les Bulgares ont tué dans le seul village de Kobilje, près de Pojarevatz, environ 200 hommes, femmes et enfants.
Combien y a-t-il eu d'insurgés? Les témoins donnent des chiffres très difïérents. Les uns parlent de 23.000, d'autres de i5.000, de 12.000, de 10.000, etc. Il est impossible de fixer dès maintenant leur nombre exafct. Nous le saurons seulement après la guerre, et je crois que, même à ce moment, nous devrons nous contenter d'un chiffre approximatif, car dans un mouvement populaire et révolutionnaire comme cette insurrection, les chefs eux-mêmes ne connaissent pas exactement le nombre de leurs partisans. Il me semble cependant certain que le nombre des révoltés a dépassé 10.000. 10.000 est un trop gros chiffre pour qu'on puisse faire croire, comme le voudraient les Bulgares, qu'il s'agit de vulgaires bandes de brigands et de pillards.
La lettre de Popovitch parle des femmes qui se procuraient des armes pour combattre avec les hommes contre le cruel envahisseur. Je crois qu'il y a eu certainement des femmes qui, poussées à bout, ont pris part à la révolte. Mais leur nombre n'a pas dû être considérable. Les Bulgares profiteront sûrement de ce fait, lorsqu'ils devront rendre compte de leurs méfaits, pour essayer de s'excuser en prétendant que les mesures prises par eux étaient néces^ saires (massacres de femmes et d'enfants, déportations, etc.), puisque toute la population, femmes comprises, aurait participé à la révolte.
Cette excuse hypocrite ne tient pas debout et il faut qu'on la réduise à néant dès à présent. D'abord ces femmes, si vraiment elles ont pris les armes, ce que je crois, ont été poussées à cet acte de désespoir par la cruauté même des Bulgares. C'étaient des mères, des sœurs des jeunes Serbes que l'envahisseur barbare voulait forcer à combattre et à tuer leurs pères et leurs frères! L'Histoire appelle de telles femmes des Saintes et non pas des Criminelles pour
lesquelles on doit dresser des potences! D'ailleurs tous les Bulgares ne paraissent pas moulés dans le même moule, car le prisotinier-témoin N" 102 déclare : « Parmi les insurgés, il y avait aussi des femmes qui ont provoqué l'admiration des soldats bulgares. » Est-ce que le sentiment d'admiration est compatible avec l'application de la peine du gibet?
Tenons pour certaine la présence de quelques femmes <Jans les ravigs de ceux qui défendaient le dernier bien que l'occupant leur a laissé, l'amour et l'aftection de leurs proches. Mais cela autorise-t-il les Bulgares à tuer et à exterm^net. par la' déportation les autres, celles qui n'ont pas touché un fusil, et celles-là sont sûrement la grande majorité? Et pourquoi tuer et déporter les enfants qui, matériellement, n'ont rien pu faire? Le gouvernement de Sofia veut-il faire croire au monde que des enfants de 5, 6, 7, 8 et 10 ans ont été des révoltés qu'il a fallu combattre le fusil à la main? Certainement les fusils étaient rares parmi cette population soumise à une domination cruelle et inquisitoriale. Ces gens de Sofia s'imaginent-ils pouvoir rendre plausible au public tant soit peu critique que les chefs de l'insurrection ont gaspillé leurs quelques armes et leur peu de munitions en les donnant aux enfants? Et pourquoi brûler les villages? Est-ce que, en agissant ainsi, on ne fait pas souffrir inutilement et injustement des innocents?
Les Bulgares, par leur conduite, par leur recrutement criminel des sujets serbes, ont eux-mêmes provoqué la révolte, qui fut un acte de désespoir. Ces mêmes Bulgares avaient signé l'article 48 de la Convention de la Haye, qui dit : « L'autorité du pouvoir légal ayant passé de fart entre les mains de l'occupant, celui-ci prendra toutes les mesures qui dépendent de lui en vue de rétablir et d'assurer, autant qu'il est possible, l'ordre et la vie publics en respectant, sauf empêchement absolu, les lois en vigueur dans le pays. " Et encore cet autre article 5() qui stipule qu'« aucune peine collective ne pourra être édictée contre les populations à raison de faits individuels ->. Si ces gens, et aussi leurs alliés austro-hongrois, avaient respecté ces deux articles, la révolte en Serbie n'aurait jamais eu lieu et des
milliers de vies 'auraient été épargnées. On ne lit pas sans frémir la fin de cette lettre de Popovitch :
« La main me tremble et mon cœur se raidit, car j'entends sans cesse les cris des enfants réfugiés dans la montagne. »
Combien de temps la révolte a-t-elle duré? Les témoins A arient dans leurs indications. Les uns nous parlent de dix jours, d'autres de i5, de 20 et de 25 jours. Peu importe. En tout cas elle était sérieuse, puisque les Centraux et leurs alliés ont dû envoyer des divisions pour l'étouftér. C'est là encore une preuve de la fausseté de l'allégation bulgare affirmant qu'il ne s'agissait que de quelques bandes de vulgaires brigands, car, pour combattre de telles bandes, 6n n'a pas besoin d'envoyer des drvisions Çjylgares et austrohongroises et des détachements allemands armés de tout l'appareil guerrier moderne. ' •' . • ,
Les insurgés ont eu d'abord des succès sérieux. Us ont fait des centaines de prisonniers, qu'ils ont- relâchés pendant que les ennemis tuaient les leurs. Ils ont dîi.cé'der etse sont retirés à la montagne. Les témoins nous disent que les combats contre les Bulgares et les Autrichiens durent encore, ou plutôt, duraient encore lorsque j'ai procédé à l'interrogatoire de ces gens au courant de l'été 1917.
La répression de la révolte par les Austro-Bulgaro- AUemands fut impitoyable. Sur ce point, tous les témoins serbes et la plupart des prisonniers bulgares sont parfaitement d'accord. Ils sont également unanimes à déclarer que tous les insurgés échappés aux massacres, de mêine que la population des contrées où la révolte a eu lieu, ont été envoyés en Asie Mineure « parce que », comme le dit ce sous-officier du deuxième régiment bulgare, « chez les Turcs ils seront mieux maltraités ». Il est certainement difficile de dépasser les Bulgares en cruauté, mais les massacres des Arméniens nous ont démontré que les Turcs aussi sont passés maîtres dans l'inhumanité.
Enfin, il faut encore relever que les autorités bulgares paraissent avoir cherché à cacher, dans leur propre pays, l'existence de cette révolte. Les soldats prisonniers, à
3io —
l'exception de quelques-uns qui étaient bien renseignés, avaient bien entendu parler vaguement d'une révolte, mais ils ne savaient rien de précis. Pourquoi ce mystère vis-à-vis de leurs propres soldats ? Tout simplement parce que les dirigeants de Sofia avaient peur de la contagion de l'exemple. N'avaient-ils pas eu la sédition du 21- régiment, l'insurrection de Bossilgrade, etc. ? Et à Sofia, on savait aussi que des centaines de leurs déserteurs sont allés rejoindre les révoltés serbes. La circulaire du Ministère de la Guerre, citée à plusieurs reprises, montre bien la peur des autorités qui essaient de baptiser des séditions sérieuses de simples « cas regrettables » et qui cherchent à tranquilliser les soldats qui, au front, s'inquiètent de ces « cas ».
La révolte en Serbie, un acte de désespoir de la population exaspérée, a fourni aux Austro - Hongrois et aux Bulgares une nouvelle occasion de renforcer encore leurs mesures d'extermination du peuple serbe.
— 3ti —