CHAPITRE VI
Le « sodophtalyl ».
Mécanisme de son action.
La phénolphtaléime et son dérivé soluble le « sodophtalyl » nous amènent à la question des purgatifs synthétiques, posée depuis plus d’un siècle (extraction de l'acide chrysophanique de la rhubarbe en 181%). Mais ce n'est réellement qu’en 1903 que cette question est entrée dans le domaine de la pratique médicale courante par l'introduction clinique de la phénolphtaléine comme laxatüif et purgatif usuel.
Et « il faudrait se garder de croire, déclare A. Martinet, que l’évolution pharmacodynamique est terminée par la reconnaissance des propriétés purgatives de cette phénolphtaléine. Conformément aux lois désormais inéluctables de la pharmacodynamie, cette substance a été le point de départ de la constitution d’un grand nombre de dérivés substitués, dont quelquesuns, halogénés en particulier, sont probablement susceptibles d'applications cliniques intéressantes. On peut dire en effet que la question d’un purgatif anodin administrable par voie hypodermique est expérimentalement résolue et bien près de l'être pratiquement. » (In Thérapeulique Clinique.)
Les chimistes utilisaient depuis longtemps la phtaléine du phénol pour les réactions de laboratoire, lorsque, en 1900, le docteur Zoltan von Vamossy (de Budapest) fut amené à étudier l’action physiologique de la phtaléine, à la suite des circonstances suivantes que nous raconte C. Fleig (de Montpellier) : « Le gouvernement hongrois voulant exercer un contrôle sur l’ori-
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gine de certains vins essaya, sur le conseil du professeur Liebermann, de les additionner d’une petite quantité de phénolphtaléine (4 gramme par hectolitre), substance qui, on le sait, donne une solution incolore en milieu acide et une coloration violette ou rouge fuchsine en milieu alcalin; les vins ainsi traités pouvaient donc facilement se reconnaître par simple alcalinisation. (Dans les vins rouges, il suffisait de précipiter d’abord la matière colorante naturelle par le sous-acétate de plomb pour retrouver la phtaléine dans le filtratum). Mais l’action physiologique de la phtaléine n'ayant pas été étudiée, Liebermann demanda à Zoltan von Vamossy de rechercher si cette substance n'avait pas d'action nocive, et c'est ainsi que Vamossy, arrivant à l’expérimenter sur lui-même, lui découvrit une action purgative intense. Ce n'est pas le public, comme le rapportent plusieurs auteurs, qui, à la suite de l’usage des vins traités, s’aperçut de cet ellet spécial; ces vins, en elfet, n'ont jamais été mis en circulation et même, aux doses où la phtaléine s’y trouvait, n'auraient pas pu avoir d'action purgative. C’est donc bien à de Vamossy que revient l'honneur de la découverte. »
La phénolphtaléine n'est pas le seul purgatif synthétique que l’on connaisse; la plupart des purgatils végétaux doivent, en effet, leur action à des substances de la nature des glucosides et ces glucosides spéciaux peuvent donner par décomposition des dérivés de l’anthraquinone, corps doués eux-mêmes de propriétés purgatives. Il en est ainsi pour la rhubarbe, le cascara sagrada, l’aloès et le séné. Ce dernier, par exemple, que nous avons étudié plus haut, est composé d’émodine, d'isoémodine, de rhamnétine et d'acide chrysophanique. |
Ces divers corps sont regardés comme les représentants d’un groupe unique, celui des purgatifs anthracéniques. Mais Brissemont à démontré que les purgatifs anthracéniques ne sont que des éléments individuels de la famille des corps à fonction cétone quinonique; la fonction cétone, soit à l’état de quinone"‘ proprement dite, soit à l’état de quinonoïde, est un symbole chimique nettement en relation avec l’action pharmacodyna-
mique eccoproticophore. Or les sels de la phtaléine paraissent bien avoir une formule quinonoïdique. Il est donc logique de faire rentrer la phénolphtaléine dans le groupe des purgatifs cétones quinonoïdiques.
Les auteurs s'accordent à ramener l’action des dérivés anthracéniques à une excitation du péristaltisme intestinal. Pour la phénolphtaléine et le « sodophtalyl », au contraire, il s’agit
nettement, comme nous allons le voir, d'un mécanisme excitosécrétoire.
En ellet, a priori d'abord, on pourrait rejeter l’hypothèse d'une action directe sur le péristaltisme intestinal, l’absence complète de coliques et le ramollissement des matières faisant tout de suite penser à l'existence d’un mécanisme excito-sécrétoire.
Mais des preuves plus directes ont été fournies par GC. Fleig (de Montpellier) (in Archiv. de pharmacody., 1908, p. 327).
On plonge une anse intestinale de lapin dans du sérum artificiel; il se produit de légères ondulations péristaltiques normales. Or, ces mouvements diminuent d'intensité ou même s’arrêtent complètement si l’on ajoute à la solution une faible proportion de phtaléine en poudre.
Avec la méthode des circulations artificielles par l'artère mésentérique, on obtient la même action inhibitrice. Le mécanisme de l’action intestinale de la phénolphtaléine ne relève donc pas d’une action excito-motrice directe.
Chez le chien, Fleig a pu observer une faible augmentation des sécrétions biliaire, pancréatique et intestinale à la suite de l'injection intraveineuse d’une solution alcoolique de phtaiéine. Mais il faut noter que, chez l'animal, la phénolphtaléine, très peu active, ne produit pas de débâcle intestinale; l'emploi de très fortes doses a provoqué quelquefois des évacuations alvines assez abondantes, mais cet ellet ne peut s’obtenir qu'avec des doses extrêmement élevées (plusieurs grammes par kilogramme).
« S'il est permis, déclare Fleig, de tirer de ces expériences une conclusion applicable à homme, chez qui leflet purgatil
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est infiniment plus actif que chez l'animal, on peut dire que chez l’homme la phtaléine doit agir par excitation des sécrétions du foie, du pancréas et surtout de l'intestin. »
Le mécanisme intime est-il réflexe où humoral pour le foie et le pancréas? L'étude expérimentale en est impossible. Mais l’action excito-sécrétoire sur l'intestin semble être à la fois directe et réflexe, puisque la présence de phtaléine dans une anse peut déclancher une faible sécrétion dans une anse voisine. On ne peut donner plus de précision à ce sujet.
Les mouvements péristaliiques de l'intestin pourraient cependant arriver à être exagérés secondairement, par suite de l'excitation mécanique produite par l’abondance de liquide sécrété, mais cette action secondaire est consécutive et non causale.
Enfin, alors que séné et sulfate de soude agissent surtout sur le gros intestin, la phénolphtaléine, de même que le sulfate de magnésie, à une action prédominante sur l'intestin grêle, ainsi que le montre l'épreuve de la réaction de Gmelin sur les matières fécales; normalement, le contenu du gros intestin ne contient que des produits de transformation de matières colorantes de la bile et ne donne donc pas la réaction de Gmelin, à l'inverse de celui de l'intestin grêle. Après l'administration de phtaléine, au contraire, la réaction est positive dans les selles, ainsi que l’a montré Wenhardt, ce qui est nettement en faveur d'une hyperactivité sécrétoire au niveau de l'intestin grêle.
Tout ce que nous venons de dire pour la phénolphtaléine, on pourrait le répéter pour le « sodophtalyl » en y ajoutant le double avantage de la solubilité dans l’eau et de son action intestinale beaucoup plus intense. C'est ce produit que nous avons utilisé pour nos expériences. En ellet, au point de vue où nous nous sommes placé dans cette étude, la phénolphtaléine, insoluble dans l’eau, ne peut en aucune façon nous intéresser pour les injections hypodermiques. il fallait trouver un dérivé soluble. C'est C. Fleig qui l’a isolé le premier. Il l’a désigné sous les termes chimiques de disodoquinone phénolphtalé inique ou aciphénolphtaléine disodique, en proposant, pour simplifier le