L-N0d és
Mais n’y a-t-il pas de discrimination à faire entré les diverses monnaies et ne faut-il tenir compte que de la quantité ? C'était, semble-t-il, la façon de voir de Ricardo. Voici, en effet, ce qu’il écrit : « Quoique le papier monnaie n’ait pas de valeur intrinsèque, la limitation de sa quantité peut lui donner la même valeur d’échange qu’une monnaie métallique de la même dénomination. D’après le même principe, c’est-à-dire par une limitation de sa quantité, une monnaie usée peut cireuler dans sa pleine valeur et non pas pour la valeur correspondant à la quantité réelle du métal qu’elle contient. Dans l’émission du papier-monnaie, il n’y a pas de question sur laquelle il faille insister davantage que sur les conséquences qui découlent en principe de la limitation de quantité Il n’est pas nécessaire qu’un papier-monnaie soit remboursable en espèces pour assurer sa valeur. Il suffit que sa quantité soit réglée conformément à la valeur du métal qui sert d’étalon » (Principes d’économie politique, ch. XXVII, $$ 125 et 126).
Ricardo identifie donc le billet de banque, le papiermonnaie et la monnaie métallique, du moins dans une certaine mesure, car il ajoute : « L'expérience montre cependant que ni un Etat ni une Banque n’a jamais eu le pouvoir illimité d'émettre du papier-monnaie sans abuser de ce pouvoir : c’est pourquoi, dans tous les Etats, l’émission du papier-monnaie doit être soumise à
ne De
un certain contrôle et aucun contrôle ne pourrait aussi bien s’adapter que l’obligation pour les émetteurs du papier de rembourser leurs billets, soit en espèces, soit en lingots ».
Cette identification avec les réserves que l’on vient de voir est-elle aussi critiquable qu’on le prétend ? Certes, la monnaie métallique a une valeur en soi que le papier n’a pas : mais qu'importe si ce papier peut certainement et à tout instant être échangé contre des espèces ? IL est arrivé dans ce cas que le papier fasse prime sur l’argent et sur l’or. En 1937 même l’on a assisté quelque temps à la fuite devant l’or, goldscare et à l’appréciation de certaines devises.
La supériorité des monnaies métalliques n’apparaît que lorsqu’on redoute, à tort ou à raison, que la convertibilité des billets soit supprimée, et à plus forte raison, lorsqu'elle l’est. Alors, la valeur du papier a tendance à baisser, car la spéculation escompte ce qui va se pascer, c’est-à-dire qu'il va être fait une émission immodérée de billets. Les prix des choses montent parce que le publie se défait de ses billets et les investit en objets plus stables ou même les dépenses, préférant tirer parti, plutôt que de les voir fondre entre ses mains. En somme, à notre sens, tant qu’il est fait des billets de banque un usage correct, le prix des choses n’est pas influencé ou du moins, il ne l’est pas davantage que par un afflux de monnaies métalliques : mais dès qu’une possibilité
d’abus est en vue, la hausse des choses s’amplifie beaucoup plus que dans le cas où la même quantité de monnaies métalliques serait jetée dans la circulation. C’est qu’alors la valeur réelle de l’or ou de l’argent constitue un frein automatique au discrédit qui peut les frapper : considération qui ne peut pas jouer dans le cas de monnaies de papier. Ces monnaies n’ont de valeur certaine qu’aussi longtemps qu’elles peuvent sans l’ombre d’un doute, être transformées en espèces. En dehors de cette hypothèse, le public fuit devant elle et se précipite sur les objets qui peuvent jouer le rôle de conservateurs de valeur ou sur des objets de consommation ou de jouissance : ce qui fait que toutes choses montent d’une manière qui n’est pas mathématique, mais dépend des impressions du moment.
2) Mais toute émission de monnaie n’est pas une égale cause d'inflation et de hausse des prix. À cet égard le billet de banque est plus redoutable que le chèque.
Tout compte fait et en règle générale, l’on doit admettre, semble-t-il, que l’afflux des métaux précieux est, à quantité égale, une moindre cause d’augmentation du prix des choses qu’une émission de billets : mais la question principale qui se pose pour nous, c’est de savoir s’il faut faire une discrimination quant aux
effets sur les prix entre une multiplication, identique en quantité, de billets de banque et d’inscriptions en compte.
On soutient souvent la négative en s’appuyant sur l’argument suivant : que j’aie 10.000 francs dans ma poche ou 10.000 francs en compte dans une banque, mes possibilités d’achat sont les mêmes et par suite, mes possibilités d’action sur les prix. Mais à la réflexion, l’on peut douter que ces déductions soïent bien péremptoires. Tout d’abord, si j’ai 10.000 francs dans ma poche, je serai peut-être plus tenté de les dépenser que si je les ai déposés en banque. On a dit non sans raison, que les comptes en banque jouaient pour les grandes personnes le même rôle que les tirelires pour les enfants. Ce sont des obstacles à la dépense.
TI] est vrai que les Banques ne vont pas garder tous ces dépôts dans leurs caisses ; elles vont les employer. Mais alors que les particuliers sont assez portés à employer les billets qu’ils ont en poche à l’achat d’objets de consommation, les Banques prêtent davantage à la production : ce qui tend à provoquer une baïsse des prix. C’est une observation souvent faite que la multiplication des monnaies accroît la production et tend ainsi à limiter la hausse des prix que cette multiplication devrait naturellement entraîner. « La cherté causée par l’augmentation des espèces, disait déjà Melon, est une cherté générale qui porte sur tout ce qui entre dans le commerce, denrées, marchandises, voitures, journées d’ou-
DT 5 à
vriers.… par le principe établi que l’argent est la commune mesure et qu’il n’y a pas plus de raison de changer cette mesure pour une denrée que pour une marchandise ou une voiture. La quantité d’or et d’argent portée en Europe depuis la découverte de l'Amérique aurait été capable de faire le même effet indépendamment du numéraire si la prodigieuse augmentation du commerce n’avait augmenté le besoin du gage des échanges proportionnellement à la quantité de pays devenus commerciaux » (in Harrin, Les doctrines monétaires et financières, en France du XVI" siècle, au XVIIT”* siècle, p. 242, Paris 1928).
Ces observations n’ont qu’une valeur relative ; maïs il en est une autre qui, à notre sens, est fondamentale et que voici. Chaque jeudi, la Banque de France publie son bilan : l’Agence Havas et les journaux lui donnent une grande publicité. Or il y a un poste qui est surveillé par une multitude de personnes : c’est celui de l’émission des billets. Ces personnes ont tendance à régler d’après ce poste le maniement de leurs avoirs liquides et même investis à mesure que l’émission des billets s’accroît et que la couverture or baisse, le billet tombe dans le diserédit ; on fuit devant lui et on cherche d’autres placements. On a beau entourer la publication du bilan des considérations les plus rassurantes, rien n’y fait. On en arrive à n’avoir plus confiance que dans l’or.
C’est alors qu’apparaît la vérité de bon sens rappe-
2 fa =
lée par M. Charles Rist, que le papier-monnaie inconvertible est un simple « ersatz » (et un très mauvais « ersatz ») de la monnaie d’or. « L'’or et le papier sont deux monnaies différentes n’ayant pas les mêmes emplois et n’étant par conséquent pas demandées de la même manière. Pour ne parler que de la différence essentielle : tandis que toute quantité d’or offerte à chaque moment trouve une demande équivalente sur les marchés du monde entier, le papier-monnaïe non seulement n’est pas toujours demandé, maïs on cherche souvent à s’en débarrasser » (Histoire des doctrines relatives au crédit et à la monnaie, p. 136, Paris, Sirey 1938).
C’est le cas actuellement où les demandeurs d’or consentent même à payer des primes assez élevées. Et ce n’est pas seulement l'or qui monte, mais toutes les choses, le public précipitant ses achats, dans la crainte de hausses nouvelles. Il est vrai qu’il retarde aussi ses paiements, espérant s’acquitter à meilleur compte et de ce fait les possibilités d’achat des créanciers se trouvent réduites. Mais les mêmes personnes ne sont généralement pas uniquement créancières ni uniquement débitrices : de telle sorte qu’un certain équilibre s’établit.
C’est un fait d’expérience qu’à mesure que le bilan de la Banque de France révèle un accroissement du poste : billets en circulation. Les prix des choses montent si surtout la proportion de la couverture or décroît en même temps. Le public est alerté de ce côté, alors qu’il
ne l’est pas du côté des inseriptions en compte. Il en ignore le montant et n’a pratiquement pas de moyens de le connaître. Sans doute, les grands établissements de crédit publient des états de situation mensuels : mais ces états sont assez difficiles à lire et il n’est pas fait autour d’eux la même publicité qu’autour du bilan de la Banque de France. Cette publicité fut-elle effective, elle serait forcément rassurante, car comment faire la discrimination entre les dépôts réels et les dépôts fictifs ?
Les inscriptions en compte peuvent, en effet, provenir de diverses sources : le public peut y apporter ses disponibilités et à condition que l’organisation bancaire soit solide, la communauté y trouve son compte du fait même que les taux d'intérêt baissent. Mais les inscriptions en compte peuvent aussi provenir du fait que les banques ouvrent des crédits à découvert à leur clientèle. Dans de certaines limites c’est leur rôle normal : mais des abus sont à craindre. « Que fait un banquier, écrit M. Charles Rist, quand il accorde un crédit en échange d’une traite par exemple ? Il permet à son client d’insecrire à son compte créditeur le montant de la somme prêétée et plus tard de tirer un chèque sur son compte, chèque qu’il peut remettre à un tiers, permettant à ce dernier d’en inscrire le montant à son compte dans une autre banque (ou dans la banque originaire). A l’actif, le portefeuille des banques prises dans leur ensemble s’aceroît du nouvel effet de commerce ; au passif, les dépôts s’ac-
croissent du montant du prêt correspondant. Aïnsi les crédits de banque créent des dépôts et les dépôts disponibles par chèques sont « du pouvoir d’achat » ou de « la monnaie ». En d’autres termes, les banques de dépôt sont aussi bien créatrices de monnaie que le sont les banques d'émission, car pour celles-ci aussi toute avance consentie par la banque aboutit à l’émission d’un billet et les billets sont de la monnaie. « Credits create deposits » (Histoire des doctrines relatives au crédit et à la monnaie, p. 197, Paris Sirey 1938). Sur ces dépôts provenant de crédits, les Banques sont tentées de faire d’autres crédits et l’on est ainsi dans un engrenage au bout duquel se trouvent la faillite des banques, la perte des dépôts réels et la crise.
Maïs en attendant, ces inflations de dépôts dont la source est dans des crédits entraînent une hausse de toutes choses : hausse des valeurs de bourse, la spéculation se trouve facilitée, hausse des marchandises et denrées, les détenteurs les stockant en vue d’une élévation des prix de vente, hausse des devises étrangères peut-être, les propriétaires ne les rapatriant pas s’ils croient à la baisse de leur propre monnaie.
Depuis la guerre, tous ces phénomènes se sont produits à plusieurs reprises, mais particulièrement dans les années 1928 et 1929. L’on sait quelle en a été l’issue. C’est qu’en effet le crédit des banques n’est pas inépuisable, la marge normale est vite dépassée et alors il y a
un effondrement de tout, comme cela s’est produit spécialement en Amérique en 1929-1930. Ces créations de monnaie non gagées par les banques de dépôt ont le même effet, en principe, que ces émissions surabondantes de billets. Mais ces effets sont, semble-t-il, moins amples et plus momentanés ; moins amples, car ces créations de monnaie sont moins aperçues du grand public que les émissions de billets et dès lors les facteurs psychologiques, si importants en matière de monnaie, jouent moins : plus momentanés, car les banques de dépôts n’ont pas les reins aussi solides que les banques d’émission appuyées par les forces des Etats. L’inflation des inscriptions en compte est plus sommaire que l’inflation par émission de billets et elle aboutit plus vite à une catastrophe : mais au fond, elle est de même nature. Quels sont les enseignements qui se dégagent de cette étude ? C’est par cet exposé que nous terminerons.