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CHAPITRE XXL L'OPATRE DES SABLES

[Opatrum sabulosum Linné)

La famille des Ténébrionides, dontleTenebrion des boulangeries, l'insecte parfait du ver de farine, est le type le plus connu, n'est représentée parmi les ennemis de la vigne que par une seule espèce, V Opatrum sabulosum.

Les Coléoptères qui composent ce groupe ont pour caractère des tarses hèlèromères, c'est-à-dire à nombre d'articles différents, cinq aux pieds antérieurs et intermédiaires, quatre aux pieds postérieurs. Leurs ailes inférieures sont souvent avortées, leurs élytres soudées, leur robe généralement sombre ou terreuse, et c'est ce qui leur a valu dans certaines classifications le nom de Mélasomes (^a; noir, a-w^a corps).

L'espèce qui nous occupe réunit tous ces caractères. Bien que fort commune, répandue dans toute l'Europe et jusqu'à l'extrémité de la Sibérie, elle n'a pas d'histoire au point de vue des dégâts qu'elle peut exercer sur la vigne. Il n'y a qu'une dizaine d'années qu'on en parle. C'est qu'en effet elle n'attaque ni la racine, ni la feuille, ni le raisin, mais seulement la greffe. Or l'opération de la greffe n'est pratiquée sur une grande échelle que depuis une dizaine d'années. Partout les vieux plants d'Europe se mettent sur pieds américains résistant au Phylloxéra.

Comme pratique viticole usuelle, le procédé étant nouveau, il n'est pas étonnant que le viticulteur rencontre des ennemis nouveaux, des mangeurs de bourgeons enterrés ou lents à se développer, des rongeurs de bourrelets de soudure. De ces derniers, nous aurons l'occasion de parler plus loin. L'Opatre des sables est un de ces mangeurs de bourgeons enterrés, la plus sérieux de tous, le seul dont la presse agricole1

1 La lettre suivante, adressée au Vigneron narbonnais et reproduite par une bonne partie de la presse agricole méridionale, nous semble utile à citer. Elle est signée d'un nom connu en géologie, G. de Malafosse, le savant doublé d'un praticien.

La Roque, par Sallèle d'Aude, 16 mai 1888. Cher Monsieur,

« Un nouvel ennemi vient de fondre sur nos vignes.

«Cette fois, c'est d'un Coléoptère qu'il s'agit ; il a nom Opatrum sabulosum.

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se soit occupée, le seul aussi dont il y ait quelque intérêt à parler avec

détails ' .

Long de 8 à 9 millim., il ne porte pas, comme l'altise, un brillant costume; sa livrée est gris foncé et sur ses élytres se monlreut de petites verrues disposées eu séries longitudinales.

•>En légions vraiment innombrables, cet insecte fouisseur s'est répandu dans nos vignes. Sa nourriture habituelle se compose de végétaux en décomposition, mais il est par malheur également friand des bourgeons naissants et gonflés de sève. Gomme il est lourd et maladroit, il n'a pas, jusqu'ici du moins, tenté d'escalader les ceps : c'est aux greffes de l'année qu'il s'adresse. Creusant la terre des buttes, il arrive au bourgeon du greffon et le dévore avant qu'il ait paru hors du sol. Dès que la pousse a développé quelques feuilles, il n'y touche plus.

»Le mal causé par ce maudit rongeur est déjà sérieux ; s'il parvient à traiter le second bourgeon des greffes comme il a traité le premier, ce sera un désastre.

«Aussitôt le iléau constaté, j'ai essayé de faire répandre des herbes, des feuille?, au pied des bulles des greffes ; les Opatres se rassemblent en masse pendant la chaleur sous ces abiis, et ou les fait simplement ramasser à la main, t

Dans une lettre à nous adressée en date du 30 mai, M. de Malal'osse complète ainsi ses renseignements : « Les bataillons d'Opatrum sont loin de diminuer. Deux fois je les ai fait décimer par une chasse active, et il n'y paraît guère. E.i soulevant les paquets d'herbes pourries mis au pied des buttes, on voit des centaines d'insectes, et pendant ce temps les greffes poussent. .. . s'il plait à Dieu. « Je crois bien, ajoute M. de Malafosse, que les binages, supprimant toutes les mauvaises herbes, nourriture habituelle des Coléoptères ci-dessus, sont pour quelque chose dans leur présence sur les greffes. »

Plusieurs autres viticulteurs, tels que M. Falque d'Olonzac (Hérault), déjà cité à propos du Gconcmus flabellipes, nous ont envoyé sur l'Opatre des plaintes et des renseignements si analogues à ceux reçus de .M. de Malafosse, qu'il est inutile de les reproduire entièrement. « Ces maudits insectes noirs, «lit M. Falque, rongent tous les bourgeons de greffons qui veulent sortir du sol et d air le beaux sarments.» Comme M. de Malal'osse, ce viticulteur ajoute qu'il est résolu à ne labourer entièrement les vignes greffées que lorsque les pousses seront garnies de feuilles vertes, afin de laisser dans les mauvaises herbes uu aliment à la voracité de l'ennemi.

1 Outre l'Opatre des sables, on nous a plusieurs fois soumis, comme ayant attaqué les bourgeons de greffons butlés, les larves de deux Coléoptères bien différents de l'Opalrum, le Cebrio gigas Fabricius el VAgrioles obscurus Linné. Le premier est un insecte méridional de la famille des Mollipennes, dont la larve vit généralement des racines de la luzerne; le second, qui apparlieut à la famille des Élatérides ou Taupins, est d'habitude, à l'état larvaire, nuisible aux racines des céréales. Les dégâts causés par ces insectes ne sont pour nous qu'accidentels. Il est probable qu'on observera encore bien d'autres mangeurs de racines venant attaquer les bourgeons enterrés des vignes greffées.

L OPATRE DES SABLES.

L'insecte est partout, dans les champs et sur les chemins, où sa rcbe couleur de terre le dissimule, où le pied du passant l'écrase. Pour peu que le terrain soit ensoleillé et peu compacte, il se multiplie en raison directe des binages fréquents et des détritus abandonnés sur le sol ou à demi enterrés.

Si, pour protéger les greffes et assurer leur solidité, tout en s'épargnant la peine et la dépense de leur mettre un tuteur, le vigneron les butte avec de la terre au point d'enterrer ou à peu près les deux bourgeons laissés d'ordinaire aux greffons (fi g. 75), ceux-ci, avant de pousser, se gonflent plus

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Fig. 75. — Cep greffe en fente et butté.

qu'ils ne le feraient en plein air, puis s'entr'ouvrent en montrant des feuilles jaunes, autrement dit, privées de chlorophylle. Ils poussent, tant qu'ils sont en terre, à la façon des légumes, cardons, céleris ou autres, que les maraîchers buttent pour les faire blanchir.

C'est alors que l'Opatre, grand mangeur de détritus encore frais, de feuilles fanées ou seulement jaunies et étiolées, s'attaquera au bourgeon et le videra entièrement. Sa larve vermiforme, cylindrique, ressemblant au ver de farine cité plus haut, se mettra souvent de la partie, et le bourgeon sera vite perdu. Si, sans être enterré, le bourgeon est très près de terre, ne faisant saillie que d'un ou deux centimètres au sommet de la butte, surtout si, pour une raison ou pour une autre, une fois entr'ouvert, il est lent à se développer, l'insecte pourra parfois l'attaquer. Nous avons constaté le cas au domaine de la Valette, près Montpellier, mais il est rare.

On reconnaîtra sans peine l'Opatre à son corps long de 8 à 10 millim.,

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large de 3,50 à 5, un peu aplati, d'un brun terreux, ayant les ély très Boudées

et garnies de stries longitudinales verruqueuscs ; là tète, munie de petites antennes, est dissimulée dans l'écliancrure du thorax; celui-ci étant de la même largeur que les élytres, leur séparation est peu apparente ; les pattes sont courtes, et, comme le dit très bien M. de Malafossc, l'insecte est lourd et maladroit.

Les métamorphoses de VOpatrum sabulosum ont été décrites en 1871 par M. Lucas [Ann. Soc. ent. de Fr., pag. 452). La larve, nous l'avons dit, ressemble à celle du Ténébrioo (ver de farine), en plus petit, bien entendu, environ 18 millim. de long au lieu de 25 à 80. Comme la larve du Ténébrion, elle est cylindrique, de couleur jaune brillant, un peu plus rembrunie cependant, surtout sur la partie tboracique et à la partie postérieure de chaque segment. La tète est arrondie, plus large que longue, bien différente en cela des larves d'Élatérides, auxquels celle de l'Opatre est parfois mélangée. Elle diffère encore de la larve du Ténébrion par le dernier segment abdominal. Obez celle-ci, il est à peine déprimé en dessus et ne porte que deux épines relevées à son extrémité. Chez celle de VOpatrum, ce dernier segment est élargi, déprimé et même creusé en dessus, et le bord postérieur porte dix épines, cinq de chaque côté. La nymphe, qui .-c trouve en août dans une petite loge pratiquée dans le sol, est d'un blanc pur quand elle vient de se transformer, et devient peu à peu ferrugineuse, à mesure qu'elle se rapproche de sa dernière métamorphose. A part l'armature de l'abdomen, elle n'offre rien de particulier. Cette armature, destinée à faciliter les mouvements dans la loge, se compose d'expansions membraneuses placées sur les côtés de chaque segment, et chitinisées sur leurs bords latéraux., mais sans épines sur le bord terminal, comme on en voit chez les nymphes de Ténébrions. Le dernier segment est, comme chez celle-ci, terminé par deux pointes blanches comme le reste du corps, avor une épine brune au bout. Au mois de septembre, les insectes parfaits sont éclos, ils s'enfoncent dans le sol pour passer l'hiver, et apparaissent au premier printemps.

Doit-on considérer cet insecte comme pouvant entraver sérieusement, dans certains quartiers, la reconstitution des vignobles par la greffe sur pieds américains? Nous ne le pensons pas. D'après les détails seuls que nous avons donnés, le lecteur a dû se tracer lui-même, de suite, la marche à suivre: 1° toujours laisser deux bourgeons au greffon; 2° consolider suffisamment celui-ci au moyen d'un tuteur pour ne pas être obligé d'enterrer les bourgeons; 3° si l'Opatre se multiplie trop, déposer, comme M. de Malafosse l'a indiqué, un paquet d'herbes fanées au pied du cep. Ce piège à bon marché, recommandé déjà par nous contre les chenilles de

Noctuelles, sera visité deux ou trois fois par semaine et permettra de détruire non seulement l'Opatre, mais bien des mangeurs de bourgeons dont nous ne parlons pas.

Tout viticulteur, principalement dans le midi de l'Europe, a remarqué que les fagots de sarments empilés depuis longtemps en plein air et même à l'abri de la pluie, sont rongéspar de petites larves blancbes, courtes, produisant de petits insectes bruns. Par la grande multiplication de ces rongeurs de bois, les quissous de nos vignerons méridionaux, les sarments, au bout de deux ou trois ans, arrivent à tomber complètement en poussière. Le fait n'est pas d'observation récente ; dès la fin du siècle dernier, Olivier avait décrit une des espèces les plus répandues, comme perforant le bois de la vigne. Elles sont du reste polypbages, ainsi que.nous le verrons plus loin.

Si ces insectes se contentaient toujours d'attaquer les sarments coupés, le mal causé ne serait pas énorme, ils n'auraient pas à plusieurs reprises effrayé les viticulteurs. On en aurait toujours été quitte pour brûler ou vendre le plus tôt possible les piles de fagots ; mais il arrive souvent que lorsque, par une cause quelconque, pourridié, gribouri, phylloxéra ou autre, la végétation de la souche est languissante, les sarments sur pied sont attaqués par ces larves, ce qui les fait partiellement sécher à partir de l'un des nœuds. Que de fois nous avons vu tel propriétaire de vigne, refusant de croire à la présence du Phylloxéra aux racines de ses souches, nous apporter des sarments ainsi perforés et paraître convaincu que les auteurs de tout le mal étaient les rongeurs de bois.

Ces larves qui détruisent les sarments secs ou malades appartiennent à plusieurs espèces, et, à la rigueur, à plusieurs genres faisant partie de la famille des Térédiles, de la tribu des Apatides ; mais elles peuvent toutes être ramenées dans le grand genre Apate, créé par Fabricius.

1 Bibliograi'Hie. — Olivier ; Encyc. d'Hist. nat., tom. V, pag. 110. — Vallot; Mémoire sw les Ins. ennemis de la vigne, 1839. — Ferris; Mœurs et métamorphoses de quelques Apates (Ann. Soc. ent. de Fr., 1850, pag. 555- 571, avec pi.). — Perris ; Larves de Coléoptères. Paris et Lyon, 1877. — Mc<= Girard; Les larves des sarments de vigne (Soc. des Agr. de Fr., 1879. — André ; Les parasites de la vigne. Beauae, 188?. — ■ Targioni ; Relazione delli R. Stazione di Enlomologia agraria di Firenze, 1884, pag. 282.

Les Apate sont des insectes qui ont embarrassé les classiGcateurs. Par leur forme et leur manière de vivre, ils ont les plus grands rapports avec les Xylophages ou Lignivores, et ont même été rangés autrefois dans cette famille; mais le nombre d'articles de leurs tarses, cinq au lieu de quatre, la présence de pieds chez leurs larves, celles des Xylopliages étant apodes, plusieurs autres caractères également, les ont fait extraire des Xylophages et placer dans lesTérédiles, à côté des Vrillettcs (Anobium).

Ce qui a contribué à maintenir la confusion dans certains esprits peu versés dans les études entomologiques, c'est que le nom de Bostrichus avait été primitivement donné par Geoffroy aux Apate, que l'on pourrait appeler les faux-xylophages, et que ce même nom de Bostrichus a été postérieurement appliqué par Fabricius à un des principaux genres des Xylophages vrais, tandis qu'un nom nouveau, celui d' Apate, était donné par l'entomologiste danois aux Bostrichus de Geoffroy. L'usage a consacré les deux appellations de Fabricius, le nom français de Bostriche est entré dans la langue usuelle des forestiers, et c'est pour cela 4ue, malgré l'École allemande, plus éprise de priorité absolue que de clarté, nous appelons Apate les insectes qui nous occupent. Nous sommes en cela d'accord avec Jacquelin Duval', de Marseul (Catalogue, 1888) et la plupart des entomologistes.

Ce genre Apate (de ùtt&tyi tromperie), dans lequel, pour simplifier la nomenclature, nous faisons entrer les Sinoxylon et les Xylopertha, rangés dans la tribu des Apatides, se distingue par les caractères généraux suivants: Corps cylindrique; tête verticale, plus ou moins surplombée par la partie antérieure du prothorax ; mâchoires à deux lobes distincts, tarses de cinq articles; élytres obliquement tronquées postérieurement, et souvent munies d'épines.

Cinq à six espèces attaquent la vigne en France ou dans les autres ré-

1 « Je ne crois pas, dit Jacquelin Duval (Gênera des Col. d'Eur., toin. III, pag. 227), que i'ou puisse désigner impunément sous le nom de Bostrichus d'autres insectes que ceux, connus vulgairemeul sous ce nom. On n'accuse que trop la science de vouloir se mettre hors de la portée des masses. Le reproche est grave, et dans le cas actuel il serait fondé. Du reste, voici, entre plusieurs autres, un exemple de violation purement scientifique, mais irréparable aujourd'hui, du droit de priorité : le nom de Melolontha a été employé régulièrement, pour la première fois, par Geoffroy pour désigner notre genre actuel Clythra. Fabricius, ignorant peut-être le fait, appliqua le nom de Melolontha aux insectes connus sous le nom vulgaire de hanneton, et ce nom est resté. Le cas esl exactement semblable à celui ci-dessus. »

gions viticoles. Nous ne parlerons que des quatre plus répandues: Apate sexdentata, A. muricata, A. sinuata, A. bimaculata.

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