III. — MOYENS DE DESTRUCTION
Par ses défrichements, ses labours et ses fumures, l'homme est le grand multiplicateur du hanneton. La Gaule primitive, couverte de forêts et de terres en friche, avait, à coup sûr, fort peu de ces insectes. Étant donnée la nécessité où l'on est de labourer un champ, on devra le plus possible le faire en automne, l'opération faite au printemps offrant a la femelle de notre lamellicorne toutes les conditions voulues pour sa ponte.
De nombreux moyens de destruction ont été préconisés. Le ramassage à la main est le plus usité. Des arrêtés administratifs ou des lois spéciales ont été essayés dans divers pays. En France, l'arrêté administratif avec prime a été jusqu'à présent préféré. «En 1807, dit M. Maurice Girard, à la caisse départementale de la Seine-Inférieure, en primes de 20 fr. , puis seulement de 10 fr. pour 100 kilogr. d'adultes, on a payé 80,000 fr. qui ont produit la destruction de 1 milliard 140 millions d'insectes, d'où seraient nés 23 milliards de larves. C'est à l'aube du jour, avant l'évaporation de la rosée, que les battues ont la plus grande efficacité.
«Tous les prétendus spécifiques contre les vers blancs qu'on devait mêler aux terres avec l'engrais ont été reconnus insuffisants ou dangereux, amenant en même temps la mort des plantes. Nous ne saurions omettre toutefois le moyen indiqué par M. P- Audouin afin d'éloigner des champs les femelles en quête d'une terre meuble pour la ponte. Il consiste à employer la naphtaline brune, solide et volatile, très odorante, extraite des huiles de goudron de gaz et à très bas prix. On jette par hectare 4 à 500 kilogr. de naphtaline mêlée à trois fois son poids de terre sèche ou de sable, proportions que l'expérience a démontrées inoffensives pour les végétaux».
Ce procédé de l'épandage de la naphtaline peut être facilement appliqué dans les endroits relativement restreints où l'on fait enraciner les jeuneplants en pépinière. On réjiandra la naphtaline fin mai, c'est-à-dire àl'époque de la ponte. Ces pépinières de vigne sont à la fois les endroits où la présence des vers blancs est surtout funeste, et, par suite des binages indispensables au printemps, ceux qui attirent plus spécialement les femelles pondeuses.
On a parlé aussi des poulaillers roulants. L'idée n'est pas nouvelle, elle date de Parmentier. Le procédé a été employé par de nombreux agriculteurs du Nord dans les cultures de céréales. Nous l'avons vu fonctionner aux environs d'Amiens dans des cultures de betteraves, et Maurice Girard
[loc. pzî.,pag. 452) décrit le modèle imaginé par M. Giot, de Brie-Comte- Robert (Seine-et-Marne). Nous avons du reste parlé de ce moyen à propos du Gribouri (pag. 330).
Dans le cas particulier de pépinières de vignes à protéger, outre que celles-ci sont généralement placées près des fermes et accessibles à la bassecour, nous préférons de beaucoup l'application du sulfure de carbone, qui a fait ses preuves de divers côtés.
M. l'Inspecteur Croisette-Desnoyer, cbargé des pépinières destinées à repeupler la forêt de Fontainebleau et fournissant cbaque année plusieurs millions d'arbres feuillus ou résineux, après l'essai de nombreux procédés de destruction, a été amené à l'emploi exclusif du sulfure de carbone. Il est arrivé à la destruction totale de ces larves voraces, sur cinq bectares de pépinières domaniales, sans que le prix de revient de cette opération ait dépassé 40 fr. par bectare.
Mais écoutons à ce sujet un viticulteur : o Mes premiers essais pour la la destruction des vers blancs dans les pépinières de vigne en Beaujolais, dit M. Vermorel, datent de 1884 seulement ; mais ils ont été couronnés de succès. L'année où les insectes ailés font leur apparition, les dégâts de larves sont insignifiants; il est donc inutile de traiter celte année-là. Il est préférable d'attendre le printemps suivant et d'appliquer en février, avant que la larve remonte, une dose de 20 à 28 gram. par mètre carré.
«On doit avoir grand soin de ne faire ni façon ni labour au moins quinze jours avant ou après : ces façons, en ameublissant le sol, permettraient aux vapeurs de sulfure de carbone de s'ôcbapper au debors. Il esta remarquer que, les pépinières se trouvant généralement dans un terrain meuble et léger, cette nature de sol convient très bien à la diffusion du toxique.
»Sur les terrains à planter et qui sont libres de toute culture, le milieu de février est le meilleur moment pour le sulfurage.
«Avec le pal injecteur réglé à 5 gram., on pratique un trou tous les 50 centim. en tous sens, à 5 gram. par trou; on met ainsi 20 gram. par mètre carré ou 200 kil. à l'bectare.
»A 6 gram. par trou, 24 gram. par mètre carré ou 240 kil. à l'bectare, et à 7 gram. par trou, 28 gram. par mètre carré ou 280 kil. à l'bectare.
«Dans les pépinières plantées en plants greffés, on ne peut guère dépasser 20 gram. par mètre carré. L'application se fait également en février, avant que les insectes aient commencé à remonter. On enfonce le paî pius profondément, 35 à 40 centim., de façon à injecter le sulfure de carbone plus bas que les racines et à éviter à celles-ci le contact du sulfure de carbone liquide.
j>Enfm il est toujours bon de s'assurer, par une fouille, de la position des
le Hanneton foulon. i l'.i
larves avant d'effectuer un traitement. Une opération faite lorsque les versblancs sont déjà remontés à la surface ne les atteinl pas : les vapeurs
du sulfure tendent à descendre ; j'ai pu m'en rendre compte bien des fois. »
[Melolontha fullo Linné.
Synonymie : Scarabxus fullo Linné. Polyphylla fullo Harris.
Ce grand hanneton, connu vulgairement sous les noms de hanneton foulon, hanneton peint, hanneton du Poitou, etc., bien certainement un des plus beaux Coléoptères de nos régions, est, sous forme de larve, parfois nuisible aux jeunes vignes, dans les terrains de sable .
On le reconnaîtra facilement à sa grande taille, 3 à 3, GO centim. de long sur un peu moins de 2 de large ; à son corps noir ou rougeâtre, brillant, marbré de taches blanches irrégulières ; à ses antennes de 10 articles, avec une massue de 6 petits feuillets chez la femelle et do 7 grands feuillets (1 centim. de long environ) chez le mâle; à son pygidium non prolongé en pointe, et au cri particulier qu'il pousse, rappelant le piaulement d'un oiseau. Ce cri est produit par le frottement du dernier segment abdominal contre le sommet des ély très.
Cet insecte, répandu dans la plus grande partie de l'Europe, se trouve à peu près partout où il y a du sable fin, mais n'est abondant que dans certaines régions.
L'insecte par fait se montre en juillet, vole au crépuscule pendant unedemibeure à peine, et, la nuit tombée, rentre dans le sable, où sa présence jusqu'au lendemain soir est révélée par une petite excavation en forme d'entonnoir. Un certain nombre cependant restent hors du sol et se trouvent, pendant le jour, accrochés aux branches des arbres, principalement i\vt pins, dont l'insecte broute volontiers les feuilles.
Il est signalé abondant dans certaines parties de l'Allemagne, principalement dans le Brandebourg; en Belgique également et dans le nord <]<■ la France, dans les dunes de la mer du Nord et de la Manche, et, ce qui est plus important au pointde vue viticole, dans la vallée du Rhône, de Lyon à Arles, dans la Gironde, les Landes et ça et là dans les duoes de la Méditerranée, où sa multiplication toutefois parait en raison inverse de celle
420 le hanneton foulon.
des Anomala. Dans l'Hérault, par exemple, on ne trouve le hanneton foulon que là où ['Anomala est rare ou absente.
Nous avons vu la larve nuire sérieusement aux jeunes vignes de sable à Arles, à Tarascon et au Bourg Saint- Andéol (Ardècbe). Nous l'avons reçue de M. Flourens, de Murviel-les-Béziers, comme ayant complè'ement détruit un plautier établi dans les sables du bord de la rivière d'Orb.
A l'étranger, l'insecte nous a été signalé par M. Horvath. Il est, nous dit-il, fortement nuisible dans les vignes des bords du Danube, et M. Karoly Sajo a publié sur le même sujet un article avec planche, dans le journal hongrois Rovartani Lapok (livraison d'août 1884, pag. 1G8). La larve y est représentée rongeant un jeune cep et l'ayant aux trois quarts dépouillé de ses racines et même de son écorec .
Nous ne voulons pas donner àcet ennemi, dedate récente, plus d'importance qu'il n'en mérite ; nous l'avons trouvé associé dans ses dégâts avec d'autres espèces * dont nous ne parlons qu'en note ; mais nous le prenons pour type de ces Mélolonthides ampélophages que nous appellerons des irréguliers et qui avant les plantations dans les sables étaient considérés comme inoûensifs. Nous avor.s vu déjà le cas à propos des Perilelus.
La larve est remarquable surtout par sa taille. C'est un énorme ver blanc dont le corps, si on le redresse, dépasse G centim. de long et atteint 1
1 Mélangées aux larves de hanneton foulon reçues 'le Murviel-les-Béziers, s'en trouvaient de plus petites, prises tout d'abord par nous pour des jeunes de la même espèce. Elles se sont métamorphosées en même temps que les grosses, et nous ont donné un insecte d'un genre voisin, YAnoxia villosa Fabricius. Celte espèce a été également obtenue d'un ver blanc que nous avait remis M. Pianchon comme trouvé au pied d'une souche, non plus daas le sable, mais dans le terrain tufieux très meuble des environs de Montpellier, connu en géologie sous le nom de tufs quaternaires de Castelnau. Celte espèce n'est donc pas particulière aux sables, et nous l'avons prise plusieurs fois au vol le soir dans des vignes situées dans les mêmes terrains de tuf.
Signalons encore une espèce du même genre qui vit exclusivement dans les sables maritimes de la Méditerranée, YAnoxia A uslralis Schônherr, obtenue de larves envoyées do Vias, entre Agde et Béziers, comme ayant abîmé un jeune plantier établi dans les dunes de cette localité. Les Anoxia sont d'assez gros hannetons velus qui ont été génériquement séparés des Melolonlha à cause de la massue de leurs antennes, qui n'a que quatre feuillets chez la femelle el cinq chez le mile, au lieu de six et sept. Leurs larves se distinguent au dernier segment sans rangées longitudinales de spinules en dessous.
Outre les espèces que nous venons de nommer et les Rhizotrogues, dont nous parlerons bientôt, il est probable que bien d'autres Mélolonthides seront encore signalés comme nuisibles aux vignes.
LES RHÏZOTROGUES. i"2 I
ceolim. et demi de large. Comparée celui du hannelon commun, dous trouvons l'épaisseur relativement plus forte. A part cela, même forme, même couleur, mêmes tarses et tibias renflés, mômes longs poils espacés sur le corps, mêmes bandes transversales de spioules râpeuses sur le dos, mêmes poils du dernier segment fins en dessus, railles et terminée en crochet en dessous. Deux différences anatomiques cependant sont à signaler : l°dans les antennes; 2° dans la double rangée de spinules médianes placées en dessous du dernier segment. Le quatrième article des antennes est, non pas plus long que le troisième, comme clic/, la larve du Melolontha vulgaris, mwis plus court, ei la disposition des spinules médianes du dernier segment, ainsi que leur dimension, sont tout autres. Pour abréger, nous renvoyons à ce sujet à la description comparative qui a été faite plus haut de la larve du hanneton commun.
La nymphe, comparée à celle du hanneton commun, ofiVe, à part ses grandes dimensions, des différences de détails qu'il est utile de signaler : 1° les deux lobes divergents du dernier segments sont terminés par deux pointes mousses rembrunies qui sont encore plus divergentes, tandis que nous les avons vues être convergentes chez le hannelon commun ; 2° la dimension extraordinaire des antennes du mâle apporte à leur position une modification forcée. Ne pouvant plus tenir dans le petit espace qui existe entre les parties de la bouche et le tibia antérieur, elles sont placées en dehors de cet espace, reposant sur l'extrémité du tibia et atteignant presque la longueur du tarse .
LES RHÏZOTROGUES.
Nous avons vu les vers blancs des hannetons être sérieusement nuisibles à la vigne dans le centre de la France, ceux du Pentodon et de VAnomala exercer les mêmes dégâts dans le midi de l'Europe ; voici encore, pour la région de l'olivier et spécialement 'pour l'Algérie, de nouveaux ennemis parmi les Mélolonthides.
Ils appartiennent au genre Rhizotrogus, dont on parle peu en Europe, mais qui dans nos colonies du nord de l'Afrique entrave sérieusement les viticulteurs.
Les rhizotrogues sont des Mélolonthides de taille moindre que le hanneton commun, généralement de couleur uniforme, variant du fauve au brun marron, n'ayant pas le pygidium pointu, ayant des antennes de 9 pu
42"2 LEs RHIZOTItOGUES.
10 articles avec une massue de trois feuillets seulement. Pat' l'avortement constant des ailes inférieures, certaines espèces sont aptères dans les deux sexes; chez d'autres, les femelles seules sont privées de la faculté de voler. Le genre est nombreux en espèces, 1G0 dans le dernier Catalogue paru (de Marseul, 1889), et la plupart habitent les régions méridionales. Sur ce nombre, la France et l'Europe centrale n'ont pas plus de 20 espèces ; le reste est propre à l'Orient, à l'Asie centrale, à l'extrême sud de l'Europe et surtout à l'Afrique du Nord. L'Algérie, à elle seule, compte plus de 60 espèces.
Tous les vers blancs de ces Mélolonthid"S peuvent être nuisibles à nos cultures, l'étymologie du nom l'indique (âiÇa racine, rpûyst-j ronger). Ils sont, de plus, mangeurs de feuilles à l'état parfait. Il n'est donc pas étonnant de voir plusieurs Rhizolrogus signalés comme nuisibles à la vigne.
Outre que les espèces composant ce genre sont nombreuses, les variations infinies d'un grand nombre d'entre elles rendent leur étude extrêmement difficile. Les formes d'Europe sont relativement faciles à distinguer l'une de l'autre ; mais celles du nord de l'Afrique ont lassé plus d'un classificateur.
Des coupes dont on a fait des sous-genres ont heureusement été pratiquées. Elles sont hasées sur le nombre d'articles des antennes, la présence ou l'absence des ailes inférieures, etc.
En Europe, il y a fort peu de rhizotrogues nuisibles à la vigne. Nous n'en connaissons que trois signalés comme tels: Rhizolrogus marginipes, R. cicalricosus et R. ochraceus ; encore les deux dernières espèces sontelles nuisibles d'une façon très relative, et nous n'en parlerons que brièvement, sans les coroprendie dans notre liste générale d'ampélopbages.
Le Rhizolrogus cicalricosus Mulsant, espèce répandue dans la vallée du Rhône, a été observée par nous à Montpellier. Nous l'avons, il y a quelques années, obtenu à l'état parfait, de plusieurs petits vers blancs qui nous avaient été apportés par M. Planchon comme trouvésebez luiaux racines d'un jeune plantier.
C'est un Rhizolrogus de taille moyenne, 13 à 17 millim. de long sur une largeur de 6 à 7, au corps oblong, parallèle, d'un rouge clair rosé sur la tête et le prothorax; les èlylres et le reste du corps sont d'un jaune fauve. Le prothorax est glabre, entouré d'une rangée de cils. L'insecte parfait, que nous avons pris en mars et avril à Lyon, paraît à Montpellier en février et même parfois à la fin de janvier. On le voit voler avant 5 heures pendant une demi-heure environ, puis il rentre dans le sol.
Le Rhizotrogus ochraceus Knoch, assez répandu en Provence et en Italie, o été signalé comme nuisible à la vigne par M. Targioni [Rclazio?ie,
LES RHIZOTROGUES. |J'!
1884, pag. 107). C'est un insecte do même taille que le R. cicatricosus, mais qui en diffère par le nombre d'articles aux antennes, 9 au lieu de 10, ce qui l'a fait ranger dans le sous-genre Amphimallus. Les teintes de sa robe sont aussi fort différentes. La tête et le protborax sont d'un brun rougeâtre, les élytres et les pattes d'un fauve jaune ou rougeâtro clair. L'insecte parait en mai et vole surtout le matin.
Parmi les espèces d'Europe, nous ne comprendrons donc dans notre liste générale que le Rhizotrogus marginipes Mulsant. L'espèce est sérieusement nuisible sur les coteaux secs, en Languedoc, et en Iloussillon, où M. Oliver (de Collioure) l'a signalée. Mais avant d'en donner une description détaillée, parlons des espèces algériennes, qui, de beaucoup, sont les plus importantes en viticulture.
La côte barbaresque est la terre classique des Rhizotrogucs : soixante et quelques espèces, avons-nous dit, ont été signalées en Algérie seulement. Dans cette quantité considérable, bon nombre sont capables sans doute de mettre à mal un plantier; mais jusqu'à présent trois espèces seulement ontété accusées de graves méfaits. Ce sont : Rhizotrogus euphytus, inflatus et sinuatocoUis.
Le premier appartient au sous-genve Apterogyna, c'est-à-dire aux Rhizotrogus dont la femelle seule est privée d'ailes [airrepot sans ailes, yuv»j femelle) ; les deux autres au sous-genre Geotrogus [yo terre, zpûyta ronger), dont les deux sexes ont les ailes inférieures avortées.
Nous avons souvent reçu les deux premiers en communication., ils abondent surtout dans la province d'Oran ; le troisième semble dominer dans celle d'Alger, d'après M. Rivière, directeur du Jardin d'essai du Hamma, près Alger.
Nous ne pouvons mieux faire, du reste, que de citer cet auteur. M. Rivière est bien certainement l'bomme qui a le mieux observé sur place et à l'œuvre les Rbizotrogues algériens. Voici ce qu'il en dit dans un article publié en 1882 ' :
« Trois espèces principales se font remarquer plus spécialement dans nos cultures : Rhizotrogus euphytus, inflatus et sinuatocoUis.
» Cette année-ci, l'insecte qui a mangé nos feuilles de vigne est le R. sinuatocoUis. A l'état de larve, il avait déjà attaqué les racines et même le collet de nos jeunes ceps. Cette année se trouvant être celle de la transformation à l'état parfait, ces :jeunes bannetons sont sortis de terre et se sont jetés, pour vivre, sur la verdure la plus voisine.
«Pendant le jour, rien ne signale la présence de l'insecte ; mais entre 0
i Gh. Rivière; Affection des lignes en Algérie (L'Algérie agr., 1er oct. 1882).