LES APHIDES OU PUCERONS DE LA VIGNE
Les Aphides, connus généralement sous le nom de Pucerons, sont de petits insectes de 1 à 6 millim. de long, généralement verts, jaunes ou bruns, perdant entièrement leurs couleurs parla dessiccation, et tellement mous que la moindre pression les écrase. Ils portent d'ordinaire leurs ailes à la façon des cigales, c'est-à-dire en forme de toit à deux versants. La plupart sécrètent une matière sucrée dont les fourmis sont friandes et qui s'échappe par deux petits tubes appelés cornicules placés à la partie postérieure de l'abdomen. Certaines espèces, telle que le Puceron lanigère du pommier, sécrètent par des glandes cutanées analogues à celles des cochenilles la matière cireuse blanche, filamenteuse, dont nous avons parlé à propos de ces dernières. Leurs antennes, assez longues, ont de trois à six articles, leurs tarses un ou deux articles.
Une des espèces les plus communes, le Puceron du plantain, a servi dès le siècle dernier au naturaliste Bonnet pour les premières observations faites sur la parthénogé nèse. La plupart de ces insectes sont habituellement vivipares, pondant des petits éclos ; quelques-uns cependant pondent toujours des œufs. Ils sont polymorphes, certains d' entre eux ailés, les autres aptères ; les uns ayant un bec, les autres n'en ayant pas. Plusieurs de leurs formes successives dites agames, dont la première est sortie au printemps d'un œuf fécondé appelé œuf d'hiver, pondent sans accouplement des petits tous femelles, se multipliant eux-mêmes par partbénogénèse. A un moment donné, une forme dite sexuée, ayant des mâles et des femelles, apparaît et vient fermer le cycle par la ponte d'un œuf fécondé analogue à celui qui a servi de point de départ.
La vigne, dans l'ancien Monde, nourrit deux espèces à1 Aphides, le Phylloxéra vastatrix et l'Aphis vilis.
Beaucoup d'auteurs ont fait du genre Phylloxéra, sous le nom de Phylloxêriens, une petite famille à part, entre les Coccides et les Aphides. Les caractères invoqués étaient les ailes placées à plat, l'absence de corni-
cules des digilules aux tarses et la reproduction toujours ovipare, quatre caractères de Coccldcs ; mais il y a des Pucerons vrais, les Aploneura, les Vacuna et les Glyphina, qui portent les ailes à plat ; plusieurs genres n'ont pas de cornicules, et d'autres, les Adelges, pondent toujours des œufs. Avec les derniers auteurs, Lichtenstein entre autres, nous réunissons donc les Phylloxéra aux Aphides, les considérant comme des formes inférieures ayant certains caractères des Coccides, mais se rapprochant tellement des Pucerons par la forme, les caractères généraux, l'évolution biologique et les mœurs qu'ils ne peuvent en être séparés.
Le genre Phylloxéra est caractérisé par une taille ne dépassant guère 1 million, et demi, des ailes aplaties, trois articles aux antennes, un ou deux articles aux tarses, ceux-ci munis de digitules, et l'absence de cornicules sur l'abdomen. Il est riche en espèces ; vingt-sept, à l'heure qu'il est, sont décrites. Sur ce nombre, une vingtaine sont américaines, les autres habitent l'ancien Monde. Quinze vivent sur les noyers d'Amérique, neuf sont propres aux diverses espèces de chênes, une s'attaque au châtaignier, une au saule, une enfin, celle dont nous avons à parler en détail, à plusieurs espèces de vignes.
(Phylloxéra vastatrix Planciion)
Synonymie. — Pemphigus vitifolii Asa Fitch, 1854; Dactylosphœra vitifolii Schimer, 1867 ; Peritymbia v itisana Westwood, 1867; Rhizaphis vastatrix Planchon, 1868.
Parler d'un sujet après tant d'autres auteurs, résumer des montagnes de livres, d'opuscules, de mémoires, de notes, de pamphlets même, offre quelques difficultés. Tel est le cas cependant de quiconque aujourd'hui doit écrire sur le Phylloxéra. D'ordinaire, quand on veut traiter un sujet, il faut remonter aux origines, à grand'peine parfois rechercher les travaux antérieurs, et, le jour de la publication venu, trop tard souvent, arrivent des documents qu'on eut été bien aise d'utiliser.
Pour l'insecte qui nous occupe, au contraire, l'abondance des documents
1 Voir la Bibliographie après les chapitres traitant du Phylloxéra.
est l'obstacle. Pas de recherches à faire dans les siècles passés, il est vrai, la question date de vingt ans ; mais pendant cette courte période, quels flots d'encre, quels débordements d'inepties, quelles courses folles à la conquête du prix de 300,000 fr. ! « Pour une idée juste à pêcher, dit M. Planchon *, dans ce torrent d'élucubrations fantaisistes, il faudrait s'imposer la tâcue de remuer des flots d'ignorance. Il faudrait parler du crapaud vivant enterré sous la souche pour attirer à lui le venin dont la vigne phylloxérée est atteinte ; on aurait à rappeler l'arrosage des ceps malades avec du vin blanc ou bien avec une tisane émolliente dont la mauve est l'ingrédient principal. Dans le déluge de procédés, la part la plus large est à ceux qui confondent le phylloxéra et l'oïdium ou qui n'ont jamais vu l'un ou l'autre de ces parasites. Le dépouillement de ce dossier de sottises jette un triste jour sur l'état d'esprit du grand public en fait d'instruction scientifique. Les rêveries creuses nous arrivent de tous les rangs sociaux et de tous les coins de l'Europe. Les mieux recommandés au ministère de l'Agriculture sont en général les plus ignorants ; les plus tenaces sont les illuminés de tout ordre qui tiennent leur idée ou plutôt que leur idée obsède et meneaux confins delà folie. Heureusement, à mesure que l'observation et l'expérience serrent de plus près le problème, les rêveurs passent à l'arrière-plan, les discussions oiseuses font place à l'étude des faits, la recherche utile se concentre sur les points encore obscurs, laissant en pleine lumière ceux que la science admet comme suffisamment élucidés. »
C'est ce que nous tâcherons de faire nous-même: laissant donc de côté, autant que possible, les naturalistes d'occasion, les empiriques, les chercheurs de théories ou de panacées, les partisans du phylloxera-effet, nous puiserons nos documents dans les écrits de ceux dont la science et l'expérience ont consacré les travaux. L'historique, par lequel nous commençons, sera en grande partie retracé d'après les Comptes rendus de l'Académie des Sciences, mine précieuse où. abondent les documents.