I. — HISTORIQUE
Le genre Phylloxéra a été créé en 1834 par Boyer de Ponscolombe 2 pour la première espèce observée à cette époque aux environs d'Aix (Bouches-du-Rhône) , le Phylloxéra qucrcûs vivant sur le chêne. Cet insecte,
1 J.-E. Plauchou ; La question phylloxcrique {Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 18S7).
- Boyer de Ponscolombe ; Description du genre Phylloxéra (Ann.Soc. entom. de France, 1634).
LE PHYLLOXERA DK LA VlGNË. 49
lixé sous les fouilles de l'arbre, provoque par sa piqûre le dessèchement partiel du parenchyme, et, quand il se multiplie beaucoup, la feuille entière arrive à se dessécher. De là, l'étymologie yûUov feuille, Çvjpew dessécher. Très exacte eu ce qui concerne la plupart des espèces décrites vivant sur des chênes ou des noyers, cette étymologie ne l'est plus s'il s'agit de celle qui attaque la vigne ; elle forme par sa manière de vivre une exception dans le geure.
C'est en 1854 que pour la première fois il a été parlé du Phylloxéra de la vigne ; l'espèce découverte aux Etats-Unis, dans des galles, sur des feuilles, par Asa Fitch1, entomologiste officiel de l'Etat de New-York, fut décrite par ce naturaliste sous le nom de Pemphigus 2 vitifolii. Le Dr Henri Shimer, de Philadelphie, retrouvait en 1867 les mêmes galles et le même insecte, mais cette fois sous deux formes différentes, l'Aptère gallicole et VAilé. Les séparant avec raison des Pemphigus, à cause des digitules ou poils de l'extrémité des tarses terminés par une ventouse qu'il prit pour un houton, le naturaliste américain en fit le Dactylosphxra vitifolii [Ann. des Sciences naturelles de Philadelphie). Dès 1863, cependant, l'espèce d'Asa Fitch avait passé l'Atlantique et était trouvée en Angleterre par Westwood dans les serres à raisins (grapperies ou vineries) de Hammersmith, près Londres. Le célèbre professeur d'Oxford avait, lui aussi, tout d'abord rencontré des Gallicoles; mais, ayant eu l'idée de rechercher sur les racines, il avait découvert une nouvelle forme, le Radicicole. Quelques années après (18G7-1868), l'insecte était signalé dans plusieurs localités d'Angleterre et d'Irlande. Le savant anglais le décrivit alors sous le nom de Peritymbia vitisana et le présenta le 21 novembre 18G7 à Y Ashmolean Society d'Oxford.
Tandis que le parasite était ainsi constaté sur plusieurs points de l'Angleterre, le dépérissement de la vigne occasionné par sa présence était en môme temps sig .aie en France de divers côtés, mais sans que la cause en fut connue. Nous trouvons en effet daus la Revue agricole et forestière de Provence (5 mars 18G8) une lettre écrite par M. Delorme, vétérinaire à Arles, à la date du 8 novembre 18G7 et adressée au Président du Comice agricole d'Aix, lettre où. le mal est signalé comme s'étant manifesté dans la Crau d'Arles dès le mois de juillet 1867. M. Delorme est le premier qui ait parlé dans une publication française de ce qu'on appelait alors la nouvelle maladie de la vigne; mais dans le déparlement du Gard elle avait, paraît-il,
1 Asa Fitch ; Paient office Report, I55i , pag. 79 ; et Soc. d'Agr. de Neiv-Yorh, 1854, pag. 8G-2.
2 Les Pemphigus sont des pucerons sans digitules aux patios, habitant dans des galles dont le type, le Pemphigus bursarius do Linné, \ii sur le peuplier.
été constatée dès 1863 ' dans la commune de Pujault. C'est ce que nous apprend une Note de M. dePenaurun, de Villeneuve-les-Avignon, publiée le 7 juillet 1868 dans le Bulletin de la Société d'Agriculture de Vaucluse. Bref,Ies agriculteurs provençaux s'inquiétaientdu dépérissement inexpliqué de la vigne, et plusieurs d'entre eux, ayant trouvé sur les racines mortes des traces de mycélium, comme il y en a sur presque tous les tissus ligneux privés de vie et enfouis dans le sol, l'attribuaient au Pourridié ou Blanquet, maladie crytogamique de la vigne qui se produit dans les endroits à soussol imperméable. Ce Pourridié semblait toutefois, contre toutes les règles, se produire sur les vignes de coteau les plus jeunes, les plus vigoureuses et les mieux drainées. Ce fut alors que la Société d'Agriculture de Vaucluse et M. Gauthier, maire de Saint-Rémy (Bouches-du-Rliône), sollicitèrent le concours de la Société centrale d'Agriculture de l'Hérault.
Une commission composée de MM. G. Bazille, J.-E. Plancbon et F. Sahut futdesuite nommée, et dans lajournée du 15 juillet 1868 les délégués étaient réunis sur les terres du château de Lagoy, près Saint-Rémy. Les recherches, opérées avec soin sur les racines des vignes malades, aboutissaient bientôt à la découverte, par M. Sahut, d'une masse confuse de petits insectes jaunes que M. Plancbon reconnut tout d'abord à la loupe comme voisins des Cochenilles et des Pucerons. Rentré à Montpellier et aidé de M. Donnadieu, préparateur de Zoologie à la Faculté des Sciences, M. Plancbon examina l'insecte au microscope, le rapporta décidément au groupe des Aphidiens (Pucerons) et le nomma provisoirement Rhizaphis vastatrix.Une Note était peu de temps après rédigée et envoyée à l'Institut 2. La première publication faite fut toutefois le rapport présenté à la Société d'Agriculture de l'Hérault, rapport publié parle Messager du Midi dès le 22 juillet 1868 et signé des trois délégués.
La cause du mal était donc reconnue. « Deux jours de recherches, dit
1 « C'est à peu près entre 1858 et 186Ï que, par une singulière coïncidence, les importations de cépages américains racines se sont faites à la fois sur divers points de l'Europe (Bordeaux, Roquemaure, Angleterre, Irlande, Alsace, Allemagne, Portugal). C'est à partir de 18G3 que les premiers signes du mal se déclarent, d'abord dans les serres du Royaume Uni, puis, d'une manière vague, aux environs de Pujault, près de Roquemaure (Gard); plus clairement, en 186G, dans le Vaucluse, les Bouches-du Rhône et Bordeaux; plus tard encore, en Allemagne et en Autriche (Klotternenburg), où l'importation américaine remonte à des époques variées » (Plancbon ; La question pkylloxcrique en 187G. Revue des Deux- Mondes, 15 janvier 1877).
a J.-E. Planchon, G. Bazille et F. Sahut Comptes rendus Acad. des Se., séance du 3 août 1868, pag. 333.
M. Pkuidioii l, nous Qreut voir les insectes en cent endroits, partout où la
Figne soulTrait. Dès ce moment, un fait capital était établi : c'est qu'un insecte presque invisible, se dérobant sous terre, s'y multipliant par myriades d'individus, amenait l'épuisement des ceps les plus vigoureux. Mais cet insecte, d'où venait-il ? Etait-il décrit ? Qnels étaient en tout cas ses alliés les plus proches? Ces questions n'étaient pas faciles à résoudre du premier coup ; elles ne pouvaient même l'être qu'à la condition de trouver l'insecte sous tous ses états.
«N'ayant vu d'abord que des insectes souterrains dépourvus d'ailes, je cherchai obstinément la forme ailée, que je supposais devoir exister. Cette forme existait en effet, et, l'ayant découverte à l'état de nymphe avec ses ailes encore enfermées dans leurs fourreaux, je la vis éclore le 28 août 18G8 comme un élégant petit moucheron, ou plutôt comme une cigale en miniature, portant étalée à plat ses quatre ailes transparentes.» L'insecte, soumis par MM. Planchon et Lichtenstein au savant hémiptériste de Paris, M. Signoret, fut ramené par lui au genre Phylloxéra 2, créé par Boyer de Fonscolombe pour le Ph.quercûs. « Voilà donc, continue M. Planchon, mon Bhizaphis rapporté à son vrai genre. Restait à le reconnaître pour identique à l'insecte américain. Le premier pas dans ce cens fut le résultat d'un heureux hasard. Le 11 juillet 1869, voyageant avec une commission de la Société des Agriculteurs de France, je découvris à Sorgues (Vaucluse), sur deux ceps d'une variété de vigne appelée Tinto, de nombreuses galles pareilles à celles du Pemphigus américain.»
D'après le Dr Plumeau3, ce serait M. Laliman qui aurait trouvé le premier, en France, des feuilles avec des galles phylloxériques sur des plants américains. Nous mentionnons la chose en historien fidèle ; mais, au fond, peu importe à la science et à la viticulture que la forme gallicole ail ete trouvée à Bordeaux ou à Sorgues ; elle l'a été, en tout cas, on peut le dire, à peu prés simultanément. Au printemps de 1869, J. Lichtenstein, le premier, avait avancé que l'insecte des racines était la forme souterraine du Pemphigus vilifolii d'Asa Fitch ; simple hypothèse qui devait bientôt devenir un fait acquis et dont Planchon lui-même ne tardait pas à accepter la responsabilité [Mess. agr. du Midi, 5 septembre 1869).
Pendant que ces études se poursuivaient chez nous, Westwood avait
1 J.-E. Planchon ; Le Phylloxéra en Europe et en Amérique {Revue des Deux- Mondes, 1er février 1874).
2 Signoret; Bulletin Soc. entom. de France, 23 septembre 18G8.
3 Dr Plumeau ; Association française pour l'avancement des Sciences, 1872, session de Bordeaux, pag. G3C.
52 LE phyLloxeiia dé la YICLNË.
continué ses observations en Angleterre, avait reçu des insectes de France
et des États-Unis, et, dans une Note insérée dans les Proceedings ofthe
London entomol. Society du 1er février 1869, il reconnaît dans son
Perilymbia vitisana de 18G7 l'insecte nommé Pemphigus vitifolii par
Asa Fitcb, Dactylosphœra vitifolii par Shimer, Phylloxéra vastatrix par
Plancbon.
Malgré quelques protestations venant des partisans absolus de la priorité en fait de nomenclature, c'est ce dernier nom qui a été adopté par la science, pour trois raisons: d'abord, au nom môme de la priorité, le genre Phylloxéra, datant de 1834, ne pouvait être débaptisé; ensuite le qualificatif de vastat rix dévastateur, bien mieux que celui de vitifolii ou de vitisana, répond à l'idée d'un insecte destructeur par excellence; l'usage enfin, ce grand maître, avait de suite consacré une épitbéte répétée par la presse du monde entier.
« De son côté, en 1870, le professeur Riley, qui habitait alors Saint- Louis (Missouri), établit : 1° l'identité de l'insecte à galles d'Europe et de celui d'Amérique ; 2° l'identité des types Gallicoles et Radicicoles '. » Ces observations, confirmées en 1871 lors d'un voyage du savant américain en France, ne devaient plus être discutées .
Tel était le degré des connaissances en 1870, tel il était encore en 1873. Pendant ces trois années, malgré les recbercbes attentives d'un grand nombre de naturalistes, le cycle des métamorpboses n'avait pu être fermé. La forme sexuée, qui existe cbez tous les Aphidiens et pond l'œuf d"biver, ne pouvait manquer cbez les Phylloxéras. Tout d'abord on avait pris les Ailés pour cette forme sexuée2. L'erreur était permise, les mâles étant d'ordinaire munis d'ailes cbez les pucerons et même cbez certains Phylloxéras (Phylloxéra quercûs) ; puis on s'aperçut que, cbez l'espèce de la vigue, tous les individus ailés pondaient, et pondaient sans accouplement. C'était donc encore une forme agame aussi bien que celles des feuilles et des racines. La forme sexuée, si remarquable en ce qu'elle n'a pas de suçoir, a été découverte d'abord cbez le Phylloxéra du cbène par M. Balbiani3, ensuite cbez celui de la vigne par M. Max Cornu4, qui n'observa toutefois que deux femelles. Cette étude ayaut été reprise en 1874 à Mont-
1 Les Vignes américaines, par Bush et Meissner, traduit Je l'anglais pir L. Bazille, revu et annoté par J.-E. Planchon, 1876 ; et 2e éd., 1885.
2 Dr Schimer ; Proceelings ofthe Acad. ofnat. Se. of Philadelphia, n° l, I867, pag. 2 à 11. — Signoret; Le Phylloxéra vastatrix (Ann. Soc. cnlom. de Fr., 1869, pag. 549).
:< Balbiani ; Comptes rendus de V Acad. des Se., 20 octobre 1873, pag. S 8 i . * Max. Cornu; Comptes rendu:, 3 novembre 1873, pag. 1015.
pellier par M. Balbiani ', le mâle et la femelle étaient entrevus à travers la coque des œufs pondus en captivité par des Ailés. Au mois d'août 1875, M. Boiteau découvrait le lieu de ponte de ces Ailés 2 .
Restait à étudier les Sexués sur un certain nombre d'individus normalement éclos, à observer leur accouplement ainsi que leur ponte, à trouver enfin l'œuf d'hiver eu plein air. Selon les observations faites sur l'espèce du chêne, il devait être caché sous les écorces de la souche. C'est ce que réussit à découvrir M. Balbiani au mois de septembre de la môme année. Commodément installé à Libourne chez M. Boiteau, dans un cabinet de travail muni de bons microscopes, cabinet que nous connaissons bien pour y avoir personnellement recherché l'œuf d'hiver en 1878, M. Balbiani put mener à bonne un ces délicates observations et fermer ainsi le cycle des métamorphoses du Phylloxéra vastatrix3.
En même temps étaient publiées par M. Balbiani ses belles observations sur la dégénérescence graduelle des ovaires chez les Phylloxéras, dégénérescence qui, s'accentuant de génération en génération, peut aboutir à la stérilité des aptères agames, mais se termine d'ordinaire par la production de Y Ailé et du Sexué pondant son œuf unique. La fécondation de cet œuf par l'accouplement des Sexués étant, selon l'auteur, le point de départ d'une fécondité nouvelle, il put conclure à l'extinction complète d'une colonie dont chaque année les (eufs d'hiver seraient détruits par un traitement insecticide.
De 1875 à 1881, les études avaient continué. Dans une série de Notes à l'Institut envoyées par M. Boiteau 4, le lieu de ponte des Sexués était précisé, les Phylloxéras issus de l'œuf d'hiver observés, leur fixation d'abord aux feuilles puis aux racines constatée par l'expérience. Aucun fait saillant n'était venu infirmer les travaux de M. Balbiani; des œufs d'hiver avaient été trouvés en nombre à Libourne par M. Boiteau ; mais, quelque confiance qu'on eût dans les observations du savant professeur au Collège de France, la science n'avait pas adopté complètement ses conclusions. M. Liechtenstein et nous-mème avions bien observé en Languedoc la ponte des Ailés et l'éclosion des Sexués; l'œuf d'hiver avait bien été obtenu par nous en plusieurs exemplaires dans notre laboratoire de l'Ecole d'Agriculture du
1 Balbiani ; Comptes rendus, ;i I août et 14 décembre 1874.
2 Boiteau-, Intérêt public de Libourne, noS dos 2, !) et [6 septembre 1875. Voir également à ce sujet Balbiani ; Comptes rendus, 4 octobre 1875.
3 Balbiani; Comptes rendus, 4 octobre 1875 et 17 juillet 1 s 7 < ". .
'< Boiteau ; Comptes rendus de f Académie des Sciences, 10 mai, 5 juin, 8 juillet, 5 août et G novembre 1S7G.
Montpellier •; mais l'observation sur les vignes, en plein air, de cette ponte du Sexué manquait encore en dehors de la Gironde. Malgré les recherches attentives de MM.Planchon, Lichtenstein et Mares, malgré celles que depuis 1877 nous avions entreprises nous-mêmeà Montpellier, après avoir été à plusieurs reprises étudier la question à Bordeaux et à Libourne, ayant M. Boiteau pour guide; malgré une mission spéciale dans l'Hérault confiée en 1878 à M. BoiteauparM. le Ministre de l'Agriculture, l'œuf fécondé continuait à se dérober à toutes les recberches. Se comportait-il dans les pays secs comme sous les climats humides? N'éclosait-il pas avant l'hiver? La question se posait dans la plupart des écrits sur le Phylloxéra 2; et quand M. Graëlls» professeur d'anatomie comparée à l'Université de Madrid, eut annoncé en septembre 1878, au Congrès viticole de Montpellier, qu'il avait vu éclore le 8 août, à Malaga, des œufs pondus en juillet3; quand il eut surtout confirmé ses observations en 1879 et 18804, cette question parut résolue par l'affirmative. « M. Graëlls, dit M. Planchon, est un savant dont le coupd'œil et le jugement ne sauraient être mis en suspicion lorsqu'il s'agit d'un fait qu'il affirme avoir vu 5 » .
Personne ne pouvait douter de la bonne foi de M. Graëlls, nos relations personnelles et amicales avec le savant espagnol nous permettent de l'affirmer hautement; mais dans des observations aussi délicates, où il faut procéder d'abord par des recherches générales longues et minutieuses à la loupe, puis isolément par un .examen au microscope de tous les corpuscules invisibles à l'œil nu ressemblantà un œuf, avait-il observé avec toute la rigueur voulue ?
«Pour faire mes recberches, dit M. Graëlls6, j'emportai de Malaga à Madrid des morceaux de ceps de vignes phylloxerées. Perdant l'espoir de trouver l'œuf d'biver à la loupe, à la façon de M. Boiteau, il me vint a l'idée d'imprimer de fortes secousses aux morceaux desséchés des vignes sur un papier blanc placé sur une table. En examinant à la loupe attentivement les détritus recueillis, j'ai fini par découvrir quelques œufs des Sexués
1 Valéry Mayet ; Comptes rendus, 2 novembre 1880.
2 Planchon ; La question phylloxérique en 187G (Revue clés Deux-Mondes, 15 janvier 1877), et page 30 du tirage à part.
3 Compte rendu du Congrès de Montpellier, 1878, pag. 102.
4 Voir à ce sujet : Lichtenstein; Le Phylloxéra en Espagne (Journal La Vigne américaine, 1879, pag. 208).— Graëlls; L' au f d hiver du Phylloxéra (Journal de l'Agriculture, 1880, pag. 27 et pag. 102). — Planchon; Vigne américaine, 1880, pag. 70.
5 Planchon ; Vigne américaine, 1880, pag. 120.
6 Journal de l'Agriculture, 1880, pag. 106.
bien reconnaissables par leurs singuliers caractères. Placés dans un tube d'observation, il éclorent, les uns au bout de trois ou quatre jours, les autres un peu plus tard.»
Les recherches en Languedoc furent dès lors considérées comme inutiles par certains naturalistes. Lichtenstein, pour ne citer qu'un des plus connus, les abandonna complètement, et, mieux que personne cependant, il était apte à les meneràbonneûn.otVous perdez votre temps», nous disait-il; «Cherchez et vous trouverez», nous écrivait au contraire M. Balbiani. Confiant dans la manière de voir du savant qui le premier avait su trouver l'œuf fécondé dans la Gironde ; convaincu nous-mème que, pour la France du moins, l'expérience de Madrid n'était pas concluante, nous avons continué à chercher, et le 16 mars 1831 nous trouvions l'œuf d'hiver à Montpellier1, au domaine de Viviers, chez M. Pagezy, ancien sénateur. Nous le trouvions eu quantité telle que tous les observateurs, Lichtenstein le premier, en ont eu à leur disposition et l'ont trouvé eux-mêmes sur nos indications.
A cette occasion, nous reçûmes la visite de M. Henneguy, délégué de l'Académie des Sciences, préparateur de M. Balbiani au Collège de France, et c*est à partir de ce momeut que purent être organisées par lui à Montpellier, au domaine de la Paille, chez M. Mares, correspondant de l'Institut, les expériences si concluantes sur la destruction complète de l'œuf fécondé par les badigeonnages insecticides 2. Le point de repère qui nous avait guidé d'une façon si sûre dans la recherche de l'œuf d'hiver, c'est-à-dire les galles observées annuellement sur un même point, a permis à MM. Balbiani et Henneguy d'opérer àcoupsùr,ettouUe monde, parla disparition complète de ces galles couvrant depuis longtemps chaque année tout un quartier de vignes, a pu constater l'efficacité du procédé. Fin 1886, le badigeounagena pas été fait : les galles ont reparu en 1887 ; fin 1887, il a été renouvelé : il n'y avait de galles en 1888 que sur les ceps témoins.
M. Graèlls toutefois ne s'est pas encore rendu, et dans son dernier travail sur les Aphidiens (Cuestiones biologico-ontogenicas y fisiologicas de los Afidios. Madrid, 1887) il persiste à regarder ses expériences comme définitives. Nous considérons, de notre côté, notre observation comme concluante, du moins en ce qui concerne la France et la plus grande partie de l'Europe; la thèse de l'éclosion estivale n'est du reste plus soutenue d'une façon absolue qu'en Espagne3.
1 Valéry Mayet ; Comptes rendus Académie des Sciences, 28 marô 1881.
2 Balbiani; Comptes rendus, 10 avril 1882 et 20 octobre 1881.
3 Eu France, il s'ast produit récemment une théorie que nous appellerons mixte, théorie qui jusqu'à présent n'a été admise nue par sou auteur. M. Donna-
De l'Andalousie nous ne pouvons rien dire, des piys tropicaux encore moins. Il est certain cependant qu'à Panama, par exemple, où M. Collot, professeur à la Faculté des Sciences de Dijon, a constaté le Phylloxéra sur les feuilles du Vitis caribœa, feuilles qui ont été envoyées à M. Planchon, l'œuf fécondé peut et doit ne pas se comporter comme en Europe. Le Bombyx du mûrier nous offre un phénomène venant à l'appui de cette hypothèse. Ses œufs, suivant les belles expériences de M. Duclaux, n'éclosent normalement dans les pays tempérés que lorsqu'ils ont subi l'influence du froid, c'est-à-dire après l'hiver ou un séjour d'un ou deux mois dans une glacière. A côté de cela, il y a dans les pays chauds, l'Inde par exemple, les races dites bivoltines et trivoltines, dont les œufs éclosent sans avoir subi l'action du froid, et qui produissent ainsi plusieurs générations dans l'année. Les Bombyx du mûrier à générations multiples, rares en France, plus fréquents en Italie et en Espague, sont communs et même constituent la règle dans les pays tropicaux. Les trioollins de l'Inde éclosent en février, en juin et en octobre.
Marche du fléau.
Originaire d'Amérique, ou, pour mieux préciser, de la partie des Etats- Unis située à l'est des Montagnes-Rocheuses, le Phylloxéra se trouvait fortement établi vers 1869 dans le sud-est et le sud-ouest de la France. Les deux points d'introduction, deux collections de vignes américaines situées à Roquemaure (Gard) et à Floirac aux portes mêmes de Bordeaux, avaient été précisés et formaient deux larges taches rayonnant rapidement et tendant à converger l'une vers l'autre. Eu 1870, le Gard, le Vaucluse, les Bouches-du-Rhùne, le Var, étaient complètementenvahis, l'Hérault atteint dans l'un de ses plus riches vignobles, la plaine de Lunel. De 1871 à 1876, tout J 'arrondissement de Montpellier était eu grande partie détruit et celui de Béziers entamé. A la même époque, vers le Nord, l'ennemi, après avoir ruiné les célèbres vignobles des côtes du Rhône, entourait Lyon de nombreux peints d'attaque, poussant des pointes hardies jusqu'en Beaujolais.
dieu, dont nous avons cité dans nos premières pages le bon travail sur le Phyloptus vitis, et qui le premier a étudié le Phylloxéra au microscope avec M. Planchon, parle, dans uue Note à l'Institut (Compt. rend., 9 mai 1887) d'œufs fécondés qui passeraient l'hiver et d'œufs fécondés qui écloraient à l'automne. Ces deux sortes d'œufs seraient pondus par deux formes dilîérentes de Phylloxéra. Nous attendons un travail ultérieur annoncé par l'auteur, travail qui éclaircira sans doute certains points de son observation, dont nous ne pouvons parvenir à bien saisir la précision.
En 1878, l'invasion atteignait les Alpes-Maritimes, la Corse, l'Aude, les Pyrénées-Orientales, l'Aveyron, le Puy-de-Dôme, l'Ain, la Saône-et- Loire et la Cùte-d'Or.
Dans l'Ouest, la marche, assez lente au début, était très rapide à partir de 1P72. Le Médoc et le Sauternois, aux. terres de graves mélangées de sable, offraient une certaine résistance à l'invasion ; mais les palus, l'Eutredeux-mers, le Lot-et-Garonne et la Dordogne aux terres plus argileuses, les Cliarentes surtout, au sol crayeux, peu profond, se fendillant en été, étaient gravement atteints, et, vers 1879, complètement ruinés. En 1880, sur la carte officielle publiée chaque année par le ministère de l'Agriculture, les deux grandes taches du Sud-Est et du Sud-Ouest, teintées de gris ou de brun suivant l'intensité de l'invasion, étaient soudées à travers le Lot, le Gers, le Tarn-et-Garonne, la Haute-Garonne et le Tarn. Au Nord, la teinte atteignait la Loire par l'Indre, le Loir-et-Cher et le Loiret. Dans les dernières cartes publiées, le département de Seine-et-Marne est teinté; et voilà qu'au grand effroi des viticulteurs des environs immédiats de Paris, le Phylloxéra vient d'être découvert sur les vignes en espalier de, l'Ecole nationale d'Agriculture de Grignon tSeine-et-Oise). Dans le bassin du Rhône, tous les départements viticoles sont teintés. En Corse, le mal a envahi les arrondissements d'Ajaccio, de Corte et de Bastia. A l'heure qu'il est, plus d'un million d'hectares sont atteints eu France, et, parmi nos grands vignobles, la Champagne seule est indemne, bien que fortement menacée par les points d'attaque de Seine-et-Marue.
En Algérie, maigre la loi de 1881 ordonnant, comme en Suisse, l'extinction complète des foyers, plusieurs points d'attaque, apparus successivement à Sidi-bel-Abbès, Tlemcen, Oran, Philippeville, La Calle, Souk- Arras, ont été reconnus et détruits depuis 1885.
A l'étranger, aussi bien qu'en France, ce sont les plants américains qui, au début, ont introduit le Phylloxéra. En Portugal, dans la vallée du Douro, les vignes mouraient bien avant que l'insecte eût été découvert. Sa présence, constatée en 1870, parait remonter à une importation américaine de 1863. Dans les vignobles espagnols, les deux grandes taches, de Malagaau Sud, signalée depuis 1877, et de Girone au Nord, semblent cependant avoir pour origine l'introduction de plants français. Le premier point d'attaque reconnu en Suisse eu 1874, chez M. de Rothschild, à Pregny, provenait de plants reçjs de serres anglaises infestées, et celui de Neuchâtel d'un envoi de la pépinière allemande d'Annaberg ; aujourd hui, malgré les énergiques traitements d'extinction ordonnés par la loi, le mal a gagné les vLnobles du canton de Vaud et sur un point ceux du canton de Zurich .
En Allemagne, les nombreuses ladies constatées dans la vallée du Rhin ont eu pour point de départ les pépinières et collections de vigne d'Annaberg, d'Erfurt, de Bolweiller, de Plantières, etc.
L'Autriche et la Hongrie doivent à des apports de cépages du Nouveau- Monde faits en 1868, d'avoir été envahies aux environs de Klosternenhurg, de Pantchowa et de Fiinfkirchen. La découverte du Phylloxéra en Italie, à Valmadrera (province de Côme) et à Agrate (province de Milan), date de 1879. En 1880. de nouvelles taches étaient constatées à Port-Maurice, Riesi, Messine, et, en 1882, aux environs de Girgenti et de Catanina. La Crimée et le Caucase, les deux principaux pays à vignes de la Russie, sont atteints depuis 1880, et la Bessarabie depuis 1886, par suite d'introduction de plants racines venant d'Erfurt (Allemagne). Dans les provinces danubiennes, en Roumanie, de nombreux points d'attaque sont signalés depuis 1883 aux environs de Jassy et de Galatz (Moldavie). Eu Turquie d'Europe et en Turquie d'Asie, le mal ne date que de 1885 ; mais il s'étend déjà sur des espaces considérables. La Grèce seule parait indemne jusqu'à présent ; mais elle ne tardera pas, sans doute, à être envahie.
En dehors de l'Europe, les vignes de Madère sont détruites, celles du cap de Bonne-Espérance fortement entamées. L'Australie, en relations fréquentes avec les Etats-Unis, est contaminée depuis 1875. La Californie, enfin, la seule région des Etats-Unis où prospérât la vigne d'Europe, le Phylloxéra n'ayant franchi les Montagnes-Rocheuses que depuis quelques années, est gravement atteinte. Le vignoble séculaire de la Mission est détruit, et l'on commence à le reconstituer sur racines américaines.
Pertes occasionnées en France par le Phylloxéra.
Avant de décrire l'insecte, nous placerons ici quelques détails sur les pertes qu'a causées son introduction dans notre pays. Concernant l'étranger, nous n'avons pas de documents à consulter; mais, en France, une Note publiée en 1888 par M. Lalande, député de la Gironde, parait présenter la situation sous son vrai jour, et nous jugeons utile de la reproduire ici.
«Peu de personnes, dit M. Lalande, se font une idée suffisamment exacte des pertes éprouvées par la France comme conséquence des ravages du Phylloxéra. Les chiffres suivants, hases sur le Rapport de M. le Directeur de l'Agriculture, présenté à la Commission supérieure du Phylloxéra pour l'année 1884, peuvent fournir quelques éléments d'appréciation.
«D'après ce Rapport, la surface des vignobles détruits en France jusqu'à la fîu de 1884 s'élevait à 1,000,000 d'hectares, dépassait môme un peu ce
chiffre. Mais ce n'est pas tout. Indépendamment des vignes détruites, il y avait des vignes malades, mais encore existantes. Le chiffre en était de 004,511 hectares.
«C'est très prohahlcment rester au-dessous de la vérité que d'apprécier ce chiffre de vignes malades comme équivalant à 200,000 hectares de vignes détruites.
»La perte réelle est donc de 1 ,200,000 hectares de vignes détruites, c'est-à-dire la moitié de tout le vignoble français.
»A quel chiffre faut-il évaluer la perte en argent de ces 1,200,000 hectares ? Ici il faut faire une observation qui nous paraît avoir une très grande importance. La valeur des vignes détruites est généralement appréciée selon leur valeur vénale; mais, au point de vue national, ce mode d'appréciation est bien au-dessous de la vérité.
»En effet, la valeur vénale d'une propriété est calculée sur son revenu uet, mais sa valeur au point de vue national est très supérieure. Elle doit être basée Fur le revenu brut, qui se décompose en deux parties : 1° celle qui est nécessaire pour payer les salaires et les divers travaux de culture ; 2° l'excédent qui constitue le revenu net.
»I1 est évident qu'au point de vue de l'intérêt général du pays, ces deux productions se confondent, et le produit brut peut être considéré en presque totalité comme constituant un des éléments du revenu national. Or la valeur vénale des vignes détruites pouvait être, nous le croyons, considérée en France comme représentant un chiffre moyen de 6,000 fr. l'hectare.
Si, d'après les considérations ci-dessus exposées, on voulait prendre pour base d'appréciation le revenu brut, on devrait évaluer les vignes détruites à un chiffre très supérieur à 6,000 fr.
»A la vérité, après la perte des vignobles, il reste la valeur du sol nu ; mais cette valeur est généralement très minime, car la plupart des vignobles sont plantés dans des terres peu propres à d'autres cultures.
>Tout considéré et pour ne rien exagérer,, j'adopterai comme base d'évaluation le chiffre de 6,000 fr. mentionné plus haut, et nous arrivons à la somme de 7,200,000,000 de francs comme représentant la perte éprouvée par la France comme résultat des vignes détruites par le Phylloxéra .
»Ce n'est pas tout encore. A cette perte du capital sont venues s'ajouter les pertes de revenus ou de salaires occasionnées parla destruction des vignobles. Il est difficile de les apprécier exactement. Mais nous croyons rester au-dessous de la vérité en prenant pour base de calcul la valeur des vins que la France a importés, et des raisins secs, qui n'ont été en réalité importés que pour être transformés en vins depuis la destruction de nos
vignobles. Ces importations se sont élevées, suivant l'état ci-dessous, à plus de trois milliards de francs.
Importation, en France, de vins ordinaires et de raisins secs de 1875 à 1886.
Commerce spécial. Vins ordinaires. Raisins secs,
1875 8.351.741 fr. 5.755.614 fr.