‹ Les insectes de la vigneChapitre 62 sur 187 · I. — HISTORIQUE · texte numérisé non relu

I. — HISTORIQUE

D'après les savantes recherches de Walckenaër, il est possible que la

Pyrale ait été connue des anciens. « Convolvulus in vinea ne sict arnurcam condilo, le Convolvulus ne se trouve pas sur la vigne badigeonnée avec du marc d'huile, dit le traité De re rustica de Marcus Porcius Cato ». Ce passage semble s'appliquer à la Pyrale plutôt qu'au Rhynchite ou Atlelabe. Ce dernier, très commun en Italie, parait en effet désigné par Pline sous le nom de volvox (le rouleur) ou cantharis (le scarabée brillant). Pline distingue le volvox du convolvulus et répète, au sujet de ce dernier, ce que dit Marcus Porcius Cato. Gesner (xvie siècle), parlant des insectes qui attaquent la vigne, ne fait guère que citer Pline.

Il y a, en somme, peu de documents utiles à retirer de mentions aussi vagues, et les premières observations un peu sûres remontent à l'abbé Lebœuf. Dans son Histoire du diocèse de Paris (1755), cet auteur dit, en effet, qu'en 1562 « les habitants d'Argenteuil regardèrent comme un fléau de Dieu les insectes qui gâtaient leurs vignes dans le printemps. L'évêque de Paris ordonna des prières publiques pour la diminution du fléau. » Comme Argenteuil a toujours été et est encore un des cantons préférés par la Pyrale, il est plus que probable que les insectes désignés par Lebœuf se rapportent à cette espèce1.

Un demi-siècle plus tard, on retrouve la Pyrale dans ces mêmes vignobles. Selon un vieux manuscrit, dit Audouin, un ver destructeur vint, en 1(329, établir son séjour dans les vignes de Colombe, près Argenteuil, et y commit d'affreux ravages. La Pyrale est mentionnée de nouveau au bout de cent ans sur le territoire d'Ay, en Cbampagne. Une délibération du Conseil de cette commune, datée du 19 avril 1733, mentionne ce qui suit: « Depuis quelques jours, les vignes du territoire d'Ay sont mangées dans leurs bourgeons par des vers qu'on y voit en quantité considérable. Les soins qu'on pourrait y donner par la main de l'homme seraient inutiles,

1 Oq pourrait s'étonner, dit Audouin, de l'importance attachée alors à la conservation des vignobles d'Argenteuil au xvie siècle, si l'on ne se rappelait que les vins de ce canton, si peu recherchés actuellement, jouissaient à cette époque d'une haute réputation. Les dîmes du vin formaient alors la partie la plus importante des revenus de l'Abbaye de Saint-Denis, et, dans une thèse publique des Ecoles de Médecine de Paris, il fut môme soutenu que les vins de ce terrain devaient avoir la préférence sur ceux de Bourgogne et de Champagne.

ainsi qu'on l'a éprouvé l'année dernière, en sorte qu'il ne reste d'autre ressource que d'implorer la miséricorde de Dieu, etc. » L'année suivante, une seconde délibération nous apprend que « les habitants ont donné pouvoir aux maire et syndics de se transporter en la ville de Reims pour demander la permission à Mgr l'Archevêque de prier Dieu et faire des processions pour les vermissiaux ». Enfin, d'après le journal tenu par un propriétaire du canton d'Ay, le ver de l'été dévasta les vignes de ce canton depuis 1779 jusqu'à 1785. Nous ne croyons pas, dit Audouin, que jusqu'en 1820 la Pyrale ait occasionné dans ce pays de nouveaux dommages.

Dans le Beaujolais et le Maçonnais, il parait que, dès 1746, Romanècbe et ses environs formaient déjà le foyer principal des dégâts de l'insecte destructeur, et un passage des registres de la paroisse nous apprend qu'à cette époque, pour obtenir du ciel la cessation du fléau, une procession en l'honneur delà Sainte- Vierge fut établie; et elle a encore lieu à Romanècbe, dit Audouin, sous le nom de procession de Notre-Dame des vers.

Vingt ans plus tard, l'abbé Roberjot, curé de la petite commune de Saint-Vérand, consignait dans un Mémoire lu à la Société d'Agriculture de Paris, en 1787, ses observations sur la Pyrale et les moyens qu'il avait tentés pour la détruire. Il parle de l'insecte comme l'ayant observé depuis huit ans et signale surtout l'année 1785.

En voyant Roberjot citer spécialement l'année 1785 comme une des plus désastreuses pour le Maçonnais, nous devons nous rappeler, dit Audouin, que cette même année les vignes d'Ay ont été violemment ravagées, et que ce fut aussi en 1785 que des dégâts semblables causés par le même insecte aux vignes cTArgenteuil fixèrent l'attention de Bosc.

C'est à Bosc, en effet, que revient l'honneur d'avoir fait connaitrele premier en France, d'une manière scientifique, la Pyrale de la vigne. Il en a donné, en 1786, une description assez exacte dans son Mémoire pour servir à V histoire de la chenille qui a ravagé les vignes d'Argenteuil. Cependant dix années avant lui, en 1776, Schiffermuller et Denis enregistraient dans leur Catalogue systématique des papillons de Vienne, sous le nom de Torlrix Pilleriana, une espèce que tous les entomologistes reconnaissent aujourd'hui être la Pyrale de la vigne de Bosc et désignent sous le nom du Catalogue de Vienne.

Pendant cette longue période, de 1746 à 1786, où la Pyrale semblait établie dans les vignobles d'Argenteuil, d'Ay et de Romanècbe, le fléau se faisait aussi sentir ailleurs.

Le P. Arcère, de l'Oratoire, dans son Histoire de la ville de la Rochelle, publiée en 1786, parle de cet insecte comme ravageant déjà les vignobles delà province de l'Aulnis, et en 1780, comme à Romanècbe, une procès-

sion de los roucos (les vers) fut établie aux environs de Toulouse, dans la commune de Saint-Simon.

La fin du siècle dernier ne nous fournit plus de nouvelles indications relatives à la Pyrale, soit que le fléau ait perdu de son intensité, soit plutôt que les événements politiques en aient détourné l'attention ; mais il n'en est pas de même de ce siècle.

En 1808, les mêmes vignes qui en 1786 avaient fait l'objet des recherches de Roberjot, étaient de nouveau ravagées, et c'était toujours Romanèche qui était le centre du territoire attaqué. On trouve dans un manuscrit de Bertrand d'Acétis (Archives de l'Académie de Mâcon) le tableau suivant de l'état des vignobles à cette époque : « La propagation du fléau est effrayante ; il couvre de grandes surfaces, sans abandonner celles qu'il occupait anciennement. Les cantons envahis ne pourront bientôt plus nourrir leurs habitants; dans plusieurs communes, les vendanges n'ont pas même eu lieu cette année, et si l'on n'applique à ce mal un remède efficace, des milliers de cultivateurs seront dans la misère, le sol du paya ne convenant en général qu'à la culture de la vigne. » Cependant cette triste période touchait à sa fin, car après avoir éveillé l'attention de l'autorité, qui en 1810 prescrivait l'échenillage, et après une gelée printanière (les Pyrales mortes de faim sans doute), les vignes reprirent leur riche aspect, et une récolte peu abondante, il est vrai, mais de qualité supérieure, vint dédommager les propriétaires. Cette récolte fut suivie de celle si renommée de 1811.

Quatorze années s'écoulèrent sans ramener le fléau, puis en 1825 il reparut. Faible d'abord, le mal fut chaque année en augmentant, et en 1837 et 1838 il était parvenu aune intensité effrayante.

D'après des calculs restés à dessein au-dessous de la vérité, les pertes éprouvées durant cette période de dix ans environ, dans vingt-trois communes du Rhône et de Saône-et-Loire, se sont élevées annuellement, sur 3,000 hectares envahis, à 75,000 hectolitres de vin, soit, en calculant à 20 fr. l'hect., prix minimum, à 1,500,000 fr. Eu ajoutant tous les travaux accessoires supprimés par le fait, fournitures, frais de circulation, de transport, ainsi que les dégrèvements d'impôts qui se sont élevés à plus de 100,000 fr., on a, pour ces deux départements seulement, une perte annuelle de 3 à 4 millions de francs, soit au bout de dix ans une perte de 30 à 40 millions.

Par suite de circonstances inconnues, le département de la Côte-d'Or semble avoir été, à cette époque, préservé, ou à peu près, des ravages de la Pyrale. Ce n'est qu'en 1837 et 1838 qu'ils attirèrent l'attention des propriétaires par l'envahissement de quelques centaines d'hectares dont la perte

de récolte ne dépassa pas toutefois un quinzième, Nous verrous plus loin qu'il n'en a pas toujours été ainsi malheureusement.

Dans le département de la Marne, après avoir disparu à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, le mal se réveillait en 1820, et, après avoir sévi pendant dix ans environ, il disparaissait presque complètement, pour ne plus reparaître que çà et là à L'état de points isolés; en 1862 toutefois, M. Paris (Soc. ent. de France) signalait de nouveau le mal comme grave dans le canton d'Ay, près Reims.

Le département de Seine-et-Oise, dont le canton d'Argenteuil avait été l'objet des observations de Bosc en 1783, fut depuis cette époque dévasté par la Pyrale à deux reprises différentes. Les années qui suivirent 1807 furent surtout marquées par de grands dégâts. Puis, pendant quinze années, de 1816 à 1831, le fléau cessa, pour reparaître ensuite avec une vigueur nouvelle. En 1837, le maire d'Argenteuil écrivait à l'Académie des Sciences que les dégâts pouvaient être, cette année-là, évalués de 5 à 600,000 francs, sans parler de l'influence funeste se faisant toujours sentir durant les années suivantes.

La Pijrale, déjà mentionnée à la fin du siècle dernier dans la Haute- Garonne, y reparut en 1808, cessa tout à coup en 1814, pour reparaître avec une intensité nouvelle et croissante de 1829 à 1838, au point d'enlever les quatre cinquièmes de la récolte .

Le département de la Charente-Inférieure, où l'insecte avait exercé ses ravages vers le milieu du siècle dernier, le vit reparaître en 1801, puis vers 1837, à des degrés divers; presque toutes les communes viticoles du département étaient atteintes, et l'île de Ré, qui depuis longtemps avait quelques points d'attaque, voyait l'insecte se répandre sur tout son territoire. En 1838, aucun département viticole n'était envahi d'une façon aussi générale et sur certains points plus grave. Une supplique adressée à cette époque au préfet par la municipalité de Saint-Sauveur de Nuaille, près La Rochelle, indique la durée et l'intensité d'un fléau : « Depuis dix-huit ans, les vignes de nos administrés sont atteintes de vers qui les dévorent. Jamais calamité n'a été plus destructive. Les hommes n'ayant que cette ressource, la terre n'étant propre à aucune autre culture, ils ont persévéré longtemps à entretenir leurs propriétés; mais actuellement leur épuisement est tel que les uns arrachent leurs vignes, les autres cessent de les cultiver.» Les Pyrénées-Orientales, au dire des vignerons, ont de tout temps été ravagées par la Pyrale, appelée conque dans le pays; mais vers 1838, comme dans les autres départements, le mal avait acquis la plus grande intensité dans les deux cantons de Perpignan et de Rivesaltes ; on évaluait la perte annuelle à 14,000 hectolitres de vin.

Enfin !o département de l'Hérault est atteint, dit-on, depuis plus d'un siècle; mais ce n'est qu'en 1801 que les dégâts occasionnés par la Pyrale dans les localités exactement désignées, les environs de Marseillan et de Florensac (arrondissement de Béziers), furent l'objet d'une communication de Draparnaud à la Société d'Agriculture de l'Hérault. Ce travail fut imprimé et répandu dans le département, par ordre du préfet. Vers 1818, l'insecte se montrait de nouveau sur le môme territoire, et en 1820 le mal avait pris assez d'accroissement pour que le Conseil municipal de Marseillan sollicitât du ministre une indemnité aux deux communes atteintes par le fléau et une prime d'encouragement à qui trouverait un remède efficace. La Pyrale gagna encore du terrain les années suivantes, envahissant toutes les communes voisines de Florensac et de Marseillan, surtout celles situées dans la direction de la mer. sur la rive gauche de l'Hérault ; puis, vers 1823, disparut, pour atteindre les environs de Montpellier, où elle paraissait confinée en 1838, au moment où Audouin, chargé de sa mission officielle, y arriva.

Il résulte de ces documents historiques, longuement développés dans le livre d'Audouin et résumés autant que possible dans les pages qui précèdent, que pendant une période d'environ vingt ans, se terminant en 1838, le fléau a été à peu près permanent dans six départements viticoles, et qu'à part l'Hérault il a toujours augmenté en étendue et intensité.

Depuis cette époque, avec des alternatives que nous tâcherons d'expliquer, quittant brusquement ua canton pour en attaquer un autre, malgré des moyens vraiment efficaces trouvés pour la combattre, la Pyrale a peu à peu étendu son empire, et jusqu'à la Bourgogne, qui du temps d'Audouin était à peu près indemne, bien des vignobles épargnés jusque-là ont été atteints. « Les dégâts de la Pyrale, dit M. André [Les Parasites et les Maladies de la vigne, pag. 33) se calculent en Bourgogne par des sommes considérables. Je ne veux en citer qu'un chiffre rapporté tout récemment et qui résulte de calculs et d'expériences consciencieusement faits par un de nos intelligents viticulteurs. M. Montoy, dans le Bulletin du Comité d'Agriculture de Beaune, nous montre qu'en écartant toutes les causes d'exagération, la Pyrale enlève certaines années, dans les vignobles du seul arrondissement de Beaune, environ un tiers delà récolte, représentant plus d'un million de francs, et cela en ne considérant que les vignes à vins Dns et sans tenir compte des grandes étendues de terrains plantés en vignes ordinaires.»

En Champagne, d'après M. Paris [Ann. Soc.ent., 18G2), le mal s'est beaucoup étendu depuis Audouin. D'après M. Vimont, président du Comice agricole d'Épernay (Ier juin 1888), a les coteaux d'Ay et d'une manière

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