‹ Les insectes de la vigneChapitre 66 sur 187 · IV. — LUTTE CONTRE LA PYRALE · texte numérisé non relu

IV. — LUTTE CONTRE LA PYRALE

De temps immémorial1, on a combattu les ravages de la Pyrale par

i'écbenillage ; mais le remède se montrait toujours peu efficace. Ce n'est guère qu'en 1842, époque de la publication du livre d'Audouin, que la lutte contre l'insecte a été entreprise d'une façon rationnelle par la plupart des viticulteurs atteints. Non pas que les procédés conseillés par le savant professeur du Muséum aient été reconnus parfaits; mais c'est à partir de ses études, effectuées, comme nous l'avons dit, au milieu même des populations éprouvées par le fléau, que l'attention de tous s'est portée vers cette lutte, considérée, alors seulement, comme possible. C'est à cette époque qu'un procédé vraiment efficace et peu coûteux, l'échaudage, pratiqué depuis 1828, mais soigneusement tenu secret, fut étudié et conseillé par la Société académique de Mâcon. Audouin parle de plusieurs procédés qu'il a fait expérimenter, tous avec le plus grand soin, en comparant les résultats obtenus et le prix de revient des opérations. Nous pouvons citer

1 Dr Companyo -, Notice sur les Insectes qui ravagent les vignes des Pyrénées- Orientales. Perpignan, 1839.

l'échenillage, l'ébourgeonnage, l'écimage, le recepage, l'enlèvement des chrysalides, les badigeonnages insecticides, l'écorçage, les feux crépusculaires, l'enfouissement des souches, le soufrage des échalas et la cueillette des pontes.

De ces divers moyens, les trois derniers seuls ont donné des résultats sérieux et méritent d'être mentionnés avec quelques détails .

L'enfouissement des souches en hiver reposait sur ce principe rationnel, qu'une chenille craignant l'humidité, ayant grand soin de se réfugier sous les écorces élevées du cep, doit être tuée par un séjour prolongé dans le sol; mais si, dans la Charente-Inférieure, l'opération s'est montrée efficace sur certains points, la taille spéciale exigée et le peu de produits des vignes ainsi traitées firent renoncer au procédé.

Dans les pays où la vigne est soutenue par des échalas, le traitement de ceux-ci par l'acide sulfureux (fumée de soufre) dans un cylindre de tôle galvanisée détruisait toutes les petites chenilles réfugiées dans les fissures du bois, c'est-à-dire environ un tiers de la totalité, et Audouin a constaté que, jointe à l'échenillage pratiqué de tout temps, l'opération avait des résultats heureux souvent très appréciables.

De tous les moyens expérimentés par le professeur du Muséum, la cueillette des pontes s'est toujours montrée le meilleur. Ce sont MM. Desvignes et Delahanle, de Romanècbe, qui les premiers, en 1837, ont appliqué le procédé sur une grande échelle. C'est chez eux qu'Audouin a fait ses expériences, répétées à Perpignan par le Dr Companyo ; mais l'idée première est due à un vigneron de Lancié, nommé Claude Tardy, qui dès 1836 l'avait appliqué dans ses vignes1. Les œufs, comme nous l'avons dit, déposés par plaques, fin juillet, sur la face supérieure des feuilles, étaient facilement aperçus par l'ouvrier qui, visitant les souches à trois reprises différentes pendant la première semaine d'août, arrivait à n'en oublier que fort peu. Un ouvrier exercé récoltait ainsi en moyenne de 2 à 3,000 pontes dans ea journée, ce qui, d'après les calculs d'Audouin, produisait la destruction de 150,000 œufs par ouvrier et par jour. Le prix de revient par hectare, qui était, vers 1840, de 60 à 70 fr., s'élèverait environ au double aujourd'hui ; mais l'efficacité reconnue du procédé l'eût certainement fait adopter par tout le monde si des moyens plus économiques et encore plus énergiques, tels que l'échaudage et la sulfurisation, n'étaient entrés dans la pratique viticole.

1 Le Comice agricole de Beaujeu, appelé à constater les heureux résultats de ce travail, a décidé, dans sa séance du 8 janvier 1838, qu'il serait accordé à ce cultivateur une prime d'encouragement de 200 fr.

Echaudage. — C'est en 1840 seulement, qu'un propriétaire de Romanèche, nommé Raclet, s'est décidé à faire connaître le procédé de l'échaudage, qu'il avait appliqué avec succès dès 1828 et qu'il avait tenu secret jusqu'alors '.

La Société académique de Mâcon, dont plusieurs membres avaient de

Fig. 47. — Appareil pour détruire la Pyrale : A chaudière portative ; B entonnoir pour la remplir; C soupape de sûreté avec sifflet avertisseur ; D robinets ; E E crochets pour le transport ; F foyer -,

G cafetière pour ébouillanter ;

F tonneau à pétrole coupé pour la sulfurisation.

suite apprécié la réelle valeur de l'eau bouillante comme insecticide, nomma, dans sa séance du 10 février 1842, une commission pour étudier la méthode, et les conclusions de son Rapport furent les suivantes : « La Commission n'bésite pas à déclarer que le procède de M. Raclet lui parait un moyen sinon infaillible de détruire la. Pyrale, du moins le plus avanta-

1 Ladrey ; La Bourgogne [Revue viticole, 18(31. pag. 35).

yeux, Je plus simple et le plus économique de tous ceux employés jusqu'à ce jour; qu'il est susceptible d'être appliqué en grand dans tous nos vignobles, et qu'il ne saurait nuire en rien à la végétation . »

Depuis lors, l'usage d'ébouillanter les ceps n'a cessé de se répandre, et si le procédé de la clocbe avec mèche soufrée, dont nous parlerons, est employé dans certaines contrées, on peut dire que l'échaudage est préféré dans la plupart des régions viticoles de la France.

Pour décrire l'appareil et le traitement, nous emprunterons de nombreux détails à deux sources autorisées : l'Instruction spéciale concernant la Pyi*ale, dont M. Heuzé, inspecteur général de l'Agriculture, est l'auteur, et le travail sur la Pyrale, bien connu en Languedoc, de M. Jaussan. vice-président du Comice agricole de Béziers1 .

L'eau est portée à l'ébullition dans une petite chaudière verticale (fig. 47) munie par côté de deux crochets servant à passer deux barres de bois pour son transport facile dans les vignes. Eu dessus, se trouvent un entonnoir d'alimentation et une petite soupape de sûreté surmontée d'un sifflet d'alarme; en bas, un ou deux robinets, suivant les dimensions de la chaudière. A l'intérieur, un serpentin traversant le foyer amène un échauffement rapide de l'eau, et la cheminée qui donne issue à la fumée traverse dans certains instruments un petit réservoir supérieur où l'eau d'alimentation commence à s'échauffer.

Dès que le sifflet d'alarme se fait entendre, ce qui arrive toujours peu de temps après le premier moment d'ébullition, un des ouvriers remplit d'eau bouillante une cafetière en fer-blanc, d'environ un litre (fig. 47 G), munie d'un bec effilé et enveloppée au besoin de lisières de drap pour la conservation de la chaleur. Il la verse promplement sur le tronc et successivement sur chaque bras de la souche, en opérant de bas en haut et en évitant de mouiller les yeux des coursons. Sur un cep de dimension moyenne, le contenu entier de la cafetière doit être employé. Il doit être dépassé si la souche est forte.

L'eau doit être bouillante, tout au moins à 80° quand elle arrive à sa destination, afin qu'elle puisse dissoudre rapidement la gomme des coques soyeuses logées dans les écorces fissurées des ceps et tuer les petites chenilles. On opère par un temps beau et doux, de janvier à mars de préférence, et toujours après la taille. De peur que l'eau n'arrive pas assez chaude sur l'insecte, il faut éviter d'opérer pendant les temps de gelée et de pluie.

En Bourgogne, deux ouvriers suffisent pour faire fonctionner l'appareil.

1 L. Jaussan ; De la Pyrale et des moyens de la combattre. Béziers, 1882.

L'un, le chauffeur, alimente d'eau la chaudière et entretient le feu; l'autre, l'arroseur, verse l'eau bouillante sur le cep. Deux ouvriers habitués à ce travail peuvent traiter par jour de 1,500 à 2,000 ceps.

Quand le vignoble est éloigné de l'eau, on apporte celle-ci à l'aide d'une barrique qu'on place le plus près possible de l'eadroit où l'on opère. L'éebaudage bien exécuté ne nuit jamais à la vigne et la débarrasse de toute? ses chenilles de Pyrale. Leséchalas sont ébouillantés comme les ceps.

En Languedoc, selon M. Jaussan, pour servir une chaudière, il faut un homme et cinq femmes pour distribuer l'eau ; une d'elles aide l'homme à changer l'appareil de place. Il faut de plus, si l'on a deux chaudières, deux hommes transportant l'eau du réservoir à pied d'oeuvre. En admettant une distance de 2 kilom. de la vigne à l'endroit où l'eau est puisée, il faut, pour deux chaudières, une charrette à un cheval et son conducteur pour amener les barriques pleines.

Pour arriver à un résultat satisfaisant, on doit placer la chaudière au centre d'un carré de quatorze souches, de façon à avoir sept souches devant, autant derrière et de chaque côté. La distance la plus grande à parcourir sur les perpendiculaires, quand la vigne est plantée à lm,50, est alors de 9m,7o, et dans les diagonales de I5m,75.

Cette chaudière est munie de deux robinets par lesquels s'écoule l'eau. Aussitôt qu'une cafetière est remplie, le chauffeur doit verser une quantité égale d'eau froide dans la chaudière. Cela est très important, car ainsi l'ébullition ne s'arrête pas, tandis que, si l'on enlevait plusieurs litres et qu'on remit en une seule fois la même quantité d'eau froide, il y aurait du temps perdu pour attendre l'éhullition.

Quand ou a terminé le carré formé par les quatorze souches de côté, on transporte la chaudière quatorze rangées en avant. Eu partant, le chauffeur doit mettre sa chaudière au plein et ajouter un peu de charbon : l'ébullition ainsi ne s'arrête pas, ou a repris quand la nouvelle installation est terminée ; on recommence delà même façon, et ainsi de suite. La journée terminée, le chauffeur doit abattre sou feu et, si la gelée est à craindre pendant la nuit, vider sa chaudière. Il doit même la renverser en cas de bourrasque de vent, ou tout au moins enlever le tuyau.

Certains propriétaires ont modifié le système de distribution d'eau bouillante d'une manière très avantageuse. Trouvant de la difficulté à se procurer le nombre de femmes voulu pour l'opération, ils suppriment les cafetières et ébouillantent directement la souche au moyen de tuyaux en caoutchouc placés a chacun des robinets. Avec cette organisation, l'équipe se compose du chauffeur et de trois femmes seulement. Une des femmes aide a transporter la chaudière, met a pied d'oeuvre l'eau et le charbon ré-

partis dans les vignes par les ouvriers chargés de ce soin, et les deux autre? manient rhacune un des tuyaux en caoutchouc, qui sont munis à leur extrémité d'une petite lance en fer-blanc de 40 à 50 centim. de long et terminés par un bec recourbé.

Il faut changer plus souvent la chaudière de place qu'avec le système des cafetières. Si en effet on maintenait la disposition des 14 souches en carré, il faudrait, pour atteindre la dernière souche de la diagonale, un tuyau de 16 met., qui serait gênant. On réduit le carré à 8 souches de côté, et un tuyau de G"1, 50 est suffisant pour atteindre l'extrémité de la diagonale.

Pour opérer, le chauffeur ouvre les deux robinets, et l'eau s'écoule parles tuyaux ; son passage est très rapide, étant donnée la tension de la vapeur dans la chaudière; il est facile du reste d'augmenter encore cette pression en chargeant la petite soupape de sûreté. La femme procède à l'ébouillantage et va d'une souche à l'autre sans discontinuer, sans perte de temps. Une fois le carré terminé, le chauffeur, prenant les mêmes précautions, porte la chaudière huit rangées en a vaut. Les femmes chargées des tuyaux les tiennent ramassés dans la main, en ayant soin de tenir la lance un peu élevée.

Pour remplacer l'eau chaude employée, le chauffeur n'a pas, comme avec la cafetière, une base bien exacte, mais il y supplée bien vite par un peu d'observation.

Les avantages de cette méthode sont sensibles : d'abord on a toujours de l'eau à une température très élevée, 96° environ à la sortie des tuyaux ; ensuite la force avec laquelle elle jaillit permet d'atteindre aisément les parties horizonlales des ceps, sur lesquelles l'eau des cafetières ne peut arriver qu'en glissant, et, ce qui est surtout avantageux, on a un personnel moins nombreux.

Le moment le plus propice en Languedoc est du commencementde février à la fin de mars, jusqu'au moment où. la vigne débourre. A cette époque, la température, plus douce, refroidit moins rapidement l'eau et augmente les chances de succès.

«J'ai voulu me rendre compte, dit M. Jaussan, de la perte occasionnée par l'absence de traitement dans un quartier habituellement envahi. J'y suis parvenu de la façon la plus sûre. Dans une vigne, je pris un lot de 24 rangées, que je subdivisai en trois lots de 640 souches chacun. La première année, le lot n° 1 fut traité, les n06 2 et 3 ne le furent pas. La seconde année, les nos 1 et 2 furent traitées, le n° 3 ne le fut pas.

Ainsi, j'avais le lot u° 1 traité deux fois.

— n° 2 — une fois.

— n° 3 non traité.

Les raisins provenant de chacun de ces lois furent pesés séparément, et il fut trouvé :

Lot n° 1 1-9Gi kil°8r'

Il y eut donc perte de 219 kilogr. sur le lot n° 2 resté un an sans traitement, et de 538 kilogr. sur le lot n° 3 non traité pendant deux ans.

Le prix de revient de l'opération en Languedoc, étant donné le nombre de 4,000 souches à l'hectare, est au maximum de 60 fr. l'hectare si les souches sont très fortes, très crevassées, et de 38 fr. si les souches sont jeunes, soit une moyenne de 40 fr. l'hectare. Nous ne pouvons mieux faire, du reste, que de citer un des calculs de prix de revient de M. Jaussan.

«Cette année (1882), dit-il, j'ai traité 256,915 souches, dont 152,600 très fortes et 104,315 moyennes ; le détail de ma dépense a été :

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