XII INTRODUCTION
disons enfin que l'étendue elle-même de nos champs est une condition très défavorable au végétal. Quand les immenses vignobles qu'on appelle la Bourgogne, le Bordelais ou le Languedoc sont attaqués à l'une de leurs extrémités, il n'y a pas de raison pour que le fléau, de proche en proche, n'envahisse tout le pays. Nous en avons fait la triste expérience avec le Phylloxéra. Telles sont les causes multiples qui, selon nous, attirent sur la vigne un si grand nombre de parasites.
Est-ce à dire pour cela qu'il faille cesser de tailler, de greffer, de fumer, de biner, etc. ? Loin de moi cette pensée, et ceux qui conseillaient comme remède contre le Phylloxéra de laisser pousser la vigne à son gré, de tasser la terre au lieu de la piocher, n'étaient pas, à coup sûr, des agriculteurs pratiques. Il y en a même qui ont été jusqu'à conseiller de paver le sol entre les souches. Tout cela doit être relégué dans le domaine de la fantaisie, et l'on continuera toujours à tailler, à greffer, à fumer, à labourer, à cultiver des plants délicats, parce que les avantages de ces divers procédés de culture sont plus grands que leurs inconvénients. J'ai tenu seulement à signaler ces inconvénients, parce qu'ils sont ignorés de bien des gens qui ne cessent de s'étonner de la quantité des ennemis de la vigne. Le nombre des espèces exclusivement ampélophages est, en somme, minime et peut être évalué à une dizaine ; celui des ampélophages de circonstance est plus que décuple, comme on le verra plus loin.
D'une manière générale et comme conclusion de ce qui précède, nous dirons que la loi du parasitisme est une loi bienfaisante tant qu'elle reste dans les limites tracées par la nature, elle maintient l'équilibre des espèces, dont telle ou telle tendrait à supplanter les autres ; mais dès que, pour une raison quelconque, nous diminuons la résistance de l'une d'elles, l'équilibre est rompu. Nous avons alors à lutter aux lieu et place de cette espèce affaiblie et désarmée1. Citons un exemple qui, pour nous, est typique. Certains coteaux
1 M. le professeur Marion (Revue générale d'Agriculture et de Viticulture méridionale, 20 mai 1888, pag. 6) dit de son côté : « Il faut bien comprendre que les parasites des plantes trouvent l'occasion d'une multiplication excessive précisément dans la culture du végétal auquel ils sont liés. L'agriculteur crée ainsi des conditions artificielles, il rompt l'équilibre qui s'était établi dans la nature entre les divers êtres. Il ne peut donc se dispenser d'intervenir directement pour corriger l'effet iuattendu de son industrie.»
INTRODUCTION. Mil
rocheux et incultes des environs de Montpellier, le versant nord du Pic Saint- Loup, par exemple, sont remplis de lambrusques ou vignes sauvages. Ce pays-là, jadis très riche par sa plaine, un des premiers atteint par le PhyVoxera, a eu toutes ses vignes cultivées détruites en deux ou trois ans. Nous le parcourions récemment, et nous n'avons pas remarqué qu'une seule de ces lambrusques fût morte du parasite. Livrées à elles-mêmes, assez loin du contact de l'homme et de ses cultures pour ne pas être trop hybridées, elles ont résisté. Les paysans pauvres du pays continuent tous les automnes à cueillir le petit raisin noir qui, additionné d'eau, donne tant de couleur à l'âpre piquette ainsi fabriquée. Le propriétaire aisé a lutté, a commencé par sulfurer ses cépages perfectionnés, les a perdus, puis replantés sur pied américain résistant.
Sans donner ici une place capitale au côté historique du sujet qui nous occupe, nous proposant à chaque description d'espèce d'y consacrer tout au moins quelques lignes, nous voulons indiquer cependant depuis quelle époque les petits parasites de la vigne ont été observés, quelle a été, dans le cours des siècles, l'importance de leur étude, et arriver graduellement à notre époque, à leur bibliographie générale. Seule, elle devra nous arrêter longtemps et sera l'objet de Notes bibliographiques spéciales.
De tout temps, on peut le dire, la culture chère à Noé a été entravée par les insectes. A plusieurs reprises, la Bible parle de vers ou larves attaquant la vigne. Dans un des livres de Moïse, le Deutéronome, nous trouvons en effet le verset suivant : «Vous planterez une vigne, la labourerez, mais n'en boirez pas le vin et n'en recueillerez rien, parce qu'elle sera gâtée par le Thola (ver)». Dans le prophète Amos (vme siècle avant J.-C), nous lisons : «Je vous ai frappés par un vent brûlant, dit le Seigneur, Gaza ' a dévasté vos jardins, vos vignes, tous vos plants d'olivier et de figuier, et vous n'êtes pas revenus à moi». Si des Hébreux nous passons aux Grecs, nous voyons Ctésiasive siècle avant J. -G.) parler du Phieir (pou) qui attaque et fait périr la vigne ; sans doute une de nos cochenilles ampélophages. Théophraste (ive siècle avant J.-C.) dit : «Les Ipcs qui attaquent la vigne s'engendrent par le
1 Suivant Walckenaer (Ann. Soc. ont. de France, 1835 et 183G), auquel nous empruntons une partie de ces citations, le mot hébreu Gaza est employé dans la Bible comme insecte dévastateur en général. La Vulgatc traduit par Eruca (chenille) , mais le Talmud en lait une sauterelle.