V. — Ennemis naturels et Moyens de destruction
A. Ennemis naturels. — Comme la plupart des Lépidoptères, les Noctuelles ont des ennemis naturels qui, à un moment donné, arrêtent leur trop grande multiplication. Ce sont des Diptères de la famille des Muscides, appartenant à l'ancien genre Tachina de Meigeo, devenu la tribu des Tachinaires et des Hyménoptères de la famille des Ichneumouides et de celle des Chalcidides.
Malgré d'excellents travaux sur ces divers groupes de parasites, on peut dire qu'en particulier ceux qui détruisent les Noctuelles sont assez mal connus.
Si nous laissons de côté les Hyménoptères, dont nous n'avons trouvé dans les Noctuelles ampélophages qu'une seule espèce, encore à l'étude, et dont nous parlerons plus tard, nous ne trouvons en effet que quelques Tachinaires connus comme attaquant les Noctuelles. Dans les rares travaux qui en parlent1, nous voyons bien cités des espèces qui déciment la Noctuelle du chou {Haclena Brassicœ Dup.) et la Noctuelle gamma (Plusia gamma Dup.), mais pas un mot du celles qui attaquent nos Noctuelles ampélophages.
Maintes fois cependant, des chrysalides de VAgrotis exclamationis nous avons vu sortir une grosse mouche grise, à abdomen roux, à corps épineux et que ses allures turbulentes nous ont fait ranger de suite parmi les Mouches Tachmes.
C'est VEchinomyia prompta Meigen, qui bien certainement, comme ses congénères, vit aux dépens de divers Lépidoptères. Elle est commune en Languedoc, et s'attaque si souvent aux chenilles de notre Agrotis que certaines années plus de la moitié de celles-ci en sont atteintes. Nous avons
1 Robineau-Desvoidy ; Essai sur les Myodaircs (Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Sciences, tom. II, 1830). — Dr Laboulbène ; Métamorphoses d'une mouche parasite de la Noctua Brassicx Linné (Ann. Soc. enl. de Fr., 18G1, pag. 231). — Goureau ; Les Insectes nuisibles. Paris, V. Masson, 18G1.
môme fait des éducations où toutes les chrysalides obtenues renfermaient un de ces parasites, et c'est bien certainement à cette moucbe que dans la région de l'Olivier nous devons de passer parfois plusieurs années sans qu'il soit parlé des ravages du ver gris.
La plupart des Tacbinaires vivent en certain nombre dans le corps de leur victime et sortent de celle-ci quand elle est transformée en chrysalide, pour se changer immédiatement en pupe. Réaumur, dans sa description des Vers de mouches à deux ailes, avait déjà observé cet exode et cette métamorphose immédiate'. Chez les Echinomyia, comme du reste chez certains autres genres, il n'en est pas ainsi : la métamorphose en pupe a lieu dans l'intérieur de la chrysalide et. vu la grosseur du parasite, il n'y en a qu'un par victime.
Un seul œuf est déposé sur le dos de la chenille, et il y est si bien collé qu'on ne peut l'enlever sans l'écraser. De cet œuf sort une petite larve qui perce la peau de l'insecte et pénètre dans sa cavité générale. Là, vivant du tissu adipeux et respectant tous les viscères, elle grandit sans que la chenille paraisse incommodée. Celle-ci continue à manger, à grossir, et arrive même le plus souvent à faire sa coque et à se changer en chrysalide. De suite après cette métamorphose, c'est-à-dire en juin, les organes essentiels de l'insecte sont attaqués ; celui-ci meurt, et dans l'intérieur de son corps le parasite se transforme en pupe. Vers le mois d'août, a lieu la métamorphose de {'Echinomyia en insecte parfait. A ce moment, les chenilles des Noctuelles sont écloses, et en septembre un œuf est pondu sur leur dos par la grosse mouche, et le cycle recommence. Exceptionnellement, nous avons vu sortir le parasite de la peau racornie de la chenille .
U Echinomyiaprompta se reconnaîtra facilement à la description suivante:
Corps long de 12 à 15 millim., large de 5 environ, couvert de poils rudes un peu recourbés en arrière, plus serrés sur la tête et le thorax que sur l'abdomen. Tête triangulaire, d'un blanc argenté, soyeux, avec les yeux d'un brun roux et une bande frontale rousse partant du sommet du vertex. Palpes allongés, filiformes; antennes de trois articles, le troisième plus court que le deuxième et portant un appendice ou style très délié de trois articles. Thorax gris foncé avec quelques bandes longitudinales plus claires sur sa partie antérieure; ccusson rougeâtre, à base brune. Pieds noirs à dernier article bilobé très dilaté. Abdomen roux ou d'un jaune testacé avec des reflets argentés portant une bande dorsale noire, dilatée, en forme de triangle sur chaque segment. Les poils de l'abdomen, moins serrés que ceux de la tête et du thorax, sont plus longs, plus raides, surtout ceux du bord
1 Réaumur; Mémoires pour servir à l'histoire des Insectes, loin. II, pag. 441.
postérieur des segments et constituent vraisemblablement un appareil de protection contre les mouvements désordonnés de la chenille sur laquelle l'œuf sera déposé.
La larve, aveugle, blanche, en forme de quille, rentre dans le type bien connu des larves de mouches.
La pupe, ressemblant à un barillet, formée de la peau de la larve durcie et renfermant la véritable nymphe, est cylindrique, c'est-à-dire peu atténuée des deux bouts. Elle présente du côté antérieur une ligne transversale un peu en relief indiquant l'ouverture de sortie de l'insecte. Au-dessus de cette ligne, en contact avec elle, on distingue deux petits tubercules, et, au-dessous de ces proéminences, les vestiges de la bouche; du côté postérieur enfin, au-dessus d'une dépression qui correspond sans doute à l'ouverture anale, se voient deux saillies chitineuses qui sont les deux stigmates abdominaux en forme de bouton trilobé.
Cette grosse mouche, à l'allure vive, est plus commune dans le midi de la France que dans le Nord '. Elle vit du nectar des fleurs et on la voit fréquemment sur celles d'une des Ombellifères les plus répandues, le Daucus carotta. Elle pénètre même souvent dans nos habitations.
En dehors de l'action destructive de notre mouche parasite, le mal peut être enrayé naturellement par les intempéries. Nous avons remarqué en effet que les printemps secs succédant aux hivers également secs, s'ils coïncidaient surtout avec une faible proportion de chenilles attaquées par les Echinomyia, étaient ceux où les ravages étaient les plus grands. La chenille, dans sa retraite souterraine, est, parait-il, tuée par un excès d'humidité, et c'est ce qui explique facilement les ravages plus grands exercés dans le midi que dans le nord de l'Europe.
L'hiver de 1888-89 eu Languedoc a été remarquable sous ce rapport. Les vers gris, extrêmement abondants à l'automne de 1888, faisaient prévoir de grands dégâts pour le printemps suivant ; mais l'hiver ayant été exceptionnellement pluvieux (320 millim. d'eau pendant le seul mois de décembre), les vers gris ont été très rares au printemps de 1889.
Il n'est malheureusement pas donné à l'homme de pouvoir aider la nature dans cette œuvre de pondération. Pas plus qu'il ne peut régler ou même prévoir la quantité d'eau que donnera le pluviomètre en hiver, il ne peut en aucune façon aider à la multiplication de la mouche bienfaisante. Bien plus, il détruit forcément cette dernière en écrasant la chenille qui renferme sa larve.
1 Macquart; Nouvelles observations sur les Tachinaires [Ann. Soc. ent. de Fr., 1815, pag. 262.
B. Moyens de destruction.— Le cultivateur devra donc agir comme si ces auxiliaires naturels n'existaient pas. Pour que ses efforts soient féconds, il lui faut, comme toujours, bien connaître les mœurs de son ennemi.
Nous avons dit que celui-ci s'enterrait le jour à une faible profondeur. De tout temps, sans doute, la recbercbe du ver gris au moyen d'une petite piocbe a été pratiquée. On détruit ainsi, en avril et mai, des quantités notables de ces brouteurs nocturnes ; des femmes ou des enfants peuvent faire ce travail, mais bien souvent nous avons vu les vignerons s'étonner de ce qu'une soucbe au pied de laquelle dix ou douze vers gris avaient été écrasés, en avait autant le lendemain. C'est que partout où la terre a été binée, il y a des chenilles enterrées et que, l'entre-deux des soucbes n'étant jamais fouillé, les mottes de terre, moins émiettées, y offrent aux ravageurs un refuge plus assuré et plus commode. Il y a donc en réalité, en dehors des premières recherches, plus de chenilles à une certaine distance qu'au pied môme de la soucbe. Une première précaution qui devra être prise consistera, lors du binage de printemps, à laisser de distance en distance, tous les deux rangs à peu près, une bande de terrain non piochée ou non labourée, qui, le jour, rejettera toutes les chenilles dans la raie binée; la nuit, en attirera le plus grand nombre sur ses mauvaises herbes. Une fois le grand danger passé, c'est-à-dire fin mai, le binage supplémentaire pourra se faire. Il ne faut pas oublier en effet que les chenilles de Noctuelles sont omnivores et paresseuses, et qu'entre une feuille de pissenlit ou de séneçon au ras du sol et une feuille de vigne à un demi-mètre d'élévation, la préférence sera donnée à la première.
Nous avons dit également que les vers gris, mal outillés pour creuser, rentraient toujours dans les mêmes trous ou se réunissaient sous les mêmes abris. Ces habitudes ont été observées aux environs de Narbonne par tous les viticulteurs, et un moyen de destruction très répandu dans cette région, si souvent ravagée, consiste à mettre au pied de la soucbe une poignée de luzerne ou d'herbe coupée que l'on soulève tous les matins et où l'on écrase les chenilles. On pratique encore dans la même région viticole le procédé que nous appellerons celui des trous de pal. Trois ou quatre trous sont pratiqués non loin de la souche avec un petit pal ou plantoir en bois. Les chenilles se contentent fort bien de ces trous béants aux parois tassées, pour s'abriter pendant le jour, et le matin on n'a plus qu'à les écraser au fond de leur retraite avec le même instrument.
En employant simultanément ces trois procédés, d'une application si simple, on arrivera certainement à sauver la plus grande partie de sa récolte.
Il nous reste à parler du sulfure de carhone, dont l'emploi semble indiqué contre tout insecte souterrain. Ses vapeurs tendent plutôt à descendre
dans le sol qu'à remonter à sa surface ; or c'est précisément dans la couche superGcielle que se tiennent les vers gris au printemps et à l'automne. Il serait donc à craindre qu'appliqué à ces époques-là, le traitement ne fût pas efficace ; mais il devra être essayé en hiver, après une forte gelée qui aura fait descendre la grande niasse des chenilles entre 10 et 20 centim. de profondeur.
On nomme ainsi de heaux papillons de la tribu des Romhycides, aux couleurs vives, aux chenilles couvertes de longs poils, marchant rapidement, bien connues des maraîchers comme saltaquant à une foule de plantes cultivées.
Plusieurs espèces ont été signalées sur la vigne et se soDt, certaines années, tellement multipliées dans les départements de l'Hérault et du Gard, que dans plusieurs quartiers la récolte en a été sensiblement réduite.
Ces cas-là sont rares. La règle qui fait du gros insecte un ennemi peu redoutable en comparaison du petit, trouve ici son application, et les grands ravages ne sont qu'exceptionnels. Nous ne pouvons cependant moins faire que de donner quelques détails sur ces Lépidoptères omnivores, répandus dans la plus grande partie de l'Europe et cités par Walckenaer, Vallot, Dunal, Audouin, Audré, etc., tous ceux, en un mot, qui ont fait un travail d'ensemble sur les insectes de la vigne.
Ces divers auteurs citent une demi-douzaine de ces écailles ampélophages ; nous croyons suffisant d'en porter le nombre à quatre, et nous parlerons des Chelonia caja, viltica, mendica et lubricipeda, qui sont les plus répandues.